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Author Topic: Chemin de la Perfection  (Read 5167 times)

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Offline poche

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Re: Chemin de la Perfection
« Reply #30 on: July 02, 2017, 01:51:38 AM »
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  • CHAPITRE XXIX 

    La Sainte continue dans ce chapitre à traiter de l'oraison de recueillement. 

    DE L’ORAISON DE RECUEILLEMENT. 

    Au nom de Dieu, mes filles, ne vous souciez point de ces faveurs. Que chacune s'efforce de faire ce qu'elle doit. Et quand même le supérieur ne lui témoignerait pas être satisfait d'elle, qu'elle s'assure que Notre-Seigneur non seulement l'agréera, mais l'en récompensera. Car sommes-nous venues ici pour chercher des récompenses temporelles ; et ne devons-nous pas élever sans cesse notre esprit vers des objets permanents et éternels, sans nous arrêter à ceux d'ici-bas qui sont si fragiles et si périssables qu'ils ne durent pas même tant que notre vie ? Que s'il arrive que notre supérieur soit plus satisfait aujourd'hui d'une de vos sœurs que non pas de vous, il pourra l'être demain davantage de vous que non pas d'elle, s'il connaît que vous avez plus de vertu. Et quand cela n'arriverait pas, que vous importe ? Ne donnez donc pas lieu à ces pensées qui, commençant quelquefois par peu de chose, vous peuvent beaucoup inquiéter. Au contraire repoussez-les en considérant que votre royaume n'est pas de ce monde, et combien toutes choses, passent promptement. 
    Mais ce remède est assez faible et ne marque pas une grande perfection. Le meilleur pour vous est que l'on continue à vous humilier, et que vous soyez bien aises de l'être pour l'amour de votre Sauveur qui est avec vous. Faites réflexion sur vous-mêmes, et vous le trouverez, comme je l'ai dit, dans le fond de votre cœur, où il ne manquera pas de vous donner des consolations intérieures, d'autant plus grandes, que vous en aurez moins d'extérieures. Il est si plein de compassion, qu'il ne manque jamais d'assister les personnes affligées, et injustement traitées, pourvu qu'elles mettent en lui seul leur confiance. C'est ce qui a fait dire à David qu'il n'abandonne pas les affligés. Le croyez-vous ou ne le croyez-vous pas ? Si vous le croyez, de quoi donc vous tourmentez-vous ? « O mon Seigneur et mon maître, si nous vous connaissions véritablement, qu'y aurait-il qui fût capable de nous donner de la peine, puisque vous êtes si libéral envers ceux qui mettent en vous leur confiance ? » Croyez-moi, mes chères amies, il importe extrêmement de bien comprendre cette vérité, parce que c'est le moyen de connaître que toutes les consolations d'ici-bas ne sont que des mensonges et des chimères, lorsque, pour peu que ce soit, elles empêchent notre âme de se recueillir et de rentrer dans elle-même. Hélas ! mes filles, qui sera capable de vous le bien faire entendre ? Certes ce ne sera pas moi, puisqu'encore que personne ne soit plus obligé que je suis, à tacher de le comprendre, je vois que je ne le conçois que fort imparfaitement. Pour revenir à ce que j'ai dit dans le chapitre précédent, je voudrais pouvoir expliquer de quelle sorte l'âme se trouve en la compagnie du Roi des rois et du Saint des saints, et ne laisse pas de jouir d'une parfaite solitude, lorsqu'elle entre avec lui dans ce paradis qui est au-dedans d'elle-même, et ferme la porte après elle à toutes les choses du monde. Je dis lorsqu'elle le veut, parce que vous devez savoir, mes filles, que ce n'est pas une chose entièrement surnaturelle, mais qui dépend de notre volonté, et qu'ainsi nous le pouvons avec l'assistance de Dieu, sans laquelle nous ne pouvons rien du tout, ni former seulement une bonne pensée par nous-mêmes. Car ce n'est pas un silence des puissances de notre âme, mais un recueillement de ces puissances dans elle-même. Il y a divers moyens d'y parvenir, comme il est écrit en plusieurs livres, qui disent qu'il faut oublier toutes choses, afin de nous approcher intérieurement de Dieu seul, et que, même dans nos occupations, nous devons nous retirer au-dedans de nous, quand ce ne serait que pour un moment ; le souvenir d'avoir chez soi une telle compagnie étant d'une très-grande utilité. Ce que je prétends donc que nous devons faire, est seulement de considérer quel est celui à qui nous parlons, et