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Author Topic: Chemin de la Perfection  (Read 41741 times)

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Chemin de la Perfection
« Reply #10 on: March 03, 2017, 04:58:51 AM »
CHAPITRE X.
Qu'il ne s'agit pas de se détacher de ses proches, si on ne se
détache de soi-même par la mortification. Que cette vertu est jointe à
celle de l'humilité. Qu'il ne faut pas préférer les pénitences que l'on
choisit à celles qui sont d'obligation, ni se flatter dans celles que l'on
doit faire.
Lorsque nous serons ainsi détachées du monde et de nos
parents, et que nous vivrons renfermées dans un monastère en la
manière que nous avons dite, il semblera peut-être que tout sera fait
et qu'il ne nous restera plus d'ennemis à combattre. O mes sœurs !
n'ayez pas cette opinion, et gardez-vous bien de vous endormir. Vous
feriez comme celui qui va se coucher sans crainte, après avoir bien
fermé sa porte de peur des voleurs, et qui les aurait dans sa maison. Il
n'y en a point de plus dangereux que les domestiques, et comme nous
sommes nous-mêmes ces voleurs intérieurs et secrets, et que nous
demeurons toujours avec nous-mêmes, si nous ne prenons un soin
tout particulier de combattre sans cesse notre volonté, plusieurs
choses seront capables de nous faire perdre cette sainte liberté
d'esprit, qui, nous dégageant du poids de toutes les choses terrestres,
peut nous faire prendre notre vol vers notre céleste Créateur.
Il sera fort utile pour ce sujet d'avoir toujours dans l'esprit que
tout n'est que vanité et finit en un moment, afin de détacher notre
affection de ces choses passagères, pour l'attacher à ce qui subsistera
éternellement. Car bien que ce moyen semble faible, il ne laisse pas
de fortifier beaucoup notre âme en faisant, dans les moindres choses,
que lorsque nous nous apercevons que notre inclination nous y porte,
nous prenions un extrême soin d'en retirer notre pensée pour la
tourner toute vers Dieu, en quoi sa majesté nous assiste. Que nous lui
sommes obligées, en cette maison, de ce qu'en renonçant à nos
propres affections, nous avons fait le plus difficile, puisqu'il est
certain que ce grand et intime amour que nous nous portons fait que
rien ne nous paraît si rude que cette séparation de nous-mêmes, et
cette guerre que nous nous faisons par une mortification continuelle.
DE L'HUMILITÉ JOINTE À LA MORTIFICATION, ET AU DÉTACHEMENT DE SOIMÊME.
C'est ici que la véritable humilité peut trouver sa place, car il
me semble que cette vertu et celle du renoncement à nous-mêmes se
tiennent toujours compagnie : ce sont deux sœurs que nous ne devons
jamais séparer ; et au lieu que je vous conseille de vous éloigner de
vos autres parents, je vous exhorte d'embrasser ceux-ci, de les aimer,
et de ne jamais les perdre de vue.
O souveraines vertus, reines du monde et chères amies de
Notre-Seigneur, vous qui dominez sur toutes les choses créées, et
nous délivrez de toutes embûches du démon, celui qui vous possède
peut combattre hardiment contre tout l'enfer uni ensemble, contre le
monde tout entier et tous ses attraits, sans avoir peur de quoi que ce
soit, parce que le royaume du ciel lui appartient. Que pourrait-il
craindre, puisqu'il compte pour rien de tout perdre, et ne compte pas
même cette perte pour une perte ? Son unique appréhension est de
déplaire à son Dieu, et il le prie sans cesse de le fortifier dans ces
deux vertus, afin qu'il ne les perde point par sa faute. Elles ont cela
de propre de se cacher de telle sorte à celui qu'elles enrichissent, qu'il
ne les aperçoit point, ni ne peut croire de les avoir, quoi qu'on puisse
lui dire pour le lui persuader ; et il les estime tant, qu'il ne se lasse
jamais de travailler pour les acquérir et s'y perfectionner de plus en
plus. Or, quoique ceux qui possèdent ces vertus ne veulent pas être
estimés tels qu'ils sont en effet, ils se font connaître, contre leur
intention, et l'on ne saurait traiter avec eux sans s'en apercevoir
aussitôt.
Mais quelle folie me fait entreprendre de louer l'humilité et la
mortification, après qu'elles ont reçu de si hautes louanges de celui
même qui est le roi de la gloire, et qu'il a fait voir par ses souffrances
jusques à quel point il les estime ? C'est donc ici, mes filles, qu'il faut
faire tous vos efforts pour sortir hors de l'Egypte, puisqu'en
possédant ces deux vertus, elles seront comme une manne céleste qui
vous fera trouver de la douceur et des délices dans les choses qui sont
les plus âpres et les plus amères au goût du monde.
Ce que nous devons premièrement faire pour ce sujet est de
renoncer à l'amour de notre corps : en quoi il n'y a pas peu à
travailler, parce que quelques-unes de nous aiment tant leurs aises et
leur santé, qu'il n'est pas croyable combien ces deux choses font une
rude guerre, aussi bien aux religieuses qu'aux personnes du monde. Il
semble que quelques-unes n'aient embrassé la religion que pour
travailler à ne point mourir, tant elles prennent soin de vivre. Je
demeure d'accord qu'en cette maison cela ne se remarque guère dans
les actions ; mais je voudrais que l'on n'en eût pas même le désir.
