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Author Topic: Chemin de la Perfection  (Read 41754 times)

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Re: Chemin de la Perfection
« Reply #20 on: May 10, 2017, 11:48:10 PM »
CHAPITRE XX. 
Qu'il y a divers chemins pour arriver à cette divine source de l'oraison et qu'il ne faut jamais se décourager d'y marcher. Du zèle que l'on doit avoir pour le salut des âmes. En quel cas une religieuse peut témoigner de la tendresse dans l’amitié, et quels doivent être ses entretiens. 

DE DIVERS CHEMINS POUR ARRIVER À L'ORAISON. 

Il semble que dans ce dernier chapitre, j'ai avancé quelque chose de contraire à ce que j'avais dit auparavant, lorsque, pour consoler celles qui n'arrivent que jusqu'à cette sorte d'oraison, j'ai ajouté qu'ainsi qu'il y a diverses demeures dans la maison de Dieu, il y a aussi divers chemins pour aller à lui ; mais je ne crains point d'assurer encore que, connaissant comme il faut notre faiblesse, il nous assiste par sa bonté. Il n'a pas néanmoins dit aux uns d'aller par un chemin, et aux autres d'aller par un autre ; au contraire sa miséricorde, qui doit être louée éternellement, est si grande qu'il n'empêche personne d'aller boire dans cette fontaine de la vie. Autrement, avec combien de raison m'en aurait-il empêchée ? et, puisqu'il a bien voulu me permettre de puiser jusqu'au fond de cette divine source, on peut assurer qu'il n'empêche personne d'y arriver ; mais que plutôt il nous appelle à haute voix pour y aller, quoique sa bonté soit si grande, qu'il ne nous y force point. Il se contente de donner à boire de cette eau en diverses manières à ceux qui lui en demandent, afin que nul ne perde l'espérance et ne se trouve en état de mourir de soif. Cette source est si abondante qu'il en sort divers ruisseaux, les uns grands, les autres moindres, et d'autres si petits, qu'il n'y a qu'un filet d'eau pour désaltérer ceux qui étant comme des enfants, n'en ont pas besoin davantage, et s'effraieraient d'en avoir en trop grande quantité. Ne craignez donc point, mes sœurs, de mourir de soif ; l'eau des consolations ne manque jamais de telle sorte dans ce chemin, que l'on soit réduit à l'extrémité. Ainsi marchez toujours, combattez avec courage, et mourez plutôt que d'abandonner votre entreprise, puisque vous n'avez embrassé une profession si sainte que pour avoir continuellement les armes à la main, et pour combattre. Que si vous demeurez fermes dans cette résolution, quoique Notre-Seigneur permette que vous souffriez de soif durant cette vie, assurez-vous qu'il vous rassasiera pleinement en l'autre de cette eau divine, sans pouvoir appréhender qu'elle vous manque jamais. Je le prie de tout mon cœur que ce ne soit pas plutôt nous qui lui manquions. Pour commencer donc à marcher de telle sorte dans ce chemin que l'on ne s'égare pas dès l'entrée, je veux parler de la manière dont nous devons commencer notre voyage, parce que cela est si important, qu'il y va de tout. Je ne dis pas que celui qui n'aura point la résolution dont je vais parler doive abandonner le dessein de s'y engager, parce que Notre-Seigneur le fortifiera ; et quand il ne s'avancerait que d'un pas, ce pas est d'une telle conséquence, qu'il peut s'assurer d'en être fort bien récompensé. C'est comme un homme qui aurait un chapelet sur lequel on aurait appliqué des indulgences : s'il le dit une fois, il en profite ; s'il le dit plusieurs fois, il en profite encore davantage ; mais s'il ne le dit jamais, et se contente de le tenir dans une boîte, il vaudrait mieux pour lui qu'il ne l'eût point. Ainsi, quoique cette personne ne continue pas de marcher dans ce chemin, le peu qu'elle y aura marché lui donnera lumière pour se mieux conduire dans les autres, et de même à proportion, si elle y marche davantage. Ainsi, elle se peut assurer qu'elle ne se trouvera jamais mal d'avoir commencé d'y entrer, encore qu'elle le quitte, parce que jamais le bien ne produit le mal. DU ZÈLE POUR LE SALUT DES ÂMES. Tâchez donc, mes filles, d'ôter la crainte de. s'engager dans une si sainte entreprise à toutes les personnes avec qui vous communiquerez, si elles y ont de la disposition et quelque confiance en vous. Je vous demande, au nom Dieu, que votre conversation soit telle, qu'elle ait toujours pour but le bien spirituel de ceux à qui vous parlez ; car, puisque l'objet de votre oraison doit être l'avancement des âmes dans la vertu, et que vous le devez sans cesse demander à Dieu, pourquoi donc ne tâcherions-nous pas de le procurer en toutes manières ? Si vous voulez passer pour bonnes parentes, c'est là le moyen de témoigner combien votre affection est véritable. Si vous voulez passer pour bonnes amis, vous ne sauriez aussi le faire connaître que par là, et si vous avez la vérité dans le cœur, ainsi que votre méditation l'y doit mettre, vous n'aurez pas peine à connaître comme nous sommes obligés d'avoir de la charité pour notre prochain. LANGAGE QUE DOIVENT TENIR LES RELIGIEUSES. Ce n'est plus le temps, mes sœurs, de s'amuser à des jeux d'enfants, tels que sont, ce me semble, ces amitiés que l'on voit d'ordinaire dans le monde, quoiqu'en elles-mêmes elles soient bonnes. Ainsi vous ne devez jamais employer ces paroles : M'aimezvous donc bien ? ne m'aimez-vous point ? ni avec vos parents, ni avec nul autre, si ce n'est pour quelque fin importante, ou pour le bien spirituel de quelque personne ; car il pourra se faire que, pour disposer quelqu'un de vos frères ou de vos proches, ou quelque autre personne semblable, à écouter une vérité et à en faire son profil, il sera besoin d'user de ces témoignages d'amitié si agréables aux sens ; et même qu'une de ces paroles obligeantes (car c'est ainsi qu'on les nomme dans le monde) fera un plus grand effet sur leur esprit que plusieurs autres qui seraient purement selon le langage de Dieu, et qu'ensuite de cette disposition, elles les toucheront beaucoup plus qu'elles n'auraient fait sans cela. Ainsi, pourvu que l'on n'en use que dans cette vue et dans ce dessein, je ne les désapprouve pas ; mais autrement elles n'apporteraient aucun profit, et pourraient nuire sans que vous y prissiez garde. Les gens du monde ne savent-ils pas qu'étant religieuses, votre occupation est l'oraison ? Sur quoi gardez-vous bien de dire : Je ne veux pas passer pour bonne dans leur esprit, puisque faisant, comme vous faites, partie de la communauté, tout le bien ou tout le mal qu'ils remarqueront en vous retombera aussi sur elle. C'est sans doute un grand mal que des personnes qui, étant religieuses, sont si particulièrement obligées à ne parler que de Dieu, s'imaginent de pouvoir avec raison dissimuler en de semblables occasions, à moins que ce ne fût pour quelque grand bien : ce qui n'arrive que trèsrarement. Ce doit être là votre manière d'agir, ce doit être votre langage. Que ceux qui voudront traiter avec vous l'apprennent donc, si bon leur semble ; et s'ils ne le font, gardez-vous bien d'apprendre le leur, qui serait pour vous le chemin de l'enfer. Que s'ils vous regardent comme grossières et inciviles, que vous importe qu'ils aient cette croyance ? et moins encore s'ils vous prennent pour des hypocrites. Vous y gagnerez de n'être visitées que de ceux qui seront accoutumés à votre langage : car comment celui qui n'entendrait point l'arabe pourrait-il prendre plaisir de parler beaucoup à un homme qui ne saurait nulle autre langue ? Ainsi ils ne vous importuneront plus, ni ne vous causeront aucun préjudice ; au lieu que vous en éprouveriez un fort grand de commencer à parler un autre langage ; tout votre temps se consumerait à cela, et vous ne sauriez croire, comme moi qui l'ai éprouvé, quel est le mal qu'en reçoit une âme En voulant apprendre cette langue, on oublie l'autre, et on tombe dans une inquiétude continuelle, qu'il faut fuir sur toutes choses, parce que rien n'est plus nécessaire que la paix et la tranquillité de l'esprit pour entrer et marcher dans ce chemin dont je commence à vous parler. Si ceux qui communiqueront avec vous veulent apprendre votre langue, comme ce n’est pas à vous à les en instruire, vous vous contenterez de leur représenter les grands avantages qu'ils pourront en recevoir, et vous ne vous lasserez point de les leur dire, mais avec piété, avec charité, et en y joignant vos oraisons, afin qu'ils en fassent profit, et que connaissant combien cela peut leur être utile, ils cherchent des maîtres capables de les en instruire. Ce ne serait pas sans doute, mes filles, une petite faveur que vous recevriez de Dieu, si vous pouviez faire ouvrir les yeux de l'âme à quelqu'un, pour le porter à désirer un si grand bien ; mais lorsque l'on veut commencer à parler de ce chemin, que de choses se présentent à l'esprit, particulièrement quand c'est une personne qui a, comme moi, si mal fait son devoir d'y marcher. Dieu veuille, mes sœurs, me faire la grâce que mes paroles ne ressemblent pas à mes actions !