de demeurer en sa présence sans tourner la tête d'un autre côté, ainsi qu'il me semble que ce serait faire que de penser à mille choses vaines et inutiles dans le même temps qu'on parle à Dieu. Tout le mal vient, mon Seigneur, de ce que nous ne comprenons pas assez combien vous êtes proche de nous dans la vérité. Nous agissons comme si vous en étiez fort éloigné. Et combien serait grand cet éloignement, s'il fallait que nous vous allassions chercher jusque dans le ciel ! Votre visage, ô mon Sauveur ! ne mérite-t-il donc pas d'arrêter nos yeux pour le considérer, lorsqu'il nous est si facile de le faire ? Il ne nous semble pas que les hommes nous entendent quand nous leur parlons, s'ils manquent de nous regarder, et nous fermons les yeux de peur de vous voir lorsque vous nous regardez ; ainsi comment saurons-nous si vous aurez entendu ce que nous avons pris la hardiesse de vous dire ? Je voudrais donc seulement, mes filles, vous faire comprendre que, pour nous accoutumer par un moyen très-facile à arrêter notre esprit afin qu'il sache ce qu'il dit et à qui il le dit, il est besoin de recueillir dans nous-mêmes ces sens extérieurs et de leur donner de quoi s'occuper, n'y ayant point de doute que le ciel ne se trouve en dedans de nous, puisque le créateur du ciel y habite. Ainsi nous nous accoutumerons à concevoir qu'il n'est pas besoin pour lui parler de crier à haute voix, et il nous fera assez connaître qu'il est véritablement dans notre âme. En nous conduisant de la sorte, nous prierons vocalement, sans peine et dans un très-grand repos, et après nous être contraintes durant quelque temps à nous tenir proches de Notre-Seigneur, il nous entendra par signes, comme l'on dit d'ordinaire, et, au lieu de réciter comme auparavant diverses fois le Pater, il nous fera connaître dès la première qu'il nous a ouïes. Car il prend tant de plaisir à nous soulager que, quoique durant toute une heure nous ne disions qu'une fois cette sainte et toute divine prière, pourvu qu'il voie que nous n'ignorons pas que nous sommes avec lui, combien il se plaît d'être avec nous, ce que c'est que nous lui demandons, et la joie qu'il a de nous l'accorder, il ne se soucie nullement que nous nous rompions la tête en lui faisant de longs discours. Je le prie de tout mon cœur de vouloir donner cette instruction à celles de vous qui ne l'ont pas. Et je confesse n'avoir jamais su ce que c'est que de prier avec satisfaction jusqu'à ce qu'il m'ait appris d'en user en cette manière. Je me suis toujours si bien trouvée de me recueillir ainsi en moi-même, que c'est ce qui m'a fait beaucoup étendre sur ce sujet. Pour conclusion, je dis que celui qui désire de former cette habitude, car c'en est une qui dépend de nous, ne doit point se lasser de s'accoutumer à se rendre peu à peu maître de soi-même, en rappelant ses sens au-dedans de lui ; ce qui n'est pas une perte pour son âme, mais un grand gain, puisqu'on retranchant l'usage extérieur de ses sens, elle les fait servir à son recueillement intérieur, en sorte que si nous parlons nous tâchions de nous souvenir que nous avons dans le fond de notre cœur avec qui parler ; si nous entendons parler quelqu'un, nous nous souvenions que nous devons écouter parler celui qui nous parle de plus près, et qu'enfin nous considérions toujours que nous pouvons, si nous voulons, ne nous séparer jamais de cette divine compagnie, et être fâchés d'avoir laissé seul durant si longtemps ce père céleste dont nous pouvons attendre tout notre secours. Que l'âme, s'il se peut, pratique ceci plusieurs fois le jour, sinon qu'elle le pratique au moins quelquefois, et en s'y accoutumant elle en retirera tôt ou tard un grand avantage. Dieu ne lui aura pas plus tôt fait cette grâce qu'elle ne voudrait pas la changer contre tous les trésors de la terre. Au nom de Dieu, mes filles, puisque rien ne s'acquiert sans peine, ne plaignez pas le temps et l'application que vous y emploierez, et je vous assure qu'avec l'assistance de NotreSeigneur vous en viendrez à bout dans un an, et peut-être dans six mois. Voyez combien ce travail est peu considérable en comparaison de l'avantage d'établir ce solide fondement, afin que si Dieu vous veut élever à de grandes choses, il vous y trouve disposées en vous trouvant si proches de lui. Je prie sa toute puissante majesté de ne permettre jamais que vous vous éloigniez de sa présence.

    http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

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    Re: Chemin de la Perfection
    « Reply #31 on: July 05, 2017, 01:36:06 AM »
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  • CHAPITRE XXX. 

    Comment il importe de savoir ce qu'on demande par ces paroles du Pater : Que votre nom soit sanctifié. Application de ces paroles à l'oraison de quiétude que la Sainte commence d'expliquer, et montre que l'on passe quelquefois tout d'un coup de l'oraison vocale à cette oraison de quiétude. 

    SUR CES PAROLES : Que votre nom soit sanctifié. 

    Considérons maintenant, mes filles, comme notre divin maître va plus loin, comme il commence à demander quelque chose pour nous à son père ; et qu'est-ce qu'il lui demande ? car il est à propos que nous le sachions. Quel est celui, pour mal habile qu'il soit, qui ayant quelque chose à demander à une personne considérable, ne pense point auparavant à ce qu'il doit lui demander, au besoin qu'il en a, et à la manière dont il devra lui parler afin de ne pas l'importuner et ne lui point être désagréable, principalement lorsqu'il s'agit d'une chose de conséquence, telle qu'est celle que Notre-Sauveur nous apprend à demander ? et ceci me semble très-considérable. Ne pouviez-vous pas, ô mon Dieu, commencer et finir votre oraison par une seule parole en disant : Donnez-nous, mon Père, ce qui nous est nécessaire, puisqu'il semble qu'il n'était pas besoin d'en dire davantage à celui qui comprend si parfaitement toutes choses ? O sagesse éternelle, il est vrai que cela aurait été suffisant entre votre père et vous ! et c'est ainsi que vous le priâtes dans le jardin, en lui faisant voir d'abord votre crainte et votre désir et vous soumettant aussitôt après à sa volonté. Mais, comme vous savez, mon Dieu, que nous ne sommes pas si soumis à votre Père éternel que vous l'étiez, il était besoin de marquer en particulier ce que vous lui demandiez pour nous, afin que nous puissions juger s'il nous est avantageux ou non de le demander ; car notre libre arbitre ne se portant qu'à ce qui lui est le plus agréable, nous ne voudrions pas recevoir ce que Dieu nous donne, s'il n'était conforme à notre désir, parce qu'encore qu'il fût le meilleur, néanmoins ne voyant pas le bien qui nous en peut revenir, et, comme on dit, n'ayant pas notre argent dans nos mains, nous ne nous croirions jamais riches. O mon Dieu, mon Dieu, d'où vient que notre foi est si endormie pour croire une éternité de biens et de maux, et que nous comprenions si peu cette infaillible certitude ou de récompense ou de supplice ? Il est bon, mes filles, pour vous en éclaircir que vous entendiez ce que c'est que vous demandez dans l'oraison dominicale, afin que si le Père éternel vous l'accorde, vous ne le refusiez pas ; et vous devez toujours bien considérer si ce que vous lui demandez vous est utile, parce que s'il ne l'était pas, vous vous devriez bien garder de le désirer ; mais ne craignez pas de demander continuellement à son adorable majesté la lumière qui vous est nécessaire, puisque nous sommes aveugles, et avons un tel dégoût de ce qui peut nous donner la vie, que nous n'aimons que ce qui peut nous donner la mort, et une mort non seulement redoutable, mais éternelle. Or. pour demander à Dieu qu'il lui plaise d'établir en nous son royaume, Notre-Seigneur nous ordonne de dire ces paroles : Que votre nom soit sanctifié, et que votre règne nous arrive. Voyez, mes filles, quelle est la sagesse infinie de notre maître. C'est ici que je considère et qu'il importe de considérer ce que nous demandons en demandant ce royaume. Comme Notre-Seigneur connaît que dans notre extrême impuissance, nous sommes incapables de sanctifier, de louer et de glorifier dignement ce nom adorable du Père éternel, si sa suprême majesté ne nous en donne le moyen, en nous donnant ici son royaume, il a voulu dans les demandes qu'il lui a faites pour nous, joindre ensemble ces deux choses. Or, pour nous faire entendre ce que c'est que nous demandons, combien il nous importe de presser pour l'obtenir, et qu'il n'y a rien que nous ne devions nous efforcer de faire pour contenter celui qui peut seul nous le donner, je veux vous dire ce que je pense. Que si vous n'en êtes satisfaites, vous pourrez entrer vous-mêmes dans d'autres considérations ; car notre bon maître vous le permettra, pourvu que vous vous soumettiez entièrement à la créance de l'Église, ainsi que je le fais toujours, et que, pour cette raison, je ne vous donnerai point ceci à lire qu'après qu'il aura été vu par des personnes qui soient capables d'en juger. Mon opinion est donc que le grand bonheur entre tant d'autres dont on jouit dans le royaume du ciel est qu'on n'y tient plus aucun compte de toutes les choses de la terre ; mais que trouvant dans soimême le repos et la gloire, on y est dans la joie de voir tous les autres comblés de joie, dans une paix perpétuelle de voir que tous louent, bénissent et sanctifient le nom de Dieu ; de voir que tous l'aiment, et de ce que personne ne l'offense. Ainsi les âmes ne sont occupées que de son amour et ne peuvent cesser de l'aimer, parce qu'elles le connaissent parfaitement. Que si nous le connaissions mieux ici-bas que nous ne le connaissons, nous l'aimerions beaucoup plus que nous ne l'aimons, et nous l'aimerions de la manière que je viens de dire, quoique non pas à un si haut degré de perfection ni si constamment. DE L'ORAISON DE QUIÉTUDE. Ne vous semble-t-il point, mes sœurs, que je veuille dire que pour faire cette demande et pour bien prier vocalement, nous devrions être des anges ? Certes notre divin maître le voudrait, puisqu'il nous ordonne de faire une demande si élevée, et qu'assurément il ne nous oblige pas à demander des choses qui soient impossibles ; car pourquoi serait-il impossible que, même dans l'exil de cette vie, une âme pût avec l'assistance de Dieu arriver jusqu'à ce point, quoique ce ne puisse être si parfaitement que lorsqu'elle sera délivrée de la prison de ce corps, parce que nous voguons encore sur la mer du monde, et n'avons pas achevé notre voyage. Mais il y a des intervalles dans lesquels les âmes étant lassées de marcher, NotreSeigneur met leurs puissances dans un calme et une quiétude où il leur fait comprendre clairement et goûter, comme par avance, ce qu'il donne à ceux qu'il a rendus participants de son royaume et à ceux à qui il le donne dans cette vie, en la manière qu'on le voit dans la prière qu'il nous a enseignée. Ainsi les faveurs qu'il leur fait sont comme des gages de son amour qui les fortifient dans l'espérance qu'ils ont d'être un jour éternellement rassasiés de ce qu'ils ne goûtent ici-bas que durant quelques moments. Que si je n'appréhendais de vous donner sujet de croire que je veux vous parler ici de la contemplation, cette demande me fournirait une occasion fort propre de vous dire quelque chose du commencement de cette pure contemplation que ceux qui y sont habitués nomment oraison de quiétude. Mais, comme j'ai entrepris de traiter en ce lieu de l'oraison vocale, vous vous imaginerez peut-être que je ne dois pas les joindre ensemble, quoique je n'en demeure pas d'accord, parce que je sais le contraire ; car je connais plusieurs personnes que Dieu fait passer de l'oraison vocale telle que je vous l'ai représentée à une contemplation fort sublime, sans qu'elles puissent comprendre de quelle manière cela se fait ; et c'est pour cette raison, mes filles, que j'insiste tant à ce que vous fassiez bien l'oraison vocale. Je sais une personne qui, n'ayant jamais pu faire d'autre oraison que la vocale, possédait toutes les autres ; et quand elle voulait prier d'une autre manière, son esprit s'égarait de telle sorte, qu'elle ne pouvait se souffrir elle-même. Mais plût à Dieu que nos oraisons mentales fussent semblables à l'oraison vocale qu'elle faisait ! Elle récitait quelques Pater en l'honneur du sang que Notre-Seigneur a répandu dans les divers mystères de sa passion ; et elle s'y occupait de telle sorte, qu'elle y passait quelquefois deux ou trois heures. Elle vint me trouver un jour fort affligée de ce que, ne pouvant faire l'oraison mentale ni s'appliquer à la contemplation, elle se trouvait réduite à faire seulement quelques oraisons vocales. Je lui demandai quelles elles étaient, et je trouvai qu'en disant continuellement son Pater, elle entrait dans une si haute contemplation, que NotreSeigneur relevait jusqu'à l'union divine ; et ses actions le faisaient bien voir, car elle vivait fort saintement. Ainsi je louai NotreSeigneur, et portai envie à une telle oraison vocale. Cela étant trèsvéritable, ne croyez pas, vous qui êtes ennemies des contemplatifs, que vous ne puissiez vous-mêmes le devenir, pourvu que vous récitiez vos oraisons vocales avec l'attention et la pureté de conscience que vous devez. 

    http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


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    Re: Chemin de la Perfection
    « Reply #32 on: July 13, 2017, 02:34:14 AM »
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  • CHAPITRE XXXI. 

    De l'oraison de quiétude qui est la pure contemplation. Avis sur ce sujet. Différence qui se trouve entre cette oraison et l'oraison d'union, laquelle la Sainte explique, puis revient à l'oraison de quiétude. 

    DE L’ORAISON DE QUIÉTUDE, QUI EST LA PURE CONTEMPLATION. 

    Je veux donc, mes filles, vous dire ce que c'est que cette oraison de quiétude, selon ce que j'en ai entendu parler, et que NotreSeigneur me l'a fait comprendre, afin peut-être que je vous en instruise. C'est, à mon avis, dans cette oraison qu'il commence à nous faire connaître que nos demandes lui sont agréables, et qu'il veut dès ici-bas nous faire entrer dans la possession de son royaume, afin que nous le louions, que nous le sanctifiions, et que nous travaillions de tout notre pouvoir à faire que les autres le louent et le sanctifient. Comme cette oraison est une chose surnaturelle, nous ne saurions pas nous-mêmes l'acquérir, quelque soin que nous y apportions ; car c'est mettre notre âme dans la paix et dans le calme, ou, pour mieux dire, c'est sentir que Notre-Seigneur l'y met dans sa divine présence, en établissant dans un plein repos toutes ses facultés et ses puissances, comme nous voyons dans l'Évangile qu'il en usa de la sorte à l'égard de Siméon le juste. Lorsque l'âme est dans cet état, elle comprend, par une manière fort différente de celle qui se fait par l'entremise de nos sens extérieurs, qu'elle est déjà proche de son Dieu, et que, pour peu qu'elle s'en approche davantage, elle deviendra, par le moyen de l'union, une même chose avec lui. Ce n'est pas qu'elle voie cela, ni avec les yeux du corps, ni avec les yeux de l'âme, non plus que saint Siméon ne voyait le divin Jésus que sous les apparences d'un simple enfant, et qu'à en juger par la manière dont il était couvert et enveloppé, et par le petit nombre de personnes qui le suivaient, il n'eût dû plutôt le prendre pour le fils de quelque pauvre homme que pour le fils du Père éternel. Mais, de même que cet adorable enfant lui fit connaître qui il était, l'âme connaît avec qui elle est, quoique non pas si clairement, puisqu'elle ne comprend point encore de quelle manière elle le comprend. Elle voit seulement qu'elle se trouve dans ce royaume, qu'elle y est proche de son roi, et qu'il a résolu de le lui donner ; mais son respect est si grand, qu'elle n'ose le lui demander. C'est comme un évanouissement intérieur et extérieur tout ensemble, durant lequel le corps voudrait demeurer sans se remuer, ainsi que le voyageur qui, étant presque arrivé où il veut aller, se repose, pour y arriver encore plus tôt par le redoublement que ses forces reçoivent de ce repos. Mais si le corps se trouve comblé de ce plaisir, celui dont jouit l'âme n'est pas moindre. Sa joie de se voir si proche de cette fontaine céleste est si grande, qu'avant même que d'en boire, elle se trouve rassasiée. Il lui semble qu'elle n'a plus rien à désirer ; toutes ses puissances sont si parfaites, qu'elle ne voudrait jamais sortir de cette heureuse tranquillité, et tout ce qui s'offre alors à elle ne peut que l'importuner, parce qu'il la détourne de l'amour qu'elle a pour Dieu ; car en cet état la seule volonté est captive, et là rien n'empêche ces deux autres puissances, l'entendement et la mémoire, de penser auprès de qui elles sont ; mais, quant à elle, si elle peut sentir quelque peine, c'est seulement de se voir capable de recouvrer sa liberté. L'entendement voudrait ne pouvoir jamais envisager que cet objet, ni la mémoire s'occuper que de lui seul. Ils connaissent que c'est l'unique chose nécessaire, et que toutes les autres ne servent qu'à les troubler. Ils voudraient que leur corps fut immobile, parce qu'il leur semble que son mouvement leur ferait perdre la tranquillité dont ils jouissent, et ainsi ils n'osent se remuer, à peine peuvent-ils parler ; et une heure se passe à dire le Pater une seule fois, Ils sont si proches de leur roi qu'ils comprennent qu'au moindre signe ils l'entendront et seront entendus de lui. Ils voient qu'ils sont auprès de lui, dans son palais, et connaissent qu'il commence à les mettre en possession de son royaume. Se trouvant en cet état ils répandent quelquefois des larmes, non de douleur, unis de joie. Il leur semble qu'ils ne sont plus dans le monde, et voudraient ne le voir jamais, ni en entendre parler, mais voir et entendre seulement Dieu. Rien ne les peine, ni ne leur paraît capable de les peiner ; et enfin, tandis que ce plaisir dure, ces âmes sont si plongées et si abîmées en Dieu, qu'elles ne peuvent comprendre qu'il y ait rien de plus à désirer, et diraient volontiers avec saint Pierre : Seigneur, faisons ici trois tabernacles. Dieu fait quelquefois dans cette oraison de quiétude une autre faveur fort difficile à comprendre, à moins que d'en avoir souvent fait l'expérience. Mais ceux qui auront passé par-là la comprendront bien, et n'auront pas peu de consolation de savoir quelle elle est. Pour moi je crois que Dieu joint même souvent une telle faveur à cette autre. Voici ce que c'est : lorsque cette quiétude est grande et qu'elle dure longtemps, il me semble que si la volonté n'était attachée et comme liée, elle ne pourrait conserver la paix dont elle jouit ainsi qu'elle la conserve lorsque l'on se trouve durant un jour ou deux en cet état sans comprendre de quelle sorte cela se fait. Ces personnes voient clairement qu'elles ne sont pas occupées tout entières à ce qu'elles font, mais que le principal leur manque, qui est la volonté, laquelle à mon avis est alors unie à Dieu, et laisse les autres puissances libres pour s'employer à ce qui regarde son service, auquel elles sont beaucoup plus propres qu'en un autre temps ; mais quant aux choses du monde, elles en sont si incapables qu'elles paraissent comme engourdies et quelquefois tout interdites. C'est une grande faveur que Dieu fait à ceux à qui il lui plaît de l'accorder, parce que la vie active et contemplative se trouvent jointes et que dans cet heureux temps Notre-Seigneur met tout en œuvre ; car la volonté s'occupe à son ouvrage, c'est-à-dire, à la contemplation, sans savoir de quelle sorte elle s'y occupe, et l'entendement et la mémoire