Faites état, mes sœurs, que vous venez ici à dessein d'y mourir pour
Jésus-Christ, et non pas d'y vivre à votre aise pour pouvoir servir
Jésus-Christ, comme le diable s'efforce de le persuader, en insinuant
que cela est nécessaire pour bien observer la règle. Ainsi, l'on a tant
de soin de conserver sa santé pour garder la règle, qu'on ne la garde
jamais en effet, et qu'on meurt sans l'avoir accomplie entièrement
durant un seul mois, ni même peut-être durant un seul jour.
J'avoue ne comprendre pas pourquoi nous sommes donc venues
ici. Et en vérité, il n'y a pas sujet d'appréhender que la discrétion
nous manque en ce point. Ce serait une grande merveille si cela
arrivait ; car nos confesseurs craignent aussitôt que nous ne nous
fassions mourir par des pénitences excessives, et nous avons par
nous-mêmes une telle répugnance à ce manquement de discrétion,
que plût à Dieu que nous fussions aussi exactes en tout le reste ! Je
sais que celles qui pratiquent fidèlement ces pénitences austères n'en
demeureront pas d'accord, et répondront peut-être que je juge des
autres par moi-même. Je confesse qu'il est vrai ; mais il y en a plus, si
je ne me trompe, qui me ressemblent dans ma faiblesse, qu'il n'y en
aura qui se trouveront offensées de ce que je crois les autres aussi
faibles que je le suis. C'est pour cette raison, à mon avis, que NotreSeigneur
permet que nous soyons si malsaines, et je considère
comme une grande miséricorde qu'il m'a faite, de l'être. Comme il
voit que je prendrais tant de soin de me conserver, il a voulu qu'il y
en eût au moins quelque sujet.
DES PÉNITENCES INDISCRÈTES
C'est une chose singulière de voir les tourments que quelquesuns
se donnent sans que personne les y oblige. Il leur vient
quelquefois un caprice de faire des pénitences déréglées et
indiscrètes, qui durent environ deux jours, et le diable leur met
ensuite dans l'esprit qu'elles font tort à leur santé, et qu'après avoir
éprouvé combien elles leur sont préjudiciables, elles ne doivent
jamais plus en faire, non pas même celles qui sont d'obligation dans
notre ordre. Nous n'observons pas seulement les moindres choses de
la règle, comme le silence, quoiqu'il ne puisse nuire à notre santé.
Nous ne nous imaginons pas plus tôt d'avoir mal à la tête, que nous
cessons d'aller au chœur, quoiqu'en y allant nous n'en fussions pas
malades. Ainsi nous manquons un jour d'y aller parce que nous avons
mal à la tête ; un autre jour, parce que nous y avons eu mal ; et deux
ou trois autres jours, de crainte d'y avoir mal. Et nous voulons, après
cela, inventer, selon notre fantaisie, des pénitences, qui ne servent le
plus souvent qu'à nous rendre incapables de nous acquitter de celles
qui sont d'obligation. Quelquefois même, l'incommodité qu'elles
nous causent étant fort petite, nous croyons devoir être déchargées de
tout, et satisfaire à notre devoir, pourvu que nous demandions
permission.
Vous me demanderez sans doute pourquoi la prieure vous
donne donc cette permission. Je réponds que si elle pouvait voir le
fond de votre cœur, elle ne vous la donnerait peut-être pas. Mais
comme vous lui représentez qu'il y a de la nécessité, et ne manquez
ni d'un médecin qui confirme ce que vous dites, ni d'une amie ou
d'une parente qui vient pleurer auprès d'elle, quoique la pauvre mère
juge qu'il y a de l'abus, que peut-elle faire ? La crainte de manquer à
la charité la met en scrupule ; elle aime mieux que la faute tombe, sur
vous que non pas sur elle ; et elle appréhende de faire un mauvais
jugement de vous. O mon Dieu, pardonnez-moi si je dis que je crains
fort que ces sortes de plaintes ne soient déjà passées en coutumes
parmi les religieuses. Comme elles sont du nombre des choses qui
peuvent arriver quelquefois, j'ai cru, mes filles, en devoir parler ici,
afin que vous y preniez garde. Car si le démon commence à nous
effrayer par l'appréhension de la ruine de notre santé, nous ne ferons
jamais rien de bon. Dieu veuille nous donner, par sa grâce, la lumière
dont nous avons besoin pour nous bien conduire en toutes choses.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Chemin de la Perfection
« Reply #11 on: March 08, 2017, 12:07:28 AM »
CHAPITRE XI.
Ne pas se plaindre pour de légères indispositions. Souffrir de
grands maux avec patience. Ne point appréhender la mort ; et quel
bonheur c'est que d'assujétir le corps à l'esprit.
Il me semble, mes sœurs, que c'est une très-grande
imperfection que de se plaindre sans cesse pour de petits maux. Si
vous les pouvez souffrir, souffrez-les. S'ils sont grands, ils se
plaindront assez d'eux-mêmes par une autre manière de plainte, et ne
pourront pas longtemps être cachés. Considérez qu'étant ici en petit
nombre, si vous avez de la charité, et que l'une de vous prenne cette
mauvaise coutume, elle donnera beaucoup de peine à toutes les
autres. Quant à celles qui seront véritablement malades, elles doivent
le dire et souffrir qu'on les assiste de ce qui leur sera nécessaire. Que
si vous êtes une fois délivrées de l'amour-propre, vous ressentez de
telle sorte jusqu'aux moindres des bons traitements qu'on vous fera,
qu'il ne vous faudra pas craindre que vous en preniez aucun sans
nécessité, ni que vous vous plaigniez sans sujet. Mais quand vous en
aurez un légitime, il sera aussi à propos de le dire, qu'il serait mal de
prendre du soulagement sans besoin. On aurait même grand tort si
l'on manquait alors de soin à vous assister. et vous ne sauriez douter
qu'on ne le fasse dans une maison d'oraison et de charité comme
celle-ci, où le nombre des personnes qui y demeurent est si petit, qu'il
est facile d'y remarquer les besoins les unes des autres.
Désaccoutumez-vous donc de vous plaindre de certaines faiblesses et
indispositions de femmes qui ne sont pas de longue durée, et dont le
diable remplit quelquefois l'imagination. Contentez-vous d'en parler
seulement à Dieu ; autrement vous courez risque de n'en être jamais
délivrées.
J'insiste beaucoup sur ce point, parce que je l'estime fort
important, et je crois que c'est l'une des choses qui causent le plus de
relâchement dans les monastères. Car plus on flatte le corps, plus il
s'affaiblit et demande qu'on le caresse. C'est une chose étrange que
les prétextes que cette inclination lui fait trouver pour se soulager
dans ses maux ; quelque légers qu'ils puissent être, il trompe ainsi
l'âme et l'empêche de s'avancer dans la vertu. Songez, je vous prie,
combien il y a de pauvres malades qui n'ont pas seulement à qui se
plaindre, puisque ces deux choses ne s'accordent point ensemble,
d'être pauvre et d'être bien traité. Représentez-vous aussi combien il
y a de femmes mariées (car je sais qu'il y en a beaucoup et de bonne
condition), qui, bien qu'elles souffrent de grandes peines, n'osent s'en
plaindre, de peur de fâcher leurs maris. Hélas ! pécheresses que nous
sommes, sommes-nous donc venues en religion pour être plus à notre
aise qu'elles n'y sont ? Puisque vous êtes exemptes des travaux que
l'on souffre dans le monde, apprenez au moins à souffrir quelque
chose pour l'amour de Dieu, sans que tout le monde le sache. Une
femme mal mariée n'ouvre pas la bouche pour se plaindre, mais
souffre son affliction sans s'en consoler avec personne, de crainte que
son mari ne sache qu'elle se plaint : et nous ne souffririons pas entre
Dieu et nous quelques-unes des peines que méritent nos péchés,
principalement lorsque nos plaintes seraient inutiles pour les
soulager ?
Je ne prétends point en ceci parler des grands maux, tels que
sont une fièvre violente, quoique je désire qu'on les supporte toujours
avec modération et patience ; mais j'entends parler de ces légères
indispositions que l'on peut souffrir sans se mettre au lit, et sans
donner de la peine à tout le monde. Que si ce que j'écris était vu hors
de cette maison, que diraient de moi toutes les religieuses ? Mais que
de bon cœur je le souffrirais, si cela pouvait servir à quelqu'une. Car,
lorsqu'il s'en trouve une seulement dans un monastère qui se plaint
ainsi sans sujet des moindres maux, il arrive que le plus souvent on
ne veut plus croire les autres, quelque grands que soient les maux
dont elles se plaignent.
SOUFFRIR PATIEMMENT LES GRANDS MAUX.
Remettons-nous devant les yeux les saints ermites des siècles
passés que nous considérons comme pères, et dont nous prétendons
imiter la vie. Combien de travaux et de douleurs souffraient-ils dans
leur solitude par l'extrême rigueur du froid, par l'excessive ardeur du
soleil, par la faim et par tant d'autres incommodités, sans avoir à qui
s'en plaindre, sinon à Dieu seul ! Croyez-vous donc qu'ils fussent de
fer, et non pas de chair et d'os comme nous ? Tenez pour certain, mes
filles, que lorsque nous commençons à vaincre et à nous assujettir
nos corps, ils ne nous tourmentent plus tant. Assez d'autres prendront
soin de ce qui vous est nécessaire ; et ne craignez point de vous
oublier vous-même, à moins qu'une évidente nécessité ne vous oblige
de vous en souvenir.
Si nous ne sommes résolues de fouler aux pieds l'appréhension
de la mort et la perte de notre santé, nous ne ferons jamais rien de
bon. Efforcez-vous donc, pour en venir là, de vous abandonner
entièrement à Dieu, quoi qu'il puisse vous en arriver. Car que nous
importe de mourir ? Ce misérable corps s'étant tant de fois moqué de
nous, n'aurons-nous pas le courage de nous moquer au moins une
fois de lui ? Croyez-moi, mes sœurs, cette résolution est d'une plus
grande conséquence que nous ne saurions nous l'imaginer, puisque si
nous nous accoutumons à traiter notre corps avec cette fermeté, nous
nous l'assujettirons peu à peu, et en deviendrons enfin les maîtresses.
Or c'est un grand point pour demeurer victorieux dans les combats de
cette vie, que d'avoir vaincu un tel ennemi. Je prie Dieu, qui seul en a
le pouvoir, de nous en faire la grâce. Je crois qu'il n'y a que ceux qui
jouissent déjà du plaisir de cette victoire qui soient capables de
comprendre l'avantage qu'elle nous apporte. Il est si grand, que je me
persuade que si quelqu'un le pouvait connaître avant que de le
posséder, il souffrirait tout sans peine pour jouir de ce repos et de cet
empire sur soi-même.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


Chemin de la Perfection
« Reply #12 on: March 13, 2017, 12:25:29 AM »
CHAPITRE XII.
De la nécessité de la mortification intérieure. Qu'il faut mépriser
la vie et assujettir notre volonté. Quelle imperfection c'est que
J'affecter les prééminences ; etremède pour ne pas y tomber.
Il faut passer à d'autres choses, qui, bien qu'elles semblent peu
importantes, le sont beaucoup. Tout parait pénible dans la vie que
nous menons, et avec raison, vu que c'est une guerre continuelle que
nous nous faisons à nous-mêmes. Mais lorsque nous commençons à
combattre, Dieu agit dans nos âmes, et nous favorise de tant de
grâces, que tout ce que nous pouvons faire et souffrir, nous paraît
léger. Or, puisqu'en nous rendant religieuses nous avons fait le plus
difficile, qui est d'engager pour l'amour de Dieu notre liberté en
l'assujettissant au pouvoir d'autrui, et de nous obliger à jeûner, à
garder le silence, à demeurer en clôture, à assister au chœur et à
l'office, et à tant d'autres travaux, sans que, quelque désir que nous
eussions de nous soulager, nous ne le puissions que très-rarement,
ayant peut-être été la seule à qui cela soit arrivé dans tant de
monastères où j'ai été ; pourquoi ne travaillerions-nous pas à
mortifier aussi notre intérieur, puisqu'étant bien réglé, l'extérieur le
sera aussi, et qu'il n'y aura rien que nous ne fassions non seulement
avec plus de perfection et de mérite, mais avec beaucoup de douceur
et de repos ?
Cela s'acquiert peu à peu, comme je l'ai dit, en résistant même
dans les moindres choses à notre propre volonté, jusqu'à ce que notre
corps soit entièrement assujéti à notre esprit. Je le redis encore. Tout,
ou presque tout consiste à renoncer au soin de nous-mêmes et à ce
qui regarde notre satisfaction. Et le moins que puisse faire celui qui
commence à servir Dieu véritablement, c'est de lui offrir sa vie après
lui avoir donné sa volonté. Que peut-on craindre en la lui offrant,
puisque toutes les personnes véritablement religieuses ou unies à
Dieu par la prière, et qui prétendent recevoir de lui des faveurs, ne
sauraient ne vouloir point mourir pour lui, et porter leur croix pour le
suivre sans tourner jamais la tête en arrière ? Ne savez-vous pas, mes
sœurs, que la vie d'un bon religieux et de celui qui aspire à être du
nombre des plus chers amis de Dieu, est un long martyre ? Je dis
long en comparaison de ceux à qui l'on tranche la tête, quoiqu'on le
puisse nommer court eu égard à la brièveté de cette vie, qui ne
pouvant jamais être longue, se trouve quelquefois être très-courte. Et
que savons-nous si la nôtre ne finira point une heure, ou même un
moment après que nous aurons pris la résolution de servir Dieu ? Car
cela ne pourrait-il pas arriver, puisqu'on ne saurait faire de fondement
certain sur une chose qui doit finir, et moins encore sur cette vie qui
n'a pas seulement un jour d'assuré ? Ainsi en pensant qu'il n'y a point
d'heure qui ne puisse être notre dernière, qui sera celui qui ne voudra
pas bien l'employer ?
Croyez-moi, mes sœurs, le plus sûr est d'avoir toujours ces
pensées devant les yeux. Apprenons donc à contredire en toutes
choses notre volonté ; car, encore que vous n'en veniez pas sitôt à
bout, néanmoins si vous y travaillez avec soin, et par le moyen de
l'oraison, vous arriverez insensiblement et sans y penser, au comble
de cette vertu. Il est vrai qu'il parait bien rude de dire que nous ne
devons faire notre volonté en rien ; mais c'est lorsqu'on ne dit pas en
même temps combien de plaisirs et de consolations accompagnent
cette mortification, et les avantages qu'on en tire même durant cette
vie. Ainsi, comme vous la pratiquez toutes, n'ai-je pas raison de dire
que le plus difficile est déjà fait ? Vous vous entr'excitez, vous vous
entr'aidez, et chacune de vous s'efforce en cela de surpasser sa
compagne.
CONTRE LES DÉSIRS DES PRÉÉMINENCES ET DE LA VANITÉ.
Il faut apporter un extrême soin à réprimer nos mouvements
intérieurs, principalement en ce qui concerne la préférence. Dieu
nous garde, par sa sainte passion, d'avoir jamais volontairement ces
pensées dans notre esprit, ou ces paroles dans notre bouche : il y a
plus longtemps que je suis dans l'ordre que non pas cette autre, je
suis plus âgée que celle-ci, j'ai plus travaillé que celle-là, on traite
une telle mieux que moi. Il faut rejeter ces pensées à l'instant qu'elles
se présentent ; car si vous vous y arrêtiez ou vous en entreteniez avec
d'autres, elles deviendraient comme un poison et comme une peste
qui produiraient de grands maux dans le monastère. Que s'il arrive
que votre supérieure y consente et le souffre pour peu que ce soit,
croyez que Dieu a permis pour vos péchés qu'elle ait été établie dans
cette charge, afin d'être le commencement de votre perte. Implorez
de tout votre cœur le secours du ciel, et que toutes vos oraisons
tendent à obtenir le remède qui vous est nécessaire dans un tel
besoin, puisque vous êtes sans doute en péril.