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #21 on: May 16, 2017, 12:04:10 AM »
CHAPITRE XXI. 

Que dans le chemin de l'oraison rien ne doit empêcher de marcher toujours. Mépriser tontes les craintes qu'on vent donner des difficultés et des périls qui s'y rencontrent. Que quelquefois une ou deux personnes suscitées de Dieu pour faire connaître la vérité, prévalent par-dessus plusieurs autres, unies ensemble pour l'obscurcir et pour la combattre. 

QU'IL FAUT MARCHER SANS CRAINTE DANS LE CHEMIN DE L'ORAISON. 

Que la quantité des choses auxquelles il faut penser pour entreprendre ce divin voyage, et entrer dans ce chemin royal qui conduit au ciel, ne vous étonne point, mes filles. Est-il étrange que, s'agissant d'acquérir un si grand trésor, il semble d'abord nous devoir coûter bien cher ? Un temps viendra que nous connaîtrons que tout le monde ensemble ne suffirait pas pour le payer. Pour revenir donc à la manière dont doivent commencer ceux qui veulent entrer dans ce chemin, et marcher jusqu'à ce qu'ils arrivent à la source de cette eau de vie, pour en boire et pour s'en rassasier, je dis qu'il importe essentiellement d'avoir une ferme résolution de ne point s'arrêter qu'on ne soit à la fontaine, quelque difficulté qui arrive, quelque obstacle que l'on rencontre, quelque murmure que l'on entende, quelque peine que l'on souffre, quelque fortune que l'on coure, quelque apparence qu'il y ait de ne pouvoir résister à tant de travaux, et enfin, quand on croirait devoir en mourir, et que tout le monde devrait s'abîmer. Car ce sont-là les discours que l'on nous tient d'ordinaire : Cette voie est toute pleine de périls : une telle s'est perdue dans ce voyage ; celle-ci se trouva trompée, et cette autre, qui priait tant, n'a pas laissé de tomber ; c'est rendre la vertu méprisable ; ce n'est pas une entreprise de femmes sujettes à des illusions ; il faut qu'elles se contentent de filer, sans s'amuser à chercher tant de délicatesses dans leur oraison, et le Pater noster et l'Ave, Maria, leur doivent suffire. Je demeure d'accord, mes sœurs, qu'ils doivent leur suffire ; et pourquoi ne leur suffiraient-ils pas, puisqu'on ne saurait faillir en établissant son oraison sur celle qui est sortie de la bouche de Jésus-Christ même ? Ils ont sans doute raison ; et si notre faiblesse n'était pas si grande et notre dévotion si froide, nous n'aurions besoin ni d'autres oraisons, ni d'aucun livre pour nous instruire dans la prière. C'est pourquoi, puisque je parle à des personnes qui ne peuvent se recueillir en s'appliquant à méditer d'autres mystères qui leur semblent trop subtils et trop raffinés, et qu'il y a des esprits si délicats que rien n'est capable de les contenter, j'estime à propos d'établir ici certains principes, certains moyens, et certaines intentions d'oraison, sans m'arrêter à des choses trop élevées. Ainsi on ne pourra pas vous ôter vos livres, puisque, pourvu que vous vous affectionniez à cela, et que vous soyez humbles, vous n'aurez besoin de rien de plus. Je m'y suis toujours fort attachée ; et les paroles de l'Évangile me font entrer dans un plus grand recueillement que les ouvrages les plus savants et les mieux écrits, principalement lorsque les auteurs ne sont pas fort approuvés ; car alors il ne me prend jamais envie de les lire. Il faut donc que je m'approche de ce maître de la sagesse, et il m'enseignera peut-être quelques considérations dont vous aurez sujet d'être satisfaites. Ce n'est pas que je prétende vous donner l'explication de ces oraisons divines, assez d'autres l'ont fait ; et quand cela ne serait point, je ne serais pas si hardie que de l'entreprendre, sachant bien qu'il y aurait de la folie ; mais je vous proposerai seulement quelques considérations sur les paroles du Pater noster ; la quantité de livres ne servant, ce me semble, qu'à faire perdre la dévotion dont nous avons besoin dans cette divine prière. Car, ainsi qu'un maître qui affectionne son disciple tâche de faire que ce qu'il lui montre lui plaise, afin qu'il l'apprenne plus facilement, qui doute que ce divin maître n'agisse de même envers nous ? Moquez-vous donc de toutes ces craintes que l'on tâchera de vous donner, et de tous ces périls dont on voudra vous faire peur ; car le chemin qui conduit à la possession d'un si grand trésor étant tout plein de voleurs, quelle apparence de prétendre pouvoir le passer sans péril ? Les gens du monde souffriraient-ils, sans s'y opposer, qu'on leur enlevât leurs trésors, eux qui, pour un intérêt de néant, passent sans dormir les nuits entières, et se tuent le corps et l'âme ? Si donc, lorsque vous allez pour acquérir, ou pour mieux dire, pour enlever ce trésor de force, suivant cette parole de NotreSeigneur, que les violents le ravissent ; si, lorsque vous y allez par ce chemin, qui est un chemin royal puisqu'il nous a été tracé par notre roi, et un chemin très-assuré puisque c'est celui qu'ont tenu tous les élus et tous les saints, on vous dit qu'il y a tant de périls à courir, et l'on vous donne tant de craintes, quels doivent être les périls de ceux qui prétendent gagner ce trésor sans savoir le chemin qu'il faut tenir pour y arriver ? O mes filles ! qu'il est vrai qu'ils sont incomparablement plus grands que les autres ! mais ils ne les connaîtront que lorsque, y étant tombés, ils ne trouveront personne qui leur donne la main pour se relever, et perdront ainsi toute espérance, non-seulement de désaltérer leur soif dans cette source d'eau vive, mais de pouvoir en boire la moindre goutte, ou dans quelque ruisseau qui en sorte, ou dans quelque fossé ou quelque mare. Comment pourraient-ils donc continuer à marcher dans ce chemin, où il se rencontre tant d'ennemis à combattre, sans avoir bu une seule goutte de cette eau divine ? et n'est-il pas certain qu'ils ne sauraient éviter de mourir de soif ? Ainsi, mes filles, puisque, soit que nous le voulions ou ne le voulions pas, nous marchons toutes vers cette fontaine, quoiqu'on différentes manières ; croyez-moi, ne vous laissez point tromper par ceux qui voudraient vous enseigner un autre chemin pour y aller que celui de l'oraison. Il ne s'agit pas maintenant de savoir si cette oraison doit être mentale pour les uns, et vocale pour les autres ; je dis seulement que vous avez besoin de toutes les deux. C'est là l'exercice des personnes religieuses ; et quiconque vous dira qu'il y a du péril, considérez-le comme étant lui-même, par ce mauvais conseil qu'il vous donne, un si périlleux écueil pour vous, que, si vous ne l'évitez en le fuyant, il vous fera faire naufrage. Gravez, je vous prie, cet avis dans votre mémoire, puisque vous pourrez en avoir besoin. Le péril serait de manquer d'humilité, et de ne pas avoir les autres vertus ; mais à Dieu ne plaise que l'on puisse jamais dire qu'il y ait du péril dans le chemin de l'oraison ! Il y a grand sujet de croire que ces frayeurs sont une invention du diable, qui se sert de cet artifice pour faire tomber quelques âmes qui s'adonnent à l'oraison. Admirez, je vous prie, l'aveuglement des gens du monde : ils ne considèrent point cette foule incroyable de personnes qui, ne faisant jamais d'oraison et ne sachant pas même ce que c'est que de prier, sont tombées dans l'hérésie et dans tant d'autres horribles péchés ; et si le démon, par ses tromperies et par un malheur déplorable, mais qui est très-rare, fait tomber quelqu'un de ceux qui s'emploient à un si saint exercice, ils en prennent sujet de remplir de crainte l'esprit des autres, touchant la pratique de la vertu. En vérité, c'est une belle imagination à ceux qui se laissent ainsi abuser, de croire que pour se garantir du mal, il faut éviter de faire le bien, et je ne crois pas que jamais le diable se soit avisé d'un meilleur moyen pour nuire aux hommes. « O mon Dieu ! vous voyez comme on explique vos paroles à contre-sens. Défendez votre propre cause, et ne souffrez pas de telles faiblesses en des personnes consacrées à votre service. » Vous aurez toujours au moins cet avantage, mes sœurs, que votre divin époux ne permettra jamais que vous manquiez de quelqu'un qui vous assiste dans une entreprise si sainte ; et lorsqu'on le sert fidèlement, et qu'il donne la lumière qui peut conduire dans le véritable chemin, nonseulement on n'est point arrêté par ces craintes que le démon tâche d'inspirer, mais on sent de plus en plus croître le désir de continuer à marcher avec courage ; on voit venir le coup que cet esprit infernal veut nous porter, et on lui en porte un à lui-même, qui lui fait sentir plus de douleur que la perte de ceux qu'il surmonte ne lui donne de plaisir et de joie. Lorsque dans un temps de trouble, cet ennemi de notre salut ayant semé la zizanie, semble entraîner tout le monde après lui, comme autant d'aveugles éblouis par l'apparence d'un bon zèle, s'il arrive que Dieu suscite quelqu'un qui leur fasse ouvrir les yeux et leur montre les ténèbres infernales qui, offusquant leur esprit, les empêchent d'apercevoir le chemin, n'est-ce pas une chose digne de son infinie bonté de faire que quelquefois un homme qui enseigne la vérité prévaut sur plusieurs qui ne la connaissent pas ? Ce fidèle serviteur commence peu à peu à leur découvrir le chemin de la vérité, et Dieu leur donne du courage pour le suivre. S'ils s'imaginent qu'il y a du péril dans l'oraison, il tâche de leur faire connaître, sinon par ses paroles, au moins par ses œuvres, combien l'oraison est avantageuse ; s'ils disent qu'il n'est pas bon de communier souvent, il communie lui-même plus souvent qu'il n'avait accoutumé, pour leur faire voir le contraire. Ainsi, pourvu qu'il ait un ou deux qui suivent sans crainte le bon chemin, Notre-Seigneur recouvrera peu à peu, par leur moyen, les âmes qui étaient dans l'égarement. Renoncez donc, mes sœurs, à toutes ces craintes ; méprisez ces opinions vulgaires ; considérez que nous ne sommes pas dans un temps où il faille ajouter foi à toutes sortes de personnes, mais seulement à celles qui conforment leur vie à la vie de Jésus-Christ ; tâchez de conserver toujours votre conscience pure ; fortifiez-vous dans l'humilité ; foulez aux pieds toutes les choses de la terre ; demeurez inébranlables dans la foi de la sainte Église, et ne doutez point après cela que vous ne soyez dans le bon chemin. Je le répète encore, renoncez à toutes ces craintes dans les choses où il n'y a nul sujet de craindre ; et si quelques-uns tâchent de vous en donner, faites-leur connaître avec humilité quel est le chemin que vous tenez ; dites-leur, comme il est vrai, que votre règle vous ordonne de prier sans cesse, que vous êtes obligées de la garder. Que s'ils vous répondent que cela s'entend de prier vocalement, demandez-leur s'il faut que l'esprit et le cœur soient attentifs aussi bien dans les prières vocales que dans les autres ; et s'ils repartent que oui, comme ils ne sauraient ne point le faire, vous connaîtrez qu'ils sont contraints d'avouer qu'en faisant bien l'oraison vocale, vous ne sauriez ne pas faire la mentale, et que vous pourrez passer même jusqu'à la contemplation, s'il plaît à Dieu de vous la donner. Qu'il soit béni éternellement ! 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


Re: Chemin de la Perfection
« Reply #22 on: May 22, 2017, 02:29:18 AM »
CHAPITRE XXII. 

De l'oraison mentale. Qu'elle doit toujours être jointe à la vocale. Des perfections infinies de Dieu. Comparaison du mariage avec l'union de l'âme avec Dieu. 

DE L'ORAISON MENTALE. 

Sachez, mes filles, que la différence de l'oraison ne doit pas se prendre de notre voix et de nos paroles, en sorte que lorsque nous parlons elle soit vocale, et lorsque nous nous taisons elle soit mentale ; car si, en priant vocalement, je m’occupe toute à considérer que je parle à Dieu, si je me tiens en sa présence, et si je suis plus attentive à cette considération qu'aux paroles mêmes que je prononce, c'est alors que l'oraison mentale et la vocale se trouvent jointes, si ce n'est qu'on voulût nous faire croire que l'on parle à Dieu quand, en prononçant le Pater, on pense au monde, auquel cas je n'ai rien à dire ; mais, si en parlant à un si grand Seigneur, vous voulez lui parler avec le respect qui lui est dû, ne devez-vous pas considérer ce qu'il est et ce que vous êtes ? Car, comment pourrez-vous parler à un roi et lui donner le titre de Majesté, ou comment pourrez-vous garder les cérémonies qui s'observent en parlant aux grands, si vous ignorez combien leur qualité est élevée au-dessus de la vôtre, puisque ces cérémonies dépendent ou de la différence des qualités, ou de la coutume et de l'usage ? Il est donc nécessaire que vous en sachiez quelque chose, autrement vous serez renvoyées comme des personnes grossières, et ne pourrez traiter avec eux d'aucune affaire. « Quelle ridicule ignorance serait-ce, ô mon Seigneur, que celle-là ! Quelle sotte simplicité serait-ce, ô mon souverain monarque ! et comment pourrait-elle se souffrir ? Vous êtes roi, ô mon Dieu, mais un roi tout-puissant et éternel, parce que vous ne tenez de personne le royaume que vous possédez ; et je n'entends presque jamais dire, dans le Credo, que votre royaume n'aura point de fin, sans en ressentir une joie particulière. Je vous loue, mon Dieu, et je vous bénis toujours, parce que votre royaume durera toujours. Mais ne permettez pas, mon Sauveur, que ceux-là puissent passer pour bons qui, lorsqu'ils parlent à vous, vous parlent seulement avec les lèvres. » Que pensez-vous dire, chrétiens, quand vous dites qu'il n'est pas besoin de faire l'oraison mentale ? Vous entendez-vous bien vous-mêmes ? Certes, je pense que non : et ainsi il semble que vous vouliez nous faire tous entrer dans vos rêveries, puisque vous ne savez ce que c'est que contemplation, ni qu'oraison mentale, ni comment on doit faire la vocale ; car si vous le saviez, vous ne condamneriez pas en ceci ce que vous approuveriez ailleurs. C'est pourquoi, mes filles, je joindrai toujours, autant que je m'en souviendrai, l'oraison mentale avec la vocale, afin que ces personnes ne vous épouvantent pas par leurs vains discours. Je sais où peuvent vous mener ces pensées, et, comme j'en ai moi-même été assez inquiétée, je souhaiterais que personne ne vous en inquiétât, parce qu'il est très-dangereux de marcher dans ce chemin avec une défiance pleine de crainte. Il vous importe extrêmement, au contraire, d'être assurées que celui que vous tenez est fort bon, puisque autrement il vous arriverait comme au voyageur à qui l'on dit qu'il s'est égaré ; il tourne de tous côtés pour retrouver son chemin, et ne gagne à ce travail que de se lasser, de perdre du temps, et d'arriver beaucoup plus tard. Quelqu'un oserait-il soutenir que ce fût mal fait, avant que de commencer à dire ses heures, ou à réciter le rosaire, de penser à celui à qui nous allons parler, et de nous remettre devant les yeux ce qu'il est et ce que nous sommes, afin de considérer de quelle sorte nous devons traiter avec lui ? Cependant, mes sœurs, il est vrai que si l'on s'acquitte bien de ces deux choses, il se trouvera qu'avant de commencer l'oraison vocale, vous aurez employé quelque temps à la mentale. N'est-il pas certain, que quand nous abordons un prince pour lui parler, ce doit être avec plus de préparation que pour parler à un paysan, ou à quelque pauvre tel que nous sommes, puisque pour ceux-là il n'importe de quelle sorte nous leur parlions ? Je sais que l'humilité de ce roi est telle, que, quoique je sois si rustique et que j'ignore comment il faut lui parler, il ne laisse pas de m'écouter et de me permettre d'approcher de lui. Je sais que les anges, qui sont comme ses gardes, ne me repoussent point pour m'en empêcher, parce que, connaissant la bonté de leur souverain, ils n'ignorent pas qu'il aime mieux la simplicité d'un petit berger, lorsqu'elle est accompagnée d'humilité, et connaît que, s'il en savait davantage, il en dirait davantage, que non pas la sublimité et l'élégance du raisonnement des plus habiles, lorsque cette vertu leur manque. Mais faut-il, parce qu'il est si bon, que nous soyons inciviles ? Et quand il ne nous ferait point d'autre faveur que de souffrir que nous nous approchions de lui, quoiqu'étant si imparfaites, pourrions-nous trop tâcher de connaître quelle est sa grandeur et son adorable pureté ! Il est vrai qu'il suffit de l'approcher pour savoir combien il est grand, comme il suffît de savoir la naissance, le bien et les dignités des princes du monde pour apprendre quel est l'honneur qui leur est dû, parce que ce sont ces conditions qui le règlent, et non pas le mérite de leurs personnes. O misérable et malheureux monde ! vous ne sauriez, mes filles, trop louer Dieu de la grâce qu'il vous a faite de l'abandonner. Car quelle plus grande marque peut-il y avoir de son extrême corruption, que ce qu'au lieu de considérer les personnes par leur mérite, ou, ne les y considère que par les seuls avantages de la fortune, qui ne cessent pas plus tôt que tous ces honneurs s'évanouissent. Cela me semble si ridicule que, lorsque vous vous assemblerez pour prendre quelque récréation, ce vous en pourra être un sujet assez utile que de considérer de quelle sorte les gens du monde, ainsi que de pauvres aveugles, passent leur vie. DES PERFECTIONS INFINIES DE DIEU. O mon souverain monarque, puissance infinie, immense bonté, suprême sagesse, principe sans principe, abîme de merveilles, beauté source de beauté, force qui est la force même ! « Grand Dieu, dont les perfections sont également indéterminées et incompréhensibles, quand toute l'éloquence humaine et toute la connaissance d'ici-bas, qui ne sont en effet qu'ignorance, seraient jointes ensemble, comment pourraient-elles nous faire comprendre la moindre de tant de perfections qu'il faudrait connaître pour savoir, en quelque sorte, quel est ce roi par excellence qui fait seul tout notre bonheur et toute notre félicité, et qui n'est autre chose que vous-même ? » Lorsque vous vous approchez, mes filles, de cette éternelle majesté, si vous considérez attentivement à qui vous allez parler, et à qui vous parlez, le temps de mille vies telle qu'est la nôtre ne suffirait pas pour vous faire concevoir de quelle sorte il mérite d'être traité, lui devant qui les anges tremblent, lui qui commande partout, qui peut tout, et en qui le vouloir et l'effet ne sont qu'une même chose. N'est-il donc pas raisonnable, mes filles, que nous nous réjouissions des grandeurs de notre époux, et que, considérant combien nous sommes heureuses d'être ses épouses, nous menions une vie, conforme à une condition si relevée ? MARIAGE DE L’ÂME AVEC DIEU. Hélas ! mon Dieu, puisque dans le monde, lorsque quelqu'un recherche une fille, on commence par s'informer de sa qualité et de son bien, pourquoi nous, qui vous sommes déjà fiancées, ne nous informerions-nous pas de la condition de notre époux avant que le mariage s'accomplisse, et que nous quittions tout pour le suivre ? Si on le permet aux filles qui doivent épouser un homme mortel, nous refusera-t-on la liberté de nous informer qui est cet homme immortel que nous prétendons d'avoir pour époux, quel est son père, quel est le pays où il veut nous emmener avec lui, quelle est sa qualité, quels sont les avantages qu'il nous promet, et surtout quelle est son humeur, afin d'y conformer la nôtre et de nous efforcer de lui plaire en faisant tout ce que nous saurons lui être le plus agréable ? On ne dit autre chose à une fille, sinon que, pour être heureuse dans son mariage, il faut qu'elle s'accommode à l'humeur de son mari, quand même il serait d'une condition beaucoup inférieure à la sienne. Et l'on veut, ô mon divin époux, que nous fassions moins pour vous contenter, et vous traitions avec un moindre respect que l'on ne traite les hommes ! Mais quel droit ont-ils de se mêler de ce qui regarde vos épouses ? Ce n'est pas à eux, c'est à vous seul qu'elles doivent se rendre agréables, puisque c'est avec vous seul qu'elles doivent passer leur vie. Quand un mari vit si bien avec sa femme et a tant d'affection, qu'il désire qu'elle lui tienne toujours compagnie, n'aurait-elle pas bonne grâce de ne pas daigner, pour lui plaire, entrer dans un sentiment si obligeant, elle qui doit mettre toute sa satisfaction dans l'amitié qu'il lui porte, et à laquelle elle doit répondre ? C'est faire oraison mentale, mes filles, de comprendre bien ces vérités. Que si vous voulez y ajouter aussi l'oraison vocale, à la bonne heure, vous le pouvez faire. Mais lorsque vous parlez à Dieu, ne pensez point à d'autres choses, car en user ainsi, ce n'est pas savoir ce que c'est qu'oraison mentale. Je crois vous l'avoir assez expliqué, et je prie Notre-Seigneur qu'il nous fasse la grâce de le bien mettre en pratique. 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #23 on: May 27, 2017, 04:50:18 AM »
CHAPITRE XXIII. 

Trois raisons pour montrer que quand on commence à s'adonner à l'oraison, il faut avoir un ferme dessein de continuer. Des assistances que Dieu donne à ceux qui sont dans ce dessein. 

DE LA PERSÉVÉRANCE NÉCESSAIRE DANS L'ORAISON. 

Quand nous commençons à faire oraison, il importe tellement d'avoir un ferme dessein de continuer, que, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, je me contenterai d'en rapporter deux ou trois raisons. La première est que Dieu nous étant si libéral et nous comblant sans cesse de ses faveurs, quelle apparence y aurait-il que lorsque nous lui donnons ce petit soin de le prier, qui nous est si avantageux, nous ne le lui donnions pas avec une pleine et entière volonté, mais seulement comme une chose que l'on prête avec intention de la retirer ? Cela ne pourrait, ce me semble, se nommer un don. Car si un ami redemande à son ami une chose qu'il lui a prêtée, ne l'attristera-t-il pas, principalement s'il en a besoin, et s'il la considérait déjà comme sienne ? Que s'il se rencontre que celui qui a reçu ce prêt ait lui-même fort obligé auparavant son ami, et d'une manière très-désintéressée, n'aura-t-il pas sujet de croire qu'il n'a ni générosité ni affection pour lui, puisqu'il ne veut pas lui laisser ce qu'il lui avait prêté pour lui servir comme d'un gage de son amitié ? Quelle est l'épouse qui, en recevant de son époux quantité de pierreries de très-grand prix, ne lui veuille pas au moins donner une bague, non pour sa valeur, puisqu'elle n'a rien qui ne soit à lui, mais comme une marque qu'elle-même, jusqu'à la mort, sera toute à lui ? Dieu mérite-t-il moins qu'un homme d'être respecté, pour oser ainsi nous moquer de lui, en lui donnant et en retirant à l'heure même ce peu qu'on lui a donné ? Si nous consumons tant de temps avec d'autres qui ne nous en savent point de gré, donnons au moins de bon cœur, à notre immortel époux, ce peu de temps que nous nous résolvons de lui donner ; donnons-le-lui avec un esprit libre et dégagé de toutes autres pensées, et redonnons-le-lui avec une ferme résolution de ne vouloir jamais le reprendre, quelques contradictions, quelques peines et quelques sécheresses qui nous arrivent. Considérons ce temps-là comme une chose qui n'est plus à nous, et qu'on nous pourrait redemander avec justice, si nous ne voulions pas le donner tout entier à Dieu. Je dis tout entier, parce que discontinuer durant un jour, ou même durant quelques jours pour des occupations nécessaires, ou pour quelque indisposition particulière, n'est pas vouloir reprendre ce que nous avons donné. Il suffit que notre intention demeure ferme ; Notre-Seigneur n'est pas pointilleux, il ne s'arrête point aux petites choses, et ainsi il ne manquera pas de reconnaître votre bonne volonté, puisque vous lui donnez, en la lui donnant, tout ce qui est en votre pouvoir. L'autre manière d'agir, quoique moins parfaite, est bonne pour ceux qui ne sont pas naturellement libéraux. Car c'est beaucoup que, n'ayant pas l'âme assez noble pour donner, ils se résolvent au moins de prêter. Enfin, il faut faire quelque chose. Dieu est si bon qu'il prend tout en paiement ; il s'accommode.à notre faiblesse ; il ne nous traite point avec rigueur dans le compte que nous avons à lui rendre. Quelque grande que soit notre dette, il se résout sans peine à nous la remettre pour nous gagner à lui, et il remarque si exactement nos moindres services, que quand vous ne feriez que lever les yeux au ciel en vous souvenant de lui, vous ne devez point appréhender qu'il laisse cette action sans récompense. La seconde raison est que, quand le diable nous trouve dans cette ferme résolution, il lui est beaucoup plus difficile de nous tenter. Car il ne craint rien tant que les âmes fortes et résolues, sachant par expérience le dommage qu'elles lui causent, et que ce qu'il fait pour leur nuire tournant à leur profit et à l'avantage de beaucoup d'autres, il ne sort qu'avec perte de ce combat. Nous ne devons pas néanmoins nous y confier de telle sorte que nous tombions dans la négligence. Nous avons affaire à des ennemis trèsartificieux et fort traîtres ; et comme, d'un coté, leur lâcheté les empêche d'attaquer ceux qui se tiennent sur leurs gardes, leur malice leur donne, de l'autre, un très-grand avantage sur les négligents. Ainsi, quand ils remarquent de l'inconstance dans une âme et voient qu'elle n'a pas une volonté déterminée de persévérer dans le bien, ils ne la laissent jamais en repos ; ils l'agitent de mille craintes et lui représentent des difficultés sans nombre. J'en puis parler avec trop de certitude, parce que je ne l'ai que trop éprouvé, et j'ajoute qu'à peine sait-on de quelle importance est cet avis. La troisième raison qui rend cette ferme résolution trèsavantageuse, c'est que l'on combat avec beaucoup plus de courage lorsque l'on s'est mis dans l'esprit que, quoi qu'il puisse arriver, on ne doit jamais tourner-le dos. C'est comme un homme qui, dans une bataille, serait assuré qu'étant vaincu, il ne pourrait espérer aucune grâce du victorieux, et qu'ainsi, ou durant ou après le combat, il se faudrait résoudre à mourir ; il combattrait sans doute avec beaucoup plus d'opiniâtreté et vendrait chèrement sa vie, parce qu'il se représenterait toujours qu'il ne la peut conserver que par la victoire. Il est de même nécessaire que nous entrions dans ce combat avec cette ferme créance, qu'à moins de nous laisser vaincre, notre entreprise nous réussira heureusement, et que, pour peu que nous gagnions en cette occasion, nous en sortirons très-riches. Ne craignez donc point que Notre-Seigneur vous laisse mourir de soif en vous refusant de l'eau de cette sacrée fontaine de l'oraison ; au contraire, il vous invite à en boire. Je l'ai déjà dit, et je ne puis me lasser de le dire, parce que rien ne décourage tant les âmes que de ne pas connaître pleinement, par leur propre expérience, quelle est la bonté de Dieu, comme elles le connaissent par la foi. Car c'est une chose merveilleuse que d'éprouver quelles sont les faveurs qu'il a faites à ceux qui marchent par ce chemin, et de quelle sorte lui seul pourvoit presqu'à tout ce qui leur est nécessaire. Mais je ne m'étonne pas de voir que les personnes qui ne l'ont point éprouvé veulent avoir quelque assurance que Dieu leur rendra avec usure ce qu'elles lui donnent. Vous savez bien néanmoins que Jésus-Christ promet le centuple dès cette vie, et qu'il dit : Demandez et vous recevrez. Que si vous n'ajoutez pas foi à ce qu'il dit lui-même dans son Évangile, à quoi peut me servir, mes sœurs, de me rompre la tête à vous le dire ? Je ne laisse pas d'avertir celles qui en doutent, qu'il ne leur coûtera guère de l'éprouver, puisqu'il y a cet avantage dans ce voyage, qu'on nous y donne plus que nous ne saurions demander ni désirer. Je sais qu'il n'y a rien de plus véritable, et je puis produire pour témoins qui l'assureront aussi bien que moi, celles d'entre vous à qui Dieu a fait la grâce de le connaître par expérience. 

 http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #24 on: May 31, 2017, 11:20:52 PM »
CHAPITRE XXIV. 

De quelle sorte il faut faire l'oraison vocale pour la faire parfaitement. Et comment la mentale s'y rencontre jointe ; sur quoi la Sainte commence à parler du Pater noster. 

DE L'ORAISON VOCALE, ET DU Pater noster. 

Je commencerai ici d'adresser mon discours à ces âmes qui ne peuvent se recueillir, ni attacher leur esprit à une oraison mentale pour s'appliquera la méditation, ni se servir pour cela de certaines considérations, et je ne veux pas nommer seulement en ce lieu les noms d'oraison mentale et de contemplation, parce que je sais certainement qu'il y a plusieurs personnes que ces seuls noms épouvantent, et qu'il se pourrait faire qu'il en vieillirait quelqu'une en cette maison, à cause, comme je l'ai déjà dit, que toutes ne marchent pas par un même chemin. Ce que je veux donc maintenant vous conseiller, et je puis même dire vous enseigner, puisque cela m'est permis, mes filles, comme vous tenant lieu de mère par ma charge de prieure, c'est la manière dont vous devez prier vocalement ; car il est juste que vous entendiez ce que vous dites. Et parce qu'il peut arriver que celles qui ne sauraient appliquer leur esprit à Dieu, se lassent aussi des oraisons qui sont longues, je ne parlerai point de celles-là, mais seulement de celles auxquelles, en qualité de chrétiennes, nous sommes nécessairement obligées, qui sont le Pater noster, et l’Ave, Maria, afin que l'on ne puisse pas dire que nous parlons sans savoir ce que nous disons, si ce n'est que l'on croie qu'il suffit de prier ainsi par coutume, et qu'on se doit contenter de prononcer des paroles sans les entendre. Je laisse cela à décider aux savants sans me mêler d'en juger ; et je désire seulement, mes sœurs, que nous ne nous en contentions pas. Car il me semble que lorsque je dis le Credo, il est juste que je sache ce que je crois, et que quand je dis Notre Père, je sache qui est ce père, et qui est aussi ce maître qui nous enseigne à faire cette oraison. Si vous dites le bien savoir, et qu'ainsi il n'est pas besoin de vous en faire souvenir, cette réponse n'est pas bonne, puisqu'il y a grande différence entre maître et maître. Que si ce serait une extrême ingratitude, que de bons disciples ne peuvent avoir, de ne pas se souvenir de ceux qui nous instruisent ici-bas, principalement si ce sont des personnes de sainte vie, et que ce qu'ils nous enseignent regarde notre salut, je prie Dieu de tout mon cœur de ne pas permettre que, récitant une prière si sainte, nous manquions à nous souvenir du divin maître qui nous l'a enseignée avec tant d'amour et tant de désir qu'elle nous soit profitable. Premièrement, vous savez que Notre-Seigneur nous apprend, que pour bien prier, on doit se retirer en particulier, ainsi qu'il l'a toujours pratiqué lui-même, non qu'il eût besoin de cette retraite, mais pour notre instruction, et pour nous en donner l'exemple. Or, comme je vous l'ai déjà dit, on ne peut parler en même temps à Dieu et au monde, ainsi que font ceux qui, en priant d'un côté, écoutent de l'autre ceux qui parlent, ou s'arrêtent à tout ce qui leur vient dans l'esprit, sans tâcher d'en retirer leur pensée. Il faut en excepter certaines indispositions et certains temps, principalement quand ce sont des personnes mélancoliques ou sujettes à des maux de tête, puisque, quelques efforts qu'elles fassent, elles ne peuvent s'en empêcher, ou bien lorsque Dieu permet, pour l'avantage de ceux qui le servent, que ces nuages se forment dans leur esprit, et que quelques peines qu'ils leur donnent et quelque soin qu'ils prennent de les dissiper, ils ne sauraient ni avoir attention à ce qu'ils disent, ni arrêter leur pensée à quoi que ce soit, mais l'ont si errante et si vagabonde, que si l'on voyait ce qui se passe en eux, on les prendrait pour des frénétiques. Lors, dis-je, que Dieu permet que cela arrive, le déplaisir qu'ils en auront leur fera connaître qu'il n'y a point de leur faute ; et il ne faut pas qu'ils se tourmentent et se lassent en s'efforçant de ranger leur entendement à la raison, dans un temps où il n'en est pas capable, parce que ce serait encore pis ; mais ils doivent prier comme ils pourront, et même ne point prier dans ce temps où leur âme est comme un malade à qui il faut donner un peu de repos, et il faut qu'ils se contentent de s'employer à d'autres actions de vertu. C'est la manière dont en doivent user ceux qui ont soin de leur salut, et qui savent qu'il ne faut pas parler tout ensemble à Dieu et au monde. Ce qui dépend de nous est de tâcher à demeurer seules avec Dieu, et je le prie que cela suffise pour nous faire comprendre avec qui nous sommes alors, et ce qu'il daigne répondre à nos demandes ; car croyez-vous qu'il se taise, encore que nous ne l'entendions pas ? Non, certes ; mais il parle à notre cœur toutes les fois que nous lui parlons de cœur ; et il est bon que chacune de nous considère que c'est à elle en particulier que le Seigneur apprend à faire cette divine prière. Or, comme le maître se tient proche de son disciple, et ne s'éloigne jamais tant qu'il ait besoin de crier à haute voix pour se faire entendre ; je désire de même que vous sachiez que, pour bien dire le Pater noster, il ne faut pas que vous vous éloigniez de ce divin maître, qui vous a appris à le dire. Vous me répondrez peut-être qu'en user ainsi, c'est méditer, et que vous ne pouvez ni ne désirez faire autre chose que de prier vocalement ; car il y a des personnes si impatientes et qui aiment tant leur repos, que, n'étant pas accoutumées à se recueillir dans le commencement de la prière, et ne voulant pas se donner la moindre peine, elles disent qu'elles ne savent ni ne peuvent faire davantage que de prier vocalement. Je demeure d'accord que ce que je viens de proposer peut s'appeler oraison mentale ; mais j'avoue ne comprendre pas comment on la peut séparer de la vocale, si on a dessein de la bien faire et de considérer à qui l'on parle ; car ne devons-nous pas tâcher d'avoir de l'attention en priant ? Dieu veuille qu'avec tous ces soins nous puissions bien dire le Pater, sans que notre esprit se laisse aller à quelque pensée extravagante. Le meilleur remède que j'y trouve, après l'avoir éprouvé diverses fois, est de tâcher d'arrêter notre esprit sur celui qui nous a prescrit cette prière. Ne vous laissez donc point aller à l'impatience, mais essayez de vous accoutumer à une chose qui vous est nécessaire.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf