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Author Topic: Chemin de la Perfection  (Read 40296 times)

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Re: Chemin de la Perfection
« Reply #15 on: April 05, 2017, 01:43:12 AM »
CHAPITRE XV. 

Du grand bien que c'est de ne se point excuser, encore que l'on soit repris sans sujet. Ayant dessein de vous exhorter maintenant à pratiquer une vertu d'un mérite tel qu'est celle de ne s'excuser jamais, j'avoue que c'est avec une grande confusion d'avoir si mal pratiqué moi-même ce que je me trouve obligée d'enseigner aux autres, parce qu'il est vrai que je m'imagine toujours avoir quelque raison de croire que je fais mieux de m'excuser. Ce n'est pas que cela ne soit permis en de certaines rencontres, et que ce ne fût même une faute d'y manquer ; mais je n'ai pas la discrétion, ou pour mieux dire l'humilité qui me serait nécessaire pour faire ce discernement. Car c'est sans doute une action de fort grande humilité, et imiter Notre-Seigneur, de se voir condamner sans avoir tort, et de se taire. Je vous prie donc de tout mon cœur de vous y appliquer avec soin, puisque vous pouvez en tirer un grand avantage ; et qu'au contraire je n'en vois point à vous excuser, si ce n'est, comme je l'ai dit, en certaines occasions qui pourraient causer de la peine si on ne disait pas la vérité. Celui qui aura plus de discrétion que je n'en ai, comprendra aisément ceci ; et je crois qu'il importe beaucoup de s'exercer à cette vertu, ou de tâcher d'obtenir de Notre-Seigneur une véritable humilité qui en est comme la source ; car celui qui est véritablement humble désire d'être mésestimé, persécuté et condamné, quoiqu'il n'en ait 
point donné sujet. Que si vous voulez imiter Notre-Seigneur, en quoi le pouvez-vous mieux, puisqu'on n'a pour cela, ni de forces corporelles, ni de secours que de Dieu seul ? Je souhaiterais, mes sœurs, que nous nous efforçassions de mettre notre dévotion à pratiquer ces grandes vertus plutôt qu'à faire des pénitences excessives, dans lesquelles vous savez que je vous conseille d'être retenues, parce qu'elles peuvent nuire à la santé, si elles ne sont accompagnées de discrétion ; au lieu que, quelque grandes que soient les vertus intérieures, il n'y a rien du tout à craindre, puisqu'en fortifiant 1'âme elles ne diminuent point les forces nécessaires au corps pour pouvoir servir la communauté, et que, comme je vous l'ai dit autrefois, on peut, dans la pratique des petites choses, se rendre capable de remporter la victoire dans les grandes. Mais que cela est aisé à dire, et que je le pratique mal ! Il est vrai que Je n'ai jamais pu l'éprouver en des choses de conséquence, puisque je n'ai jamais entendu dire de mal de moi que je n'aie vu clairement qu'il y avait sujet d'en dire beaucoup plus, parce qu'encore que ce qu'on en disait ne fût pas tout-à-fait semblable, j'avais en plusieurs autres choses offensé Dieu, et qu'ainsi on m'épargnait en n'en parlant point, joint que je suis toujours plus aise que l'on me blâme de ce que je n'ai pas fait que non pas de ce que j'ai fait. Il sert beaucoup, pour acquérir cette vertu, de considérer qu'on ne peut rien perdre, et qu'on gagne en diverses manières en la pratiquant, et dont la principale est qu'elle nous fait imiter en quelque sorte Notre-Seigneur ; je dis en quelque sorte, parce que, tout bien considéré, on ne nous accuse jamais d'avoir failli que nous ne soyons tombés dans quelque faute, puisque nous y tombons sans cesse ; que les plus justes pèchent sept fois le jour, et que nous ne saurions, sans faire un mensonge, dire que nous sommes exempts de péchés. Ainsi, quoique nous n'ayons pas fait la faute dont on nous accuse, nous ne sommes jamais entièrement innocents comme l'était notre bon Jésus. « Mon Dieu, quand je considère en combien de manières vous
avez souffert, sans l'avoir mérité en nulle manière, je ne sais que dire, ni où j'ai l'esprit lorsque je ne désire pas de souffrir, et je sais aussi peu ce que je me fais lorsque je m'excuse. Vous n'ignorez pas, ô mon tout et mon bien unique, que s'il y a quelque chose de bon en moi, je le tiens de votre pure libéralité. Eh ! qui vous empêche, Seigneur, de me donner aussitôt beaucoup que peu, puisque, si vous vous reteniez de me donner, parce que je ne le mérite pas, je mériterais aussi les faveurs que vous m'avez déjà faites ? Serait-il possible que je voulusse qu'on dit du bien d'une créature aussi mauvaise que je suis, sachant combien de mal on a dit de vous, qui êtes le bien suprême ? Ne le souffrez pas, ô mon Dieu, ne le souffrez pas. Je ne voudrais pour rien au monde que vous permissiez qu'il y eût la moindre chose dans votre servante qui fût désagréable à vos yeux. Considérez, Seigneur, que les miens sont pleins de ténèbres, et qu'ainsi le moindre objet les arrête, illuminez-les, et faites que je désire sincèrement que tout le monde m'ait en horreur, puisque j'ai cessé tant de fois de vous aimer, quoique vous m'aimiez si fidèlement. Quelle folie, mon Dieu, est la nôtre ! quel avantage prétendons-nous de satisfaire les créatures, et que nous importe qu'elles nous accusent de mille fautes pourvu que nous n'en commettions point en votre présence ? » O mes filles, qu'il est vrai que nous ne comprenons point cette vérité, et qu'ainsi nous n'arrivons jamais au comble de la perfection religieuse ! car, pour y arriver, il faut considérer et peser beaucoup ce qui est en effet et ce qui n'est qu'en apparence, c'est-à-dire, ce qui est défectueux au jugement du Créateur, et ce qui ne l'est qu'au jugement des créatures. Quand il n'y aurait en ceci d'autre avantage que la honte que recevra la personne qui vous aura accusée, de voir que vous vous laissez condamner injustement, ne serait-il pas trèsconsidérable ? Une de ces actions instruit et édifie quelquefois davantage une âme que dix prédications ne le pourraient faire ; et la défense de l'Apôtre, jointe à notre insuffisance, nous rendant incapables de prêcher par des paroles, nous devons toutes nous efforcer de prêcher par nos actions. Quelque renfermées que vous soyez, ne vous imaginez pas que le mal ou le bien que vous ferez puisse être caché, et, quoique vous ne vous excusiez point, croyezvous qu'il ne se trouve pas des personnes qui prennent votre défense et qui vous excusent ? Considérez de quelle sorte Notre-Seigneur répondit en faveur de la Madeleine, dans la maison du pharisien, et lorsque Marthe, sa sœur, l'accusait devant lui-même. Il n'usera pas envers vous de la rigueur qu'il a exercée envers soi-même, en permettant que le bon larron ne prît sa défense que lorsqu'il était déjà attaché à la croix ; mais il suscitera quelqu'un qui vous défendra, et si cela n'arrive pas ce sera pour votre avantage. Ce que je vous dis est très-véritable, et je l'ai moi-même vu arriver. Je ne désirerais pas néanmoins que ce fût ce motif qui vous touchât, et je serais bien aise que vous vous réjouissiez de n'être point justifiées. Que si vous pratiquez ce conseil le temps vous en fera connaître l'utilité ; car on commence par là d'acquérir la liberté de l'esprit, et l'on se soucie aussi peu que l'on dise de nous du mal que du bien, parce qu'on n'y prend non plus de part que s'il regardait un autre, de même que lorsque deux personnes s'entretiennent nous ne pensons point à leur répondre, parce que ce n'est pas à nous qu'elles parlent ; ainsi nous étant accoutumées, dans ces rencontres où l'on parle contre nous, à ne rien répondre pour notre défense, il nous semble qu'on ne parle point à nous. Comme nous sommes fort sensibles et fort peu mortifiées, ceci vous pourra paraître impossible, et j'avoue que d'abord il est difficile de le pratiquer ; mais je sais pourtant qu'avec l'assistance de Notre-Seigneur nous pouvons acquérir ce détachement de nous-mêmes. 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #16 on: April 19, 2017, 12:00:23 AM »
CHAPITRE XVI. De l'humilité. De la contemplation. Que Dieu en donne tout d'un coup à certaines âmes une connaissance passagère. De l'application continuelle que l'on doit à Dieu. Qu'il faut aspirer à ce qui est le plus parfait. 

DE L'HUMILITÉ. 

Ne vous imaginez pas, mes filles, que je sois déjà entrée fort avant dans ce discours, puisque je ne fais encore, comme l'on dit d'ordinaire, que de préparer le jeu. Vous m'avez priée de vous instruire du commencement de l'oraison, et j'avoue que je n'en sais point d'autre que la pratique de ces vertus, quoique Dieu ne m'ait pas conduite par celui-ci, puisque je n'ai pas même le commencement des dispositions saintes dont j'ai parlé : ainsi vous avez sujet de croire, pour continuer à me servir de la comparaison du jeu des échecs, que celle qui ne sait pas seulement arranger les pièces ne peut bien jouer ni gagner la partie. Que si vous trouvez étrange que je vous parle d'un jeu que l'on ignore et que l'on doit ignorer dans cette maison, jugez par là quelle personne Dieu vous a donnée pour mère, puisque j'ai même su autrefois une chose si vaine et si inutile : on dit néanmoins que ce jeu est permis en quelques occasions. Et combien nous serait-il non-seulement permis mais avantageux de l'imiter en quelque sorte en pratiquant les vertus avec tant d'ardeur, que ce divin roi pût être réduit en peu de temps à ne pouvoir ni à ne vouloir plus s'échapper de nos mains ? La dame est celle de toutes les pièces qui lui fait le plus la guerre, les autres ne faisant que la soutenir ; et, dans la guerre sainte dont je veux parler, l'humilité est cette dame qui le presse le plus de se rendre ; c'est elle qui l'a tiré du ciel pour le faire descendre dans le sein de la sainte Vierge, et c'est par elle que nous pouvons, avec un seul de nos cheveux, comme dit l'époux dans le cantique, le tirer à nous pour le faire venir dans nos âmes. Ainsi ne doutez point, mes filles, qu'à proportion de votre humilité vous ne possédiez plus ou moins cette majesté infinie ; car j'avoue ne pouvoir comprendre qu'il y ait de l'humilité sans amour, non plus que de l'amour sans humilité, ni que l'on arrive à la perfection de ces deux vertus sans entrer dans un grand détachement de toutes les choses créées. Que si vous me demandez pourquoi je vous parle des vertus, puisque vous avez tant de livres qui en traitent, et que vous ne désirez apprendre de moi que ce qui regarde la contemplation, je réponds que si vous eussiez voulu que je vous parlasse de la méditation, je l'aurais pu faire et vous conseiller à toutes de la pratiquer, quand même vous n'auriez pas les vertus, parce que c'est par là qu'il faut commencer afin de les acquérir, parce, que cela est important à la vie de l'âme, et parce qu'il n'y a point de chrétien, quelque grand pécheur qu'il puisse être, qui manque d'en user de la sorte lorsque Dieu lui ouvre les yeux pour le rendre capable d'un si grand bonheur. Je l'ai déjà écrit ailleurs après plusieurs autres qui savent aussi bien que moi ce qu'ils disent, comme il est certain que je l'ignore ; mais il suffit que Dieu le sache. DE LA CONTEMPLATION. La contemplation, mes filles, est une chose différente de ce que je viens de dire, et c'est en quoi l'on se trompe ; car, lorsqu'une personne donne quelque temps, chaque jour, à penser à ses péchés, ce que tout chrétien doit faire, à moins de ne l'être que de nom, on dit aussitôt que c'est un grand contemplatif, et l'on veut qu'il ait toutes les vertus que doivent avoir ceux qui le sont véritablement ; luimême, plus que nul autre, le prétend aussi ; mais c'est errer dans les principes, c'est ne savoir pas seulement arranger son jeu, et c'est croire qu'il suffit de connaître les pièces pour pouvoir donner échec et mat. Cela, mes filles, ne va pas ainsi, car ce roi de gloire ne se rend et ne se donne qu'à celui qui se donne tout entier à lui. Ainsi, si vous désirez que je vous montre le chemin qui mène à la contemplation, souffrez que je m'étende un peu sur ce sujet, quoique les choses que je vous dirai ne vous paraissent pas d'abord fort importantes, puisque à mon avis elles le sont. Que si vous ne les voulez pas entendre ni les pratiquer, demeurez donc durant toute votre vie avec votre oraison mentale ; car je vous assure, avec tous ceux qui aspirent à ce bonheur, que vous n'arriverez jamais à la véritable contemplation. Il se peut faire néanmoins que je me trompe, parce que je juge des autres par moi-même qui ai travaillé durant vingt ans pour l'acquérir. Comme quelques-unes de vous ne savent ce que c'est qu'oraison mentale, je veux maintenant vous en parler, et Dieu veuille que nous la pratiquions aussi bien qu'elle doit l'être ; mais je crains que nous n'ayons beaucoup de peine à en venir à bout, si nous ne travaillons pour acquérir les vertus, quoique non pas à un si haut degré qu'il est besoin de les avoir pour arriver jusqu'à la contemplation. Je dis donc que le roi de gloire ne viendra jamais dans nos âmes jusqu'à s'unir avec elles, si nous ne nous efforçons d'acquérir les grandes vertus ; sur quoi je m'explique, parce que si vous me surpreniez à vous dire quelque chose qui ne fût pas véritable, vous ne me croiriez plus en rien, et vous auriez raison si je le faisais à dessein ; mais Dieu me garde de tomber dans une si grande faute ; si cela m'arrive ce ne sera que manque d'intelligence. Ce que je veux dire est donc que Dieu fait quelquefois une grande faveur à des personnes qui sont en mauvais état en les élevant jusqu'à la contemplation, afin de les retirer par ce moyen d'entre ler, mains du démon. « O mon Sauveur, combien de fois vous engageons-nous d'en venir aux mains avec lui ! et ne vous suffit-il pas que, pour nous apprendre à le vaincre, vous ayez bien voulu souffrir qu'il vous ait pris entre ses bras, quand il vous porta sur le haut du temple ? » Quel spectacle ce fut alors, mes filles, de voir le soleil de justice enfermé par les ténèbres ; et quelle dut être la terreur de cet esprit malheureux, quoiqu'il ignorât quel était celui qu'il portait, parce que Dieu ne lui permit pas de le connaître ? Pouvons-nous trop admirer une si grande bonté et une si grande miséricorde ? et quelle honte ne doivent point avoir les chrétiens de l'engager tous les jours à lutter encore avec un monstre si horrible ? « Certes, mon Dieu, vous aviez besoin pour le vaincre d'une aussi grande force qu'est la vôtre. Mais comment n'avez-vous point été affaibli par tant de tourments que vous avez soufferts sur la croix ? Oh qu'il est bien vrai que l'amour répare tout ce qu'il fait souffrir ! et ainsi je crois, mon Sauveur, que si vous eussiez voulu survivre à vos tourments et à vos douleurs, le même amour qui vous les fit endurer aurait, sans nul autre remède, refermé vos plaies. O mon Dieu, si je pouvais avoir ce même amour dans toutes les choses qui causent de la peine et de la douleur, que je souhaiterais de bon cœur toutes les souffrances, étant assurée d'être guérie de mes maux par un remède si divin et si salutaire ! » Mais, pour revenir à ce que je disais, il y a certaines âmes que Dieu, connaissant qu'il peut ramener par ce moyen, quoiqu'elles soient entièrement abandonnées au péché, ne veut pas qu'il tienne à lui de leur faire cette grâce. Ainsi, bien qu'elles soient en mauvais état et dénuées de toute vertu, il leur fait sentir des douceurs, des consolations et des tendresses, qui commencent à émouvoir leurs désirs ; et quelquefois même, mais rarement, il les fait entrer dans une contemplation qui dure peu, afin d'éprouver, comme j'ai dit, si ces faveurs les disposeront à s'approcher souvent de lui ; que si elles ne les portent pas à le désirer, elles me pardonneront, ou pour mieux dire, vous me pardonnerez, s'il vous plaît, mon Dieu, si j'ose croire qu'il n'y a guère de plus grand malheur que lorsqu'après que vous avez fait l'honneur à une âme de vous approcher ainsi d'elle, elle vous quitte pour se rapprocher des choses de la terre et s'y attacher. Je crois qu'il y a plusieurs personnes que Dieu éprouve de cette manière, et que peu se disposent à jouir d'une si grande faveur ; mais pourvu qu'il ne tienne pas à nous que nous n'en tirions de l'avantage, je tiens pour certain qu'il ne cesse point de nous assister jusqu'à ce que nous arrivions à une plus grande perfection ; au lieu que, quand nous ne nous donnons pas à lui aussi pleinement qu'il se donne à nous, c'est beaucoup qu'il nous laisse dans l'oraison mentale et nous visite de temps en temps, ainsi que des serviteurs qui travaillent à sa vigne ; car, quant aux autres, ce sont ses enfants bien-aimés qu'il ne perd et ne veut jamais perdre de vue, non plus qu'eux s'éloigner de lui. Il les fait asseoir à sa table et les nourrit des mêmes viandes dont il se nourrit lui-même. Quel bonheur, mes filles, de n'avoir point d'autre soin que de se rendre dignes d'une si grande faveur ! O bienheureux abandonnement de toutes les choses basses et méprisables, qui nous élève si haut ! Quand tout le monde ensemble parlerait à notre désavantage, quel mal pourrait-il nous en arriver, étant en la protection et comme entre les bras de Dieu ? Puisqu'il est tout-puissant, il n'y a pas de maux dont il ne soit capable de nous délivrer. Une seule de ses paroles a créé le monde, et vouloir et faire ne sont en lui qu'une même chose. Ne craignez donc point, si vous l'aimez, qu'il permette que l'on parle contre vous, que pour votre plus grande utilité ; il aime trop ceux qui l'aiment pour en user d'une autre sorte ; et pourquoi donc ne lui témoignerions-nous pas tout l'amour qui sera en notre pouvoir ? Considérez, je vous prie, quel heureux échange c'est pour nous de lui donner notre cœur pour avoir le sien, lui qui peut tout et nous qui ne pouvons rien, sinon ce qu'il nous fait pouvoir. Qu'est-ce donc que nous faisons pour vous, ô mon Dieu, qui faites que nous sommes tout ce que nous sommes, puisque nous ne devons considérer que comme un néant cette faible résolution que nous avons prise de vous servir ? Que si toutefois, mes sœurs, sa souveraine majesté veut que nous achetions tout de lui, en lui donnant le rien que nous sommes, ne soyons pas si folles que de refuser une si grande faveur. Tout notre mal vient, mon Dieu, de n'avoir pas toujours les yeux arrêtés sur vous ; car nous arriverions bientôt où nous prétendons aller si nous ne détournions point nos yeux de dessus vous, qui êtes la voie et le chemin, comme vous nous l'avez dit. Mais parce que nous n'avons pas cette attention, nous bronchons, nous tombons, nous retombons et enfin nous nous égarons ; parce que, je le répète encore, nous n'avons pas soin d'arrêter sans cesse notre vue sur ce chemin véritable par lequel nous devons marcher. En vérité, c'est une chose déplorable que la manière dont cela se passe quelquefois, il semble que nous ne soyons pas chrétiens, et que nous n'ayons jamais lu la passion de Notre-Seigneur ; car, si l'on nous méprise en la moindre chose, on ne peut le souffrir, on le trouve insupportable, et on dit aussitôt : Nous ne sommes pas des saints. Dieu nous garde, mes filles, lorsque nous tombons dans quelque imperfection, de dire : Nous ne sommes pas des saintes ; nous ne sommes pas des anges. Considérez qu'encore qu'il soit vrai que nous ne soyons pas des saintes, il nous est utile de penser que nous pouvons le devenir, pourvu que nous fassions tous nos efforts et que Dieu veuille nous tendre les bras ; sur quoi nous ne devons point craindre qu'il tienne à lui, s'il voit qu'il ne tient pas à nous. Puis donc que nous ne sommes venues ici à autre dessein, mettons courageusement la main à l'oeuvre, et croyons qu'il n'y a rien de si parfait dans son service, que nous ne devions nous promettre d'accomplir par son assistance. Je voudrais de tout mon cœur que cette sorte de présomption se trouvât dans ce monastère, parce qu'elle fait croître l'humilité et donne une sainte hardiesse qui ne peut être que très-utile à cause que Dieu, qui ne fait acception de personne, assiste toujours ceux qui sont courageux dans son service. J'ai fait une grande digression, et il faut revenir où j'en étais. Il s'agit de savoir ce que c'est qu'oraison mentale, et ce que c'est que contemplation ; sur quoi j'avoue qu'il paraît impertinent que j'entreprenne d'en parler ; mais vous recevez si bien tout ce qui vient de moi, qu'il pourra arriver que vous le comprendrez mieux dans mon style simple et grossier, que dans des livres fort éloquents. Dieu me fasse, s'il lui plaît, la grâce de pouvoir m'en acquitter. Ainsi soitil. 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


Re: Chemin de la Perfection
« Reply #17 on: April 26, 2017, 01:54:11 AM »
CHAPITRE XVII. 

Que toutes les âmes ne sont pas propres pour la contemplation. Que quelques-unes y arrivent tard, et que d'autres ne peuvent prier que vocalement ; mais que celles qui sont véritablement humbles, doivent se contenter de marcher dans le chemin par lequel il plaît à Dieu de les conduire. DE LA CONTEMPLATION Il semble que j'entre déjà dans la matière de l'oraison, mais j'ai auparavant une chose importante à dire touchant l'humilité, si nécessaire en cette maison, puisqu'on doit s'y exercer particulièrement à la prière, et que l'humilité en est l'une des principales parties. Or, comment celui qui est véritablement humble pourra-t-il jamais s'imaginer d'être aussi bon que ceux qui arrivent jusqu'à être contemplatifs ?Néanmoins Dieu peut faire, par sa grâce, qu'il soit de ce nombre ; mais, s'il me croit, il se mettra toujours au plus bas lieu, comme Notre-Seigneur nous l'a ordonné et enseigné par son exemple. Que l'âme se dispose donc à marcher dans le chemin de la contemplation, si c'est la volonté de Dieu qu'elle y entre ; et si ce ne l'est pas, que l'humilité la porte à se tenir heureuse de servir les servantes du Seigneur, et à bénir sa majesté de ce qu'elle a daigné la faire entrer en leur sainte compagnie, elle qui méritait d'être la compagne et l'esclave des démons. Je ne dis pas cela sans grande raison, puisqu'il importe tant de savoir que Dieu ne conduit pas toutes les personnes d'une même sorte, et que celui qui paraît le plus rabaissé aux yeux des hommes est peut-être le plus élevé devant ses yeux. Ainsi, quoique les religieuses de ce monastère s'exercent toutes à l'oraison, il ne s'ensuit pas qu'elles soient toutes contemplatives. Cela est impossible ; et ce doit être une grande consolation pour celles qui n'ont pas reçu ce don, de savoir qu'il vient purement de Dieu. Comme c'est une chose qui n'est point nécessaire pour notre salut, et qu'il ne l'exige point de nous pour nous récompenser de sa gloire, elles ne doivent pas non plus se persuader qu'on l'exige d'elles en cette maison ; pourvu qu'elles fassent ce que j'ai dit, elles pourront, quoiqu'elles ne soient pas contemplatives, devenir très-parfaites et même surpasser les autres en mérite, parce qu'elles auront plus à souffrir, et que Dieu les traitant comme des âmes fortes et courageuses, il joindra aux félicités qu'il leur réserve en l'autre vie les consolations dont elles n'auront pas joui en celle-ci. Qu'elles ne perdent donc point courage ; qu'elles n'abandonnent point l'oraison, et qu'elles continuent de faire comme les autres ; car il arrive quelquefois qu'encore que Notre-Seigneur diffère à leur départir ses faveurs, il leur donne tout à la fois ce qu'il a donné aux autres en plusieurs années. J'ai passé plus de quatorze ans sans pouvoir du tout méditer, si ce n'était en lisant. Il y en a plusieurs de cette classe ; et il s'en trouve quelques-unes qui ne sauraient méditer même en lisant, ni prier que vocalement, parce que cela les arrête un peu davantage ; d'autres ont l'esprit si léger, qu'une seule chose n'est pas capable de les occuper, et elles sont si inquiètes, que lorsqu'elles veulent se contraindre pour arrêter leur pensée en Dieu, elles tombent dans mille rêveries, mille scrupules et mille doutes. QUE L'ON PEUT ÊTRE PARFAIT SANS ÊTRE CONTEMPLATIF. Je connais une personne fort âgée, fort vertueuse, fort pénitente, grande servante de Dieu, et enfin telle que je m'estimerais heureuse de lui ressembler, qui emploie les jours et les années en des oraisons vocales, sans pouvoir jamais faire l'oraison mentale ; le plus qu'elle puisse faire est de s'occuper dans ces oraisons vocales, en n'en prononçant que peu à la fois. Il s'en rencontre plusieurs autres qui sont de même ; mais, pourvu qu'elles soient humbles, je crois qu'à la fin elles trouveront aussi bien leur compte que celles qui ont de grands sentiments et de grandes consolations dans l'oraison, et peut- être même avec plus d'assurance, en quelque sorte, parce qu'il y a sujet de douter si ces consolations viennent de Dieu ou procèdent du démon, et que si elles ne sont pas de Dieu, elles sont fort périlleuses, à cause que le démon s'en sert pour nous donner de la vanité ; au lieu que si elles viennent de Dieu, il n'y a rien du tout à craindre, puisqu'elles seront toujours accompagnées d'humilité, ainsi que je l'ai écrit fort amplement dans un autre traité. Comme celles qui ne goûtent point ces consolations craignent que ce soit par leur faute, elles demeurent dans l'humilité, et prennent un soin continuel de s'avancer. Si elles voient jeter aux autres une seule larme sans pouvoir en répandre elles-mêmes, elles s'imaginent qu'elles ne peuvent les suivre que de fort loin dans le service de Dieu. Mais peut-être elles les précèdent, puisque les larmes, bien que bonnes, ne sont pas toutes parfaites, et qu'il se rencontre toujours plus de sûreté dans l'humilité, la mortification, le détachement et l'exercice des antres vertus. Pourvu donc que vous les pratiquiez, n'appréhendez point de ne pas arriver à la perfection aussi bien que les plus contemplatives. Marthe n'était-elle pas une sainte, quoique l'on ne dise point qu'elle fût contemplative ? Et que souhaitez-vous davantage que de pouvoir ressembler à cette bienheureuse fille qui mérita de recevoir tant de fois Notre-Seigneur Jésus-Christ dans sa maison, de lui donner à manger, de le servir, et de s'asseoir à sa table ? Que si elle eût toujours été, ainsi que sa sœur, dans des transports, et comme hors d'elle-même, qui aurait pris soin de ce divin hôte ? Considérez que cette maison est la maison de sainte Marthe, et qu'il doit y avoir quelque chose aussi bien de Marthe que de Magdeleine. Que celles que Dieu conduit par le chemin de la vie active se gardent donc bien de murmurer d'en voir d'autres toutes plongées dans la vie contemplative, puisqu'elles ne doivent point douter que NotreSeigneur ne prenne leur défense contre ceux qui les accusent. Mais quand même il ne parlerait point pour elles, elles devraient demeurer en paix, comme ayant reçu de lui la grâce de s'oublier elles-mêmes, et toutes les choses créées. Qu'elles se souviennent qu'il est besoin que quelqu'un ait soin de lui apprêter à manger, et s'estiment heureuses de le servir avec sainte Marthe. Qu'elles considèrent que la véritable humilité consiste principalement à se soumettre sans peine à tout ce que Notre-Seigneur ordonne de nous, et à nous estimer indignes de porter le nom de ses servantes. Ainsi, soit que l'on s'applique à la contemplation, soit que l'on fasse l'oraison mentale ou vocale, soit que l'on assiste les malades, ou soit que l'on s'emploie aux offices de la maison, et même dans les plus bas et les plus vils : puisque toutes ces choses sont agréables à ce divin hôte, qui vient loger, manger, et se reposer chez nous, que nous importe de nous acquitter de nos devoirs envers lui plutôt d'une manière que d'une autre ? Néanmoins je ne dis pas qu'il doive tenir à vous que vous n'arriviez à la contemplation ; je dis, au contraire que vous devez faire tous vos efforts pour y arriver ; mais en reconnaissant que cela dépend de la seule volonté de Dieu, et non pas de votre choix. Car, si après que vous aurez servi durant plusieurs années dans un même office, il veut que vous y demeuriez encore, ne serait-ce pas une plaisante humilité que de vouloir passer à un autre ? Laissez le maître de la maison ordonner tout comme il lui plaît ; il est tout sage, il est tout-puissant, il sait ce qui vous est le plus propre, et ce qui lui est le plus agréable. Assurez-vous que si vous faites tout ce qui est en votre pouvoir, et vous préparez à la contemplation d'une manière aussi parfaite que celle que je vous ai proposée, c'est-à-dire avec un entier détachement et une véritable humilité, ou Notre-Seigneur vous la donnera, comme je le crois, ou s'il ne vous la donne pas, c'est parce qu'il se réserve de vous la donner dans le ciel avec toutes les autres vertus, et qu'il vous traite comme des âmes fortes et généreuses, en vous faisant porter la croix ici-bas, ainsi que lui-même l'a toujours portée, lorsqu'il a été dans le monde. Cela étant, quelle plus grande marque peut-il vous donner de son amour, que de vouloir ainsi pour vous ce qu'il a voulu pour luimême, et ne se pourrait-il pas bien faire que la contemplation ne vous serait pas si avantageuse que de demeurer comme vous êtes ? Ce sont des jugements qu'il se réserve, et qu'il ne nous appartient pas de pénétrer. Il nous est même utile que cela ne dépende point de notre choix, puisque nous voudrions être aussitôt de grandes contemplatives, parce que nous nous imaginons qu'il s'y rencontre plus de douceur et plus de repos. Quel avantage pour nous de ne pas rechercher nos avantages, puisque nous ne saurions craindre de perdre ce que nous n'avons point désiré ! et Notre-Seigneur ne permet jamais que celui qui a véritablement mortifié son esprit pour l'assujettir au sien, ne perde que pour gagner davantage.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #18 on: May 03, 2017, 04:46:02 AM »
CHAPITRE XVIII. Des souffrances des contemplatifs. Qu'il faut toujours se tenir prête à exécuter les ordres de Dieu, et du mérite de l'obéissance. 

DES SOUFFRANCES DES CONTEMPLATIFS. 

Je dirai donc, mes filles, à celles de vous que Dieu ne conduit pas par le chemin de la contemplation, que selon que je l'ai vu et appris de ceux qui marchent dans cette voie, ils ne portent pas des croix moins pesantes que les vôtres ; et vous seriez épouvantées si vous voyiez la manière dont Dieu les traite. Je puis parler de ces deux états, et je sais très-assurément que les travaux dont Dieu exerce les contemplatifs sont si rudes, qu'il leur serait impossible de les supporter, sans les consolations qu'il y mêle. Car, étant visible que Dieu conduit par le chemin des travaux ceux qu'il aime, et qu'il les fait d'autant plus souffrir qu'il les aime davantage, je sais très-certainement que, comme il loue de sa propre bouche les contemplatifs, et qu'il les tient pour ses amis, il les fait aussi plus souffrir que les autres. Ce serait une folie de s'imaginer qu'il honorât d'une amitié particulière des personnes qui vivraient dans le relâchement, sans souffrir aucune peine. Ainsi, comme il mène les contemplatifs par un chemin si âpre et si rude, qu'ils croient quelquefois d'être égarés et obligés de recommencer, ils ont besoin de recevoir de sa bonté quelque rafraîchissement pour les soutenir. Or ce rafraîchissement ne doit pas être seulement de l'eau, mais un vin fort et puissant, afin qu'en étant divinement enivrés, ils souffrent courageusement, et sans penser même à ce qu'ils souffrent. Ainsi, je vois peu de véritables contemplatifs qui ne soient fort courageux et fort résolus à souffrir, parce que la première chose que Notre-Seigneur fait en eux, lorsqu'il les voit faibles, est de leur donner du courage, et de leur ôter l'appréhension des travaux. Je m'imagine que pour peu que ceux qui sont dans la vie active les voient favorisés de Dieu, ils se persuadent qu'il n'y a dans cet état de contemplation que toute sorte de douceur et de délices ; et moi je vous assure, au contraire, que peut-être ne pourraient-ils souffrir durant un seul jour quelques-unes des peines qu'ils endurent. Mais comme Dieu voit le fond des cœurs, il donne à chacun ce qu'il sait être le plus capable de les faire avancer dans son service, dans le chemin de son salut et dans la charité du prochain. Ainsi, pourvu que vous ne manquiez point de votre côté à vous y disposer, vous n'avez nul sujet de craindre que votre travail soit inutile. QU'IL FAUT TOUJOURS ÊTRE PRÊT D'OBÉIR À DIEU. Pesez bien, mes sœurs, ce que je dis que nous devons toutes travailler à nous y disposer, puisque nous ne sommes assemblées ici que pour ce sujet ; et non-seulement y travailler durant un an ou durant dix ans, mais durant toute notre vie, pour faire voir à NotreSeigneur que nous ne sommes pas si lâches que de l'abandonner, et que nous imitons ces braves soldats qui, bien qu'ayant longtemps servi, sont néanmoins toujours prêts d'exécuter les commandements de leur capitaine, sachant qu'il ne les laissera pas sans récompense. Or, mes filles, qu'est-ce que la solde que donnent les rois de la terre, en comparaison de celle que nous devons attendre de ce roi du ciel, que nous avons le bonheur d'avoir pour maître ?C'est un capitaine incomparable, qui étant lui-même témoin des actions généreuses de ses soldats, connaît le mérite de chacun d'eux, et leur donne des charges et des emplois, selon qu'il les en juge dignes. Ainsi, mes sœurs, il faut que celles d'entre vous qui ne peuvent faire l'oraison mentale, fassent la vocale, ou quelque lecture, ou s'entretiennent avec Dieu en la manière que je le dirai ; mais sans manquer aux heures de l'oraison, puisque vous ne savez pas quand votre divin époux vous emploiera, et qu'autrement vous mériteriez d'être traitées comme ces vierges folles dont il est parlé dans l'Évangile. Que savez-vous aussi s'il ne voudra point vous engager dans un grand travail pour son service, en vous le faisant trouver doux par les consolations qu'il y mêlera ? Que s'il ne le fait, vous devez croire qu'il ne vous y appelle pas, et qu'un autre vous est plus propre. En se conduisant de la sorte, on acquiert du mérite par le moyen de l'humilité, et l'on croit sincèrement n'être pas même propre à ce que l'on fait, sans que cela empêche, comme je l'ai dit, d'obéir avec joie à ce que l'on nous commande. Que si cette humilité est véritable, oh ! que de telles servantes de la vie active seront heureuses, puisqu'elles ne trouveront à redire à rien qu'à ce qu'elles font. Qu'elles laissent donc les autres dans la guerre où elles se trouveront engagées, qui ne saurait être que très-rude. Car encore que dans les batailles les enseignes ne combattent point, ils ne laissent pas que d'être en très-grand péril, et plus grand même que tous les autres, à cause que portant toujours leur drapeau, et devant plutôt souffrir d'être mis en pièces que de l'abandonner jamais, ils ne sauraient se défendre. Or, les contemplatifs doivent de même porter tous les jours l'étendard de l'humilité, et demeurer exposés à tous les coups qu'on leur donne, sans en rendre aucun, parce, que leur devoir est de souffrir, à l'imitation de Jésus-Christ, et de tenir toujours la croix élevée, sans que les dangers où ils se trouvent, quelque grands qu'ils puissent être, la leur fassent abandonner, témoignant ainsi par leur courage qu'ils sont dignes d'un emploi aussi honorable qu'est celui où Dieu les appelle. Qu'ils prennent donc bien garde à ce qu'ils feront, puisque, comme il ne s'agit rien moins que de la perte d'une bataille lorsque les enseignes abandonnent leurs drapeaux, à cause que cela fait perdre cœur aux soldats, je crois de même que les personnes qui ne sont pas encore fort avancées dans la vertu se découragent, quand elles voient que ceux qu'elles considéraient comme étant les amis de Dieu, et comme leur devant ouvrir le chemin à la victoire, ne font pas des actions conformes au rang qu'ils tiennent. Les simples soldats s'échappent le mieux qu'ils peuvent et lâchent quelquefois le pied par l'appréhension de la grandeur du péril, sans que personne y prenne garde, ni qu'ils en soient déshonorés. Mais quant aux officiers, chacun ayant les yeux arrêtés sur eux, ils ne sauraient faire un pas en arrière qu'on ne le remarque. Plus leurs charges sont considérables, plus l'honneur qu'ils y peuvent acquérir est grand, et plus ils sont obligés au roi de la faveur qu'il leur a faite de les leur donner, et leur obligation est d'autant plus grande de s'en acquitter dignement. Puis donc, mes sœurs, que notre ignorance est telle, que nous ne savons si ce que nous demandons nous est utile, laissons faire Dieu, qui nous connaît beaucoup mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. L'humilité consiste à se contenter de ce qu'il nous donne, et c'est une assez plaisante manière de la pratiquer que de lui demander des faveurs, ainsi que font certaines personnes, comme s'il était obligé par justice de ne pas leur refuser. Mais parce qu'il pénètre le fond des cœurs, il leur accorde rarement ces grâces, à cause qu'il ne les voit point disposées à vouloir boire son calice. C'est pourquoi, mes filles, la marque de votre avancement dans la vertu sera si chacune de vous se croit tellement la plus mauvaise de toutes, que ces actions fassent connaître aux autres, pour leur bien et pour leur édification, qu'elle a vraiment ce sentiment dans le cœur, et non pas si elle a plus de douceur dans l'oraison, plus de ravissements, plus de visions et autres faveurs de cette nature que Dieu fait aux âmes quand il lui plaît. Car nous ne connaîtrons la valeur de ces biens qu'en l'autre monde ; mais l'humilité est une monnaie qui a toujours cours, un revenu assuré et une rente non rachetable, au lieu que le reste est comme de l'argent que l'on nous prête pour quelque temps et que l'on peut nous redemander. Est-ce une humilité solide, une véritable mortification et une grande obéissance que de manquer en quoi que ce soit à ce que votre supérieur vous ordonne, puisque vous savez certainement que, tenant comme il fait à votre égard la place de Dieu, c'est Dieu même qui vous commande ce qu'il vous commande ? DU MÉRITE DE L'OBÉISSANCE. C'est de cette vertu de l'obéissance que j'aurais le plus à vous entretenir. Mais parce qu'il me semble que ne l'avoir pas, c'est n'être pas religieuse, et que je parle à des religieuses qui, à mon avis, sont bonnes ou désirent de l'être, je me contenterai de vous dire un mot d'une vertu si connue et si importante, afin de la graver encore davantage dans votre mémoire. Je dis donc que celle qui se trouve soumise par un vœu à l'obéissance, et qui y manque faute d'apporter tout le soin qui dépend d'elle pour l'accomplir le plus parfaitement qu'elle peut, demeure en vain dans cette maison. Je l'assure hardiment que tant qu'elle y manquera, elle n'arrivera jamais ni à être contemplative, ni même à se bien acquitter.des devoirs de la vie active. Cela me parait indubitable ; et quand même ce serait une personne qui n'aurait point fait de vœu, si elle prétend d'arriver à la contemplation, elle doit se résoudre fortement à soumettre sa volonté à la conduite d'un confesseur, qui soit lui-même contemplatif, puisqu'il est certain que l'on avance plus de cette sorte en un an que l'on ne ferait autrement en plusieurs années. Mais comme c'est un avis qui ne vous regarde point, il serait inutile de vous en parler davantage. Ce sont donc là, mes filles, les vertus que je vous souhaite et que vous devez tâcher d'acquérir, et pour lesquelles vous devez concevoir une sainte envie. Quant à ces autres dévotions, si vous ne les avez pas, ne vous en mettez point en peine, puisqu'elles sont incertaines, et qu'il pourrait arriver que venant de Dieu en d'autres personnes, il permettrait qu'elles ne seraient en vous que des illusions du démon, qui vous tromperait.ainsi qu'il en a trompé beaucoup d'autres. Pourquoi vous mettre tant en peine de servir Dieu dans une chose douteuse, puisque vous le pouvez servir en tant d'autres qui sont assurées ? Et qui vous oblige à vous engager dans ce péril ? Je me suis beaucoup étendue sur ce sujet, et je l'ai jugé nécessaire parce que je connais la faiblesse de notre nature ; mais Dieu la fortifie lorsqu'il lui plaît d'élever une âme à la contemplation. Quant à ceux à qui il ne veut pas faire cette grâce, j'ai cru leur devoir donner ces avis, dans lesquels même les contemplatifs pourront trouver sujet de s'humilier. Je prie Notre-Seigneur de nous accorder, par son infinie bonté, la lumière qui nous est nécessaire pour accomplir en tout ses volontés ; et ainsi nous aurons sujet de ne rien craindre. 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #19 on: May 09, 2017, 12:07:03 AM »
CHAPITRE XIX. 

De l'oraison qui se fait en méditant. De ceux dont l'esprit s'égare dans l'oraison. La contemplation est comme une source d'eau vive. Trois propriétés de l'eau comparées aux effets de l'union de l’âme avec Dieu dans la contemplation. Que cette union est quelquefois telle qu'elle cause la mort du corps. Ce qu'il faut tâcher de faire en ces rencontres, 

DE L'ORAISON- MENTALE. Il s'est passé tant de jours depuis ce que j'ai dit ci-dessus, sans que j'aie pu trouver le temps de continuer, qu'à moins que de le relire, je ne saurais dire où j'en étais ; mais pour ne perdre point de temps à cela, il ira comme il pourra, sans ordre et sans suite. Il y a tant de bons livres, faits par des personnes savantes et propres pour des esprits non distraits ni dissipés, et pour des âmes exercées dans la méditation et qui peuvent se recueillir au dedans d'elles-mêmes, que vous n'avez pas sujet de faire cas de ce que je pourrai vous dire touchant l'oraison. Vous trouverez excellemment écrit dans ces livres de quelle sorte il faut méditer durant chaque jour de la semaine sur quelque mystère de la vie et de la passion de notre Sauveur, sur le jugement dernier, sur l'enfer, sur notre néant, sur les obligations infinies dont nous sommes redevables à Dieu, et sur la manière dont on doit agir dans le commencement et dans la fin de l'oraison. Ceux qui sont accoutumés à cette sorte d'oraison n'ont rien à désirer davantage, puisque Notre-Seigneur ne manquera pas de les conduire par ce chemin à sa divine lumière, et que la fin répondra sans doute à un si bon commencement ils n'ont donc qu'à y marcher sans crainte, lorsqu'ils verront que leur entendement est attaché à des méditations si utiles. Mais mon dessein est de donner quelque remède aux âmes qui ne sont pas dans cette disposition, si Dieu me fait la grâce d'y réussir, ou au moins de vous faire voir qu'il y a plusieurs personnes en cette peine, afin que vous ne vous affligiez point si vous vous trouvez être de ce nombre. Il y a certains esprits si déréglés, qu'ils sont comme ces chevaux qui ont la bouche égarée ; ils vont tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et toujours avec inquiétude, sans qu'on puisse les arrêter, soit que cela procède de leur naturel ou que Dieu le permette de la sorte. J'avoue qu'ils me font grande pitié. Ils ressemblent, à mon avis, à une personne qui, ayant une extrême soif et voulant aller boire à une fontaine qu'elle voit de loin, trouve des gens qui lui en disputent le passage à l'entrée, au milieu et à la fin du chemin. Car après avoir, 
avec beaucoup de peine, surmonté les premiers de ces ennemis, ils se laissent surmonter par les seconds, aimant mieux mourir de soif que de combattre plus longtemps pour boire d'une eau qui leur doit coûter si cher. La force leur manque, ils perdent courage, et ceux même qui en ont assez pour vaincre les seconds de ces ennemis, se laissent vaincre par les troisièmes, quoiqu'ils ne fussent peut-être alors qu'à deux pas de cette source d'eau vive dont Notre-Seigneur dit à la Samaritaine, que ceux qui seront assez heureux que d'en boire n'auront plus jamais soif. DE LA CONTEMPLATION OU ORAISON D'UNION. Oh ! qu'il est bien vrai, comme l'a dit celui qui est la vérité même, que ceux qui boivent de l'eau de cette divine fontaine ne sont plus altérés des choses de cette vie, mais seulement de celles de l'autre, dont leur soif est incomparablement plus grande que notre soif naturelle ne saurait nous le faire imaginer ! car rien n'approche de la soif qu'ils ont d'avoir cette soif, parce qu'ils en connaissent le prix, et que, quelque grande que soit la peine qu'elle cause, elle porte avec elle le remède qui la fait cesser. Tellement, que c'est une soif qui, en étouffant le désir des choses de la terre, rassasie l'âme an regard de celle du ciel. Ainsi, quand Dieu lui fait cette grâce, l'une des plus grandes faveurs dont il puisse l'accompagner est de la laisser toujours dans le même besoin, et encore plus grand, de recommencer à boire de cette eau merveilleuse et incomparable. Entre les propriétés de l'eau, je me souviens qu'elle en a trois qui reviennent à mon sujet. La première est de rafraîchir, car il n'y a point de si grande chaleur qu'elle n'amortisse, et elle éteint même les plus grands feux, si ce ne sont des feux d'artifice, qu'elle ne fait au contraire qu'accroître. Oh ! quelle merveille, mon Dicu, de voir qu'un feu, qui n'est point assujéti aux lois ordinaires de la nature, ait une force si prodigieuse, que son contraire voulant l'éteindre, ne fait que l'augmenter davantage ! J'aurais ici grand besoin de savoir la philosophie pour pouvoir mieux m'expliquer par la connaissance qu'elle me donnerait de la propriété des choses, et j'y prendrais un grand plaisir ; mais je ne sais comment le dire, et je ne sais peut-être pas même ce que je veux dire. Celles d'entre vous, mes sœurs, qui buvez dès à présent de cette eau, et celles à qui Dieu fera aussi la grâce d'en boire, entreront sans peine dans ces sentiments, et comprendront comme le véritable amour de Dieu, lorsqu'il est en sa force et dans une sainte liberté qui l'élève au-dessus de toutes les choses de la terre, devient le maître des éléments. Ainsi, ne craignez point que l'eau qui ne tire son origine que d'ici-bas puisse éteindre ce feu de l'amour de Dieu. Car, bien qu'ils soient opposés, cette eau n'a pas le pouvoir d'éteindre ce feu. Il demeure toujours absolu et indépendant, sans lui être assujéti ; et, par conséquent, vous ne devez pas vous étonner que j'aie un si grand désir de vous porter à acquérir cette sainte et heureuse liberté. N'est-ce pas une chose admirable qu'une pauvre religieuse du monastère de Saint-Joseph puisse arriver jusqu'à dominer les éléments et tout ce qui est dans le monde ? Et quel sujet y a-t-il donc de s'étonner que les saints, avec l'assistance de Dieu, leur aient imposé telles lois qu'il leur a plu ? C'est ainsi que l'eau et le feu obéissaient à saint Martin, les poissons et les oiseaux à saint François, et de même d'autres créatures à d’autres saints que l'on a vu manifestement s'être rendus maîtres de toutes les choses de la terre en les méprisant et en se soumettant entièrement à celui de qui toutes les créatures tiennent leur être. Ainsi, comme je l'ai dit, l'eau d'ici-bas ne peut rien contre ce feu. Ses flammes sont si élevées, qu'elles ne sauraient y atteindre, et comme il est tout céleste, il n'a garde de tirer sa naissance de la terre. Il y a d’autres feux qui, n'ayant pour principe qu'un assez faible amour de Dieu, sont étouffés par les moindres obstacles qu'ils rencontrent. Mais, quand mille tentations viendraient en foule, ainsi qu'une grande mer, pour éteindre celui dont je parle, non-seulement il ne diminuerait rien de sa chaleur, mais il les dissiperait toutes et en demeurerait pleinement victorieux. Que si c'est une eau qui tombe du ciel, au lieu de lui nuire, elle ne fait que redoubler encore son ardeur. Car, tant s'en faut que cette eau céleste et ce feu divin soient opposés, ils n'ont qu'une même origine. C'est pourquoi n'appréhendez pas que ces deux éléments surnaturels se combattent. Ils se donneront plutôt l'un à l'autre de nouvelles forces. L'eau des véritables larmes qui sont celles que la véritable oraison produit, est un don du roi du ciel, qui augmente la chaleur et la durée de ce feu céleste, ainsi que ce même feu augmente la fraîcheur de ces précieuses larmes. O mon Seigneur et mon Dieu, n'est-ce pas une chose agréable et merveilleuse tout ensemble de voir un feu qui ne refroidit pas seulement, mais qui glace toutes les affections du monde lorsqu'il est joint avec cette eau vive qui vient du ciel, qui est la source de ces larmes qui lui sont données, et qu'il n'est pas en notre puissance d'acquérir ? Car il est certain que cette eau céleste ne laisse en nous nulle chaleur pour nous attacher d'affection à aucune chose de la terre. Son naturel est d'allumer toujours de plus en plus ce feu divin, et de le répandre, s'il était possible, dans le monde. La seconde propriété de l'eau est de nettoyer ce qui est impur ; et si l'on manquait d'eau pour cet usage, en quel état serait le monde ? Or savez-vous bien que cette eau vive, cette eau céleste, cette eau claire dont je parle, nettoie de telle sorte les âmes lorsque, sans être troublée ni mêlée de quelque fange, elle tombe toute pure du ciel, que je tiens pour certain qu'une âme n'en saurait boire une seule fois sans être purifiée de toutes ses taches ; car, comme je l'ai dit ailleurs, cette eau qui n'est autre chose que notre union avec Dieu, étant toute surnaturelle et ne dépendant point de nous, il ne permet à quelques âmes d'en boire que pour les purifier des souillures de leurs péchés, et les affranchir des misères qui en étaient une suite malheureuse. Quant à ces autres douceurs que l'on reçoit par l'entremise de l'entendement, quelque grandes qu'elles soient, elles sont comme une eau qui n'étant pas puisée dans la source, mais courant sur la terre, trouve toujours quelque limon qui l'arrête et qui l'empêche d'être si claire et si pure. C'est pourquoi je ne donne point le nom d'eau vive à cette oraison à laquelle l'entendement a tant de part, parce que j'estime qu'en passant par l'esprit, qui est impur par lui-même, et par l'infection naturelle de ce corps vil et terrestre, elle contracte toujours quelque impureté, sans qu'il nous soit possible de l'éviter ; ou, pour m'expliquer plus clairement, je dis que lorsque, pour mépriser le monde nous considérons ce que c'est, et comme tout y finit, nous arrêtons, sans nous en apercevoir, notre pensée sur des choses qui nous y plaisent ; et encore que nous désirions de les fuir, nous ne laissons pas de tomber dans quelques distractions en songeant ce que ce monde a été, ce qu'il sera, ce qui s'y est fait, ce qui s'y fera. Quelquefois même, en voulant pensera ce que nous devons faire pour sortir de ces embarras, nous nous y engageons encore davantage. Ce n'est pas que je veuille que pour cela on quitte le sujet de son oraison ; mais il y a lieu de craindre de s'égarer, et il faut toujours être sur ses gardes. Au contraire, dans l'oraison d'union Dieu nous délivre de cette peine ;.il ne veut pas se fier à nous, mais prendre lui-même le soin de nous-mêmes. Il aime tellement notre âme, qu'il ne veut pas lui permettre de s'engager en des choses qui lui peuvent nuire dans le temps où il a dessein de la favoriser davantage. Ainsi il approche d'elle tout d'un coup, il la tient unie à lui, et lui fait voir en un instant plus de vérités, et lui donne une connaissance plus claire de toutes les choses du monde, qu'elle n'aurait pu en acquérir en plusieurs années par cette autre oraison qui est moins parfaite ; car, au lieu que dans le chemin que nous tenons d'ordinaire, la poussière nous aveugle et nous empêche d'avancer, ici Notre-Seigneur nous fait arriver sans retard à la fin où nous tendons, et sans que nous puissions comprendre comme cela s'est fait. La troisième propriété de l'eau est d'éteindre notre soif ; or, la soif, à mon avis, n'est que le désir dune chose dont nous avons un si grand besoin, que nous ne saurions sans mourir en être privés entièrement ; et certes il est étrange que l'eau soit d'une telle nature que son manquement nous donne la mort, et sa trop grande abondance nous ôte la vie, comme on le voit par ceux qui se noient.O mon Sauveur, qui serait si heureux que de se voir submergé dans cette eau vive jusqu'à y perdre la vie ? Cela n'est pas impossible, parce que notre amour pour Dieu et le désir de le posséder peuvent croître jusqu'à un tel point que notre corps ne pourra le supporter ; et ainsi il y a eu des personnes qui sont mortes de cette manière. J'en connais une à qui Notre-Seigneur donnait une si grande abondance de cette eau, que s'il ne l'eût bientôt secourue, les ravissements où elle entrait l'auraient presque fait sortir d'elle-même ; je dis qu'elle serait presque sortie d'elle-même, parce que l'extrême peine qu'elle avait de souffrir le monde la faisant presque mourir, il semblait qu'en même temps elle ressuscitait en Dieu dans un admirable repos, et que sa divine majesté, en la ravissant en lui, la rendait capable d'un bonheur dont elle n'aurait pu jouir sans perdre la vie si elle fût demeurée en elle-même. On peut connaître, par ce que je viens de dire, que comme il ne saurait rien y avoir en Dieu, qui est notre souverain bien, qui ne soit parfait, il ne nous donne jamais rien aussi qui ne nous soit avantageux. Ainsi, quelque abondante que soit cette eau, elle ne peut être excessive, parce qu'il ne saurait y avoir d'excès en ce qui procède de lui. C'est pourquoi lorsqu'il donne de cette eau à une âme en fort grande quantité, il la rend capable d'en beaucoup boire, de même que celui qui fait un vase le rend capable de recevoir ce qu'il veut y mettre. Lorsque le désir de jouir de ces faveurs vient de nous, il ne faut pas trouver étrange qu'il soit toujours accompagné de quelques défauts ; et s'il s'y rencontre quelque chose de bon, nous le devons à l'assistance de Notre-Seigneur ; car nos affections sont si déréglées, qu'à cause que cette peine est fort agréable, nous croyons ne nous en pouvoir rassasier : ce qui fait qu'au lieu de modérer notre désir, nous nous y laissons emporter de telle sorte, que quelquefois il nous tue. Oh ! qu'une telle mort est heureuse, quoique peut-être ceux qui la souffrent eussent pu, en continuant de vivre, aider les autres à désirer de mourir ainsi ! 
Pour moi, je crois que c'est le démon qui, voyant combien la vie de ces personnes peut lui apporter de dommage, les tente de ruiner ainsi entièrement leur santé par des pénitences indiscrètes. C'est pourquoi j'estime qu'une âme qui est arrivée jusqu'à se sentir embrasée d'une soif si violente, doit fort se tenir sur ses gardes, parce qu'elle a sujet de croire qu'elle tombera dans cette tentation, et que, quand bien même cette soif ne la tuerait pas, elle ruinerait entièrement sa santé, dont la défaillance paraîtrait, malgré elle, dans son extérieur, ce qu'il n'y a rien qu'on ne doive faire pour éviter. Il arrivera même quelquefois que tous nos soins n’empêcheront pas que l'on ne s'en aperçoive ; et nous sommes obligées, au moins lorsque nous sentons l'impétuosité de ce désir s'accroître avec tant de violence, de ne pas l'augmenter encore par une application indiscrète. Au contraire, nous devons tâcher de l'arrêter doucement en nous attachant à méditer quelque autre sujet, parce qu'il peut arriver que notre naturel y contribue autant que notre amour pour Dieu ; car il y a des personnes qui désirent avec ardeur tout ce qu'elles désirent, quand même il serait mauvais, et celles-là, à mon avis, ne sont pas des plus mortifiées, puisque la mortification, qui sert à tout, les devrait modérer dans ce désir. Il paraîtra peut-être qu'il y a de la rêverie à dire qu'il faut se détacher d'une chose qui est si bonne, mais je vous assure qu'il n'y en a point ; car je ne prétends pas conseiller d'effacer ce désir de son esprit, mais seulement de le modérer par un autre qui pourra être encore meilleur : il faut que je m'explique plus clairement. Il nous vient un grand désir de nous voir détachés de la prison de ce corps pour être avec Dieu, qui est le désir dont saint Paul était si fortement possédé, et comme ce désir nous donne une peine qui, étant née d'une telle cause, est très-agréable, il n'est pas besoin d'une petite mortification pour l'arrêter, et on ne le peut pas même entièrement. Elle passe quelquefois dans un tel excès, qu'elle va presque jusqu'à troubler le jugement, ainsi je l'ai vu arriver il n'y a pas encore longtemps, à une personne qui, bien que violente de son naturel, est si accoutumée à renoncer à sa volonté, comme elle le témoigne en d'autres occasions, qu'il semble qu'elle n'en ait plus. On aurait cru que, durant ce moment, elle l'aurait perdu, tant la peine qu'elle souffrait était excessive, et tant l'effort qu'elle se faisait pour la dissimuler était grand. Sur quoi j'estime que, dans ces rencontres si extraordinaires, quoique cela procède de l'esprit de Dieu, c'est une humilité fort louable que de craindre, parce que nous ne devons pas nous persuader d'avoir un si grand amour pour lui, qui soit capable de nous réduire à un tel état. Je dis donc encore que j'estimerais utile, si cette personne le peut (car peut-être ne le pourra-t-elle pas toujours), qu'elle renonçât à ce désir qu'elle a de mourir, en considérant le peu de service qu'elle a jusqu'alors rendu à Dieu ; qu'elle pourra lui plaire davantage en conservant sa vie qu'en la perdant, et qu'il veut peut- être se servir d'elle pour ouvrir les yeux de quelque âme qui allait se perdre. Car, se rendant ainsi plus agréable à sa divine majesté, elle aura sujet d'espérer de la posséder un jour plus pleinement qu'elle ne l'aurait fait si elle était morte à l'heure même. Ce remède me semble bon pour adoucir une peine si pressante, et on en tirera sans doute un grand avantage, puisque, pour servir Dieu fidèlement, il faut ici-bas porter sa croix. C'est comme si, pour consoler une personne fort affligée, on lui disait : Prenez patience, abandonnez-vous à la conduite de Dieu, priez-le d'accomplir en vous sa volonté, et croyez que le plus sûr est d'en user ainsi en toutes choses. Il peut se faire aussi que le démon contribue fort à augmenter la violence de ce désir de mourir, ainsi qu'il me semble que Cassien en rapporte l'exemple d'un ermite dont la vie était très-austère, à qui cet esprit malheureux persuada de se jeter dans un puits, disant qu'il en verrait plus tôt Dieu. Sur quoi j'estime que la vie de ce solitaire n'avait pas été sainte, ni son humilité véritable, puisque autrement Notre-Seigneur étant aussi bon et aussi fidèle dans ses promesses qu'il l'est, il n'aurait jamais permis qu'il se fût aveuglé de telle sorte dans une chose si claire ; car il est évident qu'il n'aurait pas commis un tel crime, si ce désir fût venu de Dieu, qui ne nous inspire aucun mouvement qui ne soit accompagné de lumière, de discrétion et de sagesse. Mais il n'y a point d'artifice dont cet ennemi de notre salut ne se serve pour nous nuire, et comme il veille toujours pour nous attaquer, tenons-nous aussi toujours sur nos gardes pour nous défendre. Cet avis est utile en plusieurs rencontres, et particulièrement pour abréger le temps de l'oraison, quelque consolation que l'on y reçoive, lorsque l'on sent les forces du corps commencer à défaillir, ou que l'on a mal à la tête ; car la discrétion est nécessaire en toutes choses. Or, pourquoi pensez-vous, mes filles, que j'aie voulu vous faire voir avant le combat quel en est le prix et la récompense, en vous parlant des avantages qui se trouvent à boire de l'eau si vive et si pure de cette fontaine céleste ? C'est afin que vous ne vous découragiez point par les travaux et les contradictions qui se rencontrent dans le chemin qui vous y conduit ; mais que vous marchiez avec courage et sans craindre la lassitude, parce qu'il pourrait arriver, comme je l'ai dit, qu'étant venues jusqu’au bord de la fontaine, et ne restant plus qu'à vous baisser pour y boire, vous vous priveriez d'un si grand bien, et abandonneriez votre entreprise, en vous imaginant de n'avoir pas assez de force pour l'exécuter. Considérez que Notre-Seigneur nous y convie tous ; et puisqu'il est la vérité même, pouvons-nous douter de la vérité de ses paroles ? Si ce banquet n'était pas général, il ne nous y appellerait pas tous ; et quand même il nous y appellerait, il ne dirait pas : Je vous donnerai à boire. Il pouvait se contenter de dire : Venez tous, vous ne perdrez rien à me servir, et je donnerai à boire de cette eau à ceux, à qui il me plaira d'en donner. Mais comme il a usé du mot tous, sans y mettre cette condition, je tiens pour certain que cette eau vive sera pour tous ceux qui ne se lasseront pas de marcher dans ce chemin. Je prie Notre-Seigneur de vouloir bien, par son extrême bouté, donner aux personnes à qui il la promet, la grâce de la chercher, et la manière qu'elle doit l'être. 

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