Il y en aura peut-être qui demanderont pourquoi j'insiste tant
sur ce point, et croiront que ce que je dis est trop sévère, puisque
Dieu ne laisse pas de répandre ses faveurs sur ceux qui ne sont pas
dans un si parfait détachement. Je crois que lorsque cela arrive, c'est
parce qu'il connaît par sa sagesse infinie que ces âmes en ont besoin
pour pouvoir se résoudre d'abandonner toutes choses pour l'amour de
lui. Mais je n'appelle pas abandonner toutes choses d'entrer en
religion, puisqu'on peut trouver encore des attaches et des liens dans
la religion même, et que, au contraire, il n'y a point de lieu où une
âme parfaite ne puisse être dans le détachement et l'humilité. Il est
vrai néanmoins qu'il faut plus travailler pour cela en certains lieux
que non pas en d'autres, et que l'on trouve de grands secours dans la
retraite. Mais, croyez-moi, pour peu qu'il reste d'affection pour
l'honneur ou pour le bien, ce qui peu arriver comme ailleurs dans les
monastères, encore qu'il y en ait moins d'occasion et que la faute
serait bien plus considérable, celles-là même qui auraient passé
beaucoup d'années dans l'exercice de l'oraison, ou pour mieux dire de
la spéculation, car la parfaite oraison corrige enfin ces mauvaises
inclinations, ne s'avanceront jamais guère, et ne goûteront point le
véritable fruit de l'oraison.
Quoique ces choses semblent n'être que des bagatelles,
considérez, mes sœurs, combien il vous importe de vous y bien
conduire, puisque vous n'êtes venues ici que pour ce sujet. Que si
vous en usez autrement, vous ne serez pas plus honorées pour avoir
recherché un faux honneur, et vous perdrez au lieu de gagner, ou
pour mieux dire, la honte sera jointe à votre perte. Que chacune de
vous considère combien elle avance dans l'humilité, et elle connaîtra
combien elle aura avancé dans la piété.
Il me semble que pour ce qui regarde les prééminences, le
démon n'oserait tenter, non pas même d'un premier mouvement, une
personne qui est véritablement humble, parce qu'il est trop
clairvoyant pour ne pas craindre que l'affront lui en demeure. Il sait
que s'il attaque par cet endroit une âme qui a de l'humilité, il est
impossible qu'elle ne se fortifie encore davantage dans cette vertu en
faisant une réflexion sérieuse sur toute sa vie, car alors elle verra le
peu de service qu'elle a rendu à Dieu, les extrêmes obligations dont
elle lui est redevable, ce merveilleux abaissement qui l'a fait
descendre jusqu'à elle pour lui donner un exemple d'humilité, la
multitude de ses péchés, et le lieu où ils lui avaient fait mériter d'être
précipitée : ce qui lui donnera une confusion qui lui sera si
avantageuse, que cet ennemi de notre salut n'aura pas, comme je l'ai
dit, la hardiesse de recommencer à la tenter, sachant bien que tous
ses efforts seraient également honteux et inutiles.
J'ai sur cela un avis à vous donner, que je vous prie de graver
pour jamais dans votre mémoire ; c'est que si vous désirez de vous
venger du démon, et d'être bientôt délivrées de ces sortes de
tentations, il ne faut pas seulement en tirer de l'avantage dans votre
intérieur, puisque ce serait une grande imperfection d'y manquer,
mais tâcher de faire que les sœurs en profitent aussi par la manière
dont vous vous conduirez en l'extérieur. Ainsi découvrez aussitôt à la
prieure cette tentation que vous avez eue ; suppliez-la instamment de
vous ordonner de faire quelque chose de vil et de bas, ou bien faitesle
vous-même le mieux que vous pourrez. Travaillez à surmonter
votre volonté dans les choses où elle aura de la répugnance, que
Notre-Seigneur ne manquera pas de vous découvrir, et pratiquez les
mortifications publiques qui sont en usage dans cette maison ; par ce
moyen votre tentation ne durera guère, et il n'y a rien que vous ne
soyez obligées de faire pour empêcher qu'elle ne dure longtemps.
Dieu nous garde de ces personnes qui veulent allier l'honneur
ou la crainte du déshonneur avec son service. Jugez, je vous prie,
combien serait malheureux l'avantage que vous pourriez en espérer,
puisque, comme je l'ai déjà dit, l'honneur se perd en le cherchant,
principalement en ce qui regarde la préférence dans les charges, n'y
ayant point de poison qui tue si promptement le corps que cette
dangereuse inclination tue, si l'on peut parler ainsi, la perfection dans
une âme.
Vous direz peut-être que comme ce sont de petites choses et
naturelles à tout le monde, on ne doit pas s'en mettre beaucoup en
peine : ne vous y trompez pas, je vous prie, et gardez-vous bien de
les négliger, puisqu'elles s'augmentent peu à peu dans les monastères,
comme on voit peu à peu s'élever l'écuмe. Il n'y a rien de petit quand
le péril est aussi grand qu'il l'est dans ces points d'honneur, où l'on
s'arrête à faire des réflexions sur le tort que l'on peut nous avoir fait.
Voulez-vous en savoir une raison entre plusieurs autres ? c'est que le
diable ayant commencé à vous tenter par une chose très-peu
considérable, il la fera paraître si importante à l'une de vos sœurs,
qu'elle croira faire une action de charité en vous disant qu'elle ne
comprend pas comment vous pouvez endurer un tel affront, qu'elle
prie Dieu de vous donner de la patience, que vous lui devez offrir
cette injure, et qu'un saint ne pourrait pas souffrir davantage.
Enfin cet esprit infernal envenime de telle sorte la langue de
cette religieuse, qu'encore que vous soyez résolue de souffrir ce
déplaisir, il vous reste une tentation de complaisance et de vaine
gloire de l'avoir souffert, quoique ce n'ait été avec la perfection que
vous voudriez ; car notre nature est si faible, que lors même que nous
retranchons les sujets de vanité, en disant que cela ne mérite pas de
passer pour une souffrance, nous ne laissons pas de croire que nous
avons fait quelque action de vertu, et de le sentir ; à combien plus
forte raison donc le sentirons-nous quand nous verrons que les autres
en sont touchés pour l'amour de nous ? Ainsi notre peine
s'augmente ; nous nous imaginons d'avoir raison ; nous perdons les
occasions de mériter ; notre âme demeure faible et abattue, et nous
ouvrons la porte au démon pour revenir encore plus dangereusement
nous attaquer. Il pourra même arriver que lorsque vous serez dans la
résolution de souffrir avec patience, quelques-unes vous viendront
demander si vous êtes donc une stupide et une bête, et s'il n'est pas
juste d'avoir quelque sentiment des injures que l'on nous fait. Au nom
de Dieu, mes chères filles, que nulle de vous ne se laisse aller à cette
indiscrète charité de témoigner de la compassion en ce qui regarde
ces injures et ces torts imaginaires, puisque ce serait imiter les amis
et la femme du bienheureux Job.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Chemin de la Perfection
« Reply #13 on: March 14, 2017, 11:47:46 PM »
CHAPITRE XIII.
Suite du discours de la mortification. Combien il importe de
déraciner promptement une mauvaise coutume, et fuir le désir d'être
estimé. Qu'il ne faut pas se bâter de recevoir les religieuses à faire
profession.
Je ne me contente pas de vous l'avoir souvent dit, mes sœurs, je
veux encore vous le laisser par écrit, afin que vous ne l'oubliiez
jamais. Non-seulement toutes celles qui seront en cette maison, mais
toutes les personnes qui désirent d'être parfaites doivent fuir de mille
lieues de tels et semblables discours : J'avais raison, on m'a fait tort,
il n'y avait nulle apparence de me traiter de la sorte Dieu nous garde,
s'il lui plaît, de ces mauvaises raisons. Y avait-il donc à votre avis
quelque raison pour faire souffrir tant d'injures à Jésus-Christ notre
Sauveur qui était la bonté même, et pour le traiter avec des injustices
et des cruautés si opposées à toute sorte de raison ? J'avoue que je ne
conçois pas ce que peut faire une religieuse dans un monastère
lorsqu'elle ne veut point porter d'autres croix que celles qui sont
fondées en raison. Elle ferait beaucoup mieux de retourner dans le
monde où toutes ces belles raisons ne l'empêcheraient pas de souffrir
mille déplaisirs. Pouvez-vous donc endurer des choses si rudes que
vous ne méritiez pas de souffrir encore davantage ? Et quelle raison
pouvez-vous avoir de vous plaindre ? Pour moi, je confesse que je ne
saurais le comprendre.
Lorsqu'on nous rend de l'honneur, que l'on nous caresse et que
l'on nous traite favorablement, c'est alors que nous devrions nous
servir de ces raisons, puisque c'est sans doute contre toute sorte de
raison que nous sommes bien traitées durant cette vie. Mais quand on
nous fait quelque tort (car c'est le nom que l'on donne à des choses
qui ne le méritent pas) sans en effet nous faire tort, je ne vois pas
quel sujet nous pouvons avoir de nous en plaindre. Nous sommes les
épouses d'un roi éternel ou nous ne le sommes pas. Si nous le
sommes, y a-t-il quelque honnête femme qui, soit qu'elle le veuille ou
qu'elle ne le veuille pas, ne participe point aux outrages que l'on fait à
son mari, vu que tous les biens et les maux leur sont communs ? et
puisqu'en qualité d'épouses nous prétendons de régner avec notre
époux dans le comble de son bonheur et de sa gloire, n'y aurait-il pas
de la folie à ne vouloir point participer à ses injures et à ses travaux ?
Dieu nous préserve, s'il lui plaît, d'un désir si extravagant ; mais au
contraire que celle d'entre nous qui passera pour la moins considérée
se croie la plus heureuse, ainsi que véritablement elle le sera,
puisque, supportant ce mépris comme elle le doit, elle ne saurait
manquer d'être honorée dans cette vie et dans l'autre.
Croyez-moi donc en cela, mes filles. Mais quelle folie à moi de
dire que l'on me croie en une chose que la sagesse incréée, dit ellemême
! Tachons d'imiter en quelque sorte l'extrême humilité de la
sainte Vierge dont nous avons l'honneur de porter l'habit. Étant ses
religieuses, ce seul nom nous doit remplir de confusion, puisque
quelque grande que nous paraisse notre humilité, elle est si éloignée
de celle que nous devrions avoir pour être les véritables filles d'une
telle mère, et les dignes épouses d'un tel époux.
CONTRE LES MAUVAISES COUTUMES ET LA VANITÉ.
Que si l'on ne travaille promptement à déraciner ces
imperfections dont j'ai parlé, ce qui parait aujourd'hui n'être rien
deviendra peut-être demain un péché véniel, et si dangereux que, si
on le néglige, il sera suivi de beaucoup d'autres. Ainsi vous voyez
combien cela est à craindre dans une congrégation, et combien celles
qui sont sujettes à ces défauts sont obligées d'y prendre garde, afin de
ne pas nuire aux autres qui travaillent pour notre bien par le bon
exemple qu'elles nous donnent.
Si nous savions quel malheur c'est de laisser introduire une
mauvaise coutume, nous aimerions mieux mourir que d'en être
cause ; car la mort du corps est peu considérable, au lieu que les
maux qui peuvent tirer après eux la perte des âmes sont si grands
qu'ils me paraissent sans fin, à cause que de nouvelles religieuses
remplissant la place des anciennes à mesure qu'elles meurent, il
arrivera peut-être qu'elles imiteront plutôt un seul mauvais exemple
qu'elles auront remarqué, que plusieurs vertus qu'elles auront vues,
parce que le démon nous renouvelle continuellement le souvenir de
l'un et que notre infirmité nous fait oublier les autres, si nous n'y
prenons extrêmement garde, et n'implorons sans cesse le secours de
Dieu.
NE PAS SE HÂTER DE FAIRE DES PROFESSES.
Oh ! qu'une religieuse qui se sent incapable d'observer les
règles établies dans cette maison, ferait une grande charité et rendrait
un service agréable à Dieu si elle se retirait avant que de faire
profession, et laissait ainsi les autres en paix ! Pour moi, si j'en étais
crue, il n'y a point de monastère où, avant que de recevoir une telle
personne à faire profession, on n'éprouvât durant plusieurs années si
elle ne se corrigerait point. Je ne parle pas maintenant des fautes qui
regardent la pénitence et les jeûnes, parce que, encore que ce soient
des fautes, elles ne sont pas si dangereuses que les autres ; mais
j'entends parler de ces imperfections qui consistent à prendre plaisir
d'être estimées, à remarquer les fautes d’autrui sans remarquer jamais
les siennes, et autres semblables qui procèdent sans doute d'un défaut
d'humilité. Car s'il y en a quelqu'une en qui ces défauts se
rencontrent, et à qui Dieu ne donne pas, après plusieurs années, la
lumière nécessaire pour les connaître et s'en corriger, gardez-vous
bien de la retenir davantage parmi vous, puisqu'elle n'y aurait jamais
de repos, ni ne vous permettrait jamais d'en avoir.
Je ne puis penser sans douleur qu'il arrive souvent que des
monastères, pour ne pas rendre l'argent que des filles y ont apporté,
ou par crainte de faire quelque déshonneur à leurs parents, enferment
dans leur maison le larron qui leur vole leur trésor. Mais n'avonsnous
pas en celle-ci renoncé à l'honneur du monde, puisque des
pauvres tels que nous sommes ne peuvent prétendre d'être honorés ?
Et quelle serait donc notre folie de vouloir que les autres le fussent à
nos dépens ? Notre honneur consiste, mes sœurs, à bien servir Dieu,
et ainsi celle qui se sentira capable de vous détourner d'un si grand
bien doit se retirer et demeurer chez elle avec cet honneur qui lui est
si cher. C'est pour ce sujet que nos saint pères ont ordonné une année
de noviciat, et je souhaiterais qu'on ne reçût ici les religieuses à
profession qu'au bout de dix ans ; car, si elles sont humbles, ce
retardement ne leur fera point de peine, sachant que, pourvu qu'elles
soient bonnes, on ne les renverra pas ; et si elles ne sont pas humbles,
pourquoi veulent-elles nuire à cette assemblée de saintes âmes qui se
sont consacrées à Jésus-Christ ?
Quand je parle de celles qui ne sont pas bonnes, je n'entends
pas dire par là qu'elles soient vaines, puisque j'espère, avec la grâce
de Dieu, qu'il n'y en aura point de telles dans cette maison ; mais
j'appelle n'être pas bonnes de n'être pas mortifiées, et d'avoir au
contraire de l'attachement au monde et à elles-mêmes dans les choses
que j'ai dites. Que celle qui sait en sa conscience qu'elle n'est pas fort
mortifiée me croie donc et ne fasse point profession, si elle ne veut
dès ce monde trouver un enfer. Dieu veuille qu'elle ne le trouve pas
aussi en l'autre, puisqu'elle a beaucoup de choses qui l'y conduisent,
que ni elle-même ni les autres ne comprennent peut-être pas si bien
que moi. Que si elle n'ajoute foi à ces paroles, le temps lui fera
connaître que je dis vrai. Car nous ne prétendons pas seulement ici de
vivre comme des religieuses, mais de vivre comme des ermites, à
l'imitation de nos saints pères des siècles passés, et par conséquent à
nous détacher de l'affection de toutes les choses créées. Aussi
voyons-nous que Notre-Seigneur fait cette faveur à celles qu'il a
particulièrement choisies pour le servir dans ce monastère, et
qu'encore que ce ne soit pas avec toute la perfection qui serait à
souhaiter, il parait visiblement qu'elles y tendent par la joie qu'elles
ont de considérer qu'elles n'auront jamais plus de commerce avec les
choses qui regardent cette misérable vie, et par le plaisir qu'elles
prennent à tous les exercices de la sainte religion.
Je le dis encore, que celle qui sent avoir quelque inclination
pour les choses de la terre, et ne s'avance pas dans la vertu, n'est
point propre pour ce monastère, mais elle peut aller dans un autre si
elle veut être religieuse ; que si elle ne le fait pas, elle verra ce qui lui
en arrivera ; au moins elle n'aura pas sujet de se plaindre de moi qui
ai commencé d'établir cette maison, ni de m'accuser comme si je ne
l'avais pas avertie de la manière dont on doit y vivre. S'il peut y avoir
un ciel sur la terre, celui-ci en est un sans doute pour les âmes qui,
n'ayant d'autre désir que de plaire à Dieu, méprisent leur satisfaction
particulière, et la vie qui s'y pratique est très-sainte. Que si
quelqu'une de vous désire autre chose que de contenter Dieu, elle ne
saurait y être contente parce qu'elle ne l'y trouvera pas. Une âme
mécontente est comme une personne dégoûtée à qui les meilleures
viandes, que les personnes saines mangeraient avec le plus d'appétit,
font mal au cœur. Ainsi elle fera mieux son salut en quelque autre
lieu, et il pourra arriver que peu à peu elle y acquerra la perfection
qu'elle ne pouvait souffrir ici à cause qu'on l'y embrasse tout d'un
coup ; car bien qu'en ce qui regarde l'intérieur, on y donne du temps
pour se détacher entièrement de l'affection de toutes choses et pour
pratiquer la mortification, il est vrai que, pour ce qui regarde
l'extérieur, on en donne fort peu, à cause du dommage qu'en
pourraient recevoir les autres sœurs. Que si, marchant en si bonne
compagnie et voyant que toutes les autres pratiquent ce que j'ai dit,
l'on ne s'avance pas en un an, je crois que l'on ne s'avancera pas en
plusieurs années. Ce n'est pas que je prétende que cette personne s'en
acquitte aussi parfaitement que les autres, mais au moins doit-elle
faire connaître que la santé de son âme se fortifie peu à peu, et
qu'ainsi sa maladie n'est pas mortelle.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #14 on: March 28, 2017, 04:02:47 AM »
CHAPITRE XIV. Bien examiner la vocation des filles qui se présentent pour être religieuses. Se rendre plus facile à recevoir celles qui ont de l'esprit, et renvoyer celles qui ne sont pas propres à la religion, sans s'arrêter à ce que le monde peut dire. BIEN EXAMINER LA VOCATION DES RELIGIEUSES. Je ne doute point que Dieu ne favorise beaucoup celles qui se présentent avec bonne intention pour être reçues ; c'est pourquoi il faut bien examiner quel est leur dessein, et si elles ne sont pas seulement poussées par l'espérance d'y être plus commodément que dans le monde, ainsi qu'on le voit aujourd'hui arriver à plusieurs. Ce n'est pas que, quand elles auraient même cette pensée, NotreSeigneur ne puisse la corriger, pourvu que ce soient des personnes de bon sens, car si elles en manquent, il ne faut point les recevoir, parce qu'elles ne seraient pas capables de comprendre les bons avis qu'on leur donnerait pour leur découvrir ce qu'il y aurait eu de défectueux dans leur entrée, et leur montrer ce qu'elles devraient faire pour le réparer, à cause que la plupart de celles qui ont peu d'esprit croient toujours savoir mieux que les plus sages ce qui leur est propre, et ce mal me semble incurable parce qu'il arrive très-rarement qu'il ne soit point accompagné de malice. Or, quoiqu'on le pût tolérer dans une
maison où il y aurait quantité de religieuses, on ne le saurait souffrir dans le petit nombre que nous sommes. Mais lorsqu'une personne de bon sens commence à s'affectionner au bien, elle s'y attache fortement, parce qu'elle connaît que c'est le meilleur et le plus sûr ; et encore qu'elle n'avance pas beaucoup dans la vertu, elle pourra servir aux autres en plusieurs choses, particulièrement par ses bons conseils, sans donner de la peine à personne ; au lieu que quand l'esprit manque, je ne vois pas en quoi elle pourrait être utile à une communauté, mais je vois bien qu'elle lui pourrait être fort nuisible. Ce défaut d'esprit ne peut pas sitôt se reconnaître, parce qu'il y en a plusieurs qui parlent bien, et qui comprennent mal ce qu'on leur a dit, et d'autres qui, encore qu'elles parlent peu et assez mal, raisonnent bien en plusieurs choses. Il y en a d'autres qui, étant dans une sainte simplicité, sont très-ignorantes en ce qui regarde les affaires et la manière d'agir du monde, et fort savantes en ce qui doit se traiter avec Dieu. C'est pourquoi il faut beaucoup les observer avant que de les recevoir, et extrêmement les éprouver avant que de les faire professes. Que le monde sache donc, une fois pour toutes, que vous avez la liberté de les renvoyer, parce que dans un monastère où il y a autant d'austérités qu'en celui-ci, vous pouvez avoir plusieurs raisons qui vous y obligent ; et lorsqu'on saura que nous en usons ordinairement de la sorte, on ne nous en fera plus une injure. Je dis ceci, parce que le siècle où nous vivons est si malheureux et notre faiblesse si grande, qu'encore que nos saints prédécesseurs nous aient expressément recommandé de n'avoir point d'égard à ce que le monde considère comme un déshonneur, néanmoins la crainte de fâcher des parents, et afin d'éviter quelques discours peu importants qui se tiendraient dans le monde, nous manquons à pratiquer cette ancienne et si louable coutume. Dieu veuille que celles qui les recevront ainsi n'en soient pas châtiées en l'autre vie, quoiqu'elles ne manquent jamais de prétextes pour faire croire que cela se peut légitimement. Ceci vous est à toutes si important, que chacune doit le considérer en particulier, le fort recommander à Notre-Seigneur, et encourager la supérieure d'y prendre soigneusement garde. Je prie Dieu, de tout mon cœur, qu'il vous donne la lumière qui vous est nécessaire pour ce sujet. Je suis persuadée que lorsque la supérieure examine sans intérêt et sans passion ce qui est le plus utile pour le bien du monastère, Dieu ne permet jamais qu'elle se trompe ; et qu'au contraire elle ne peut sans faillir se laisser aller à ces fausses compassions et ces impertinentes maximes d'une prudence toute séculière et toute humaine. 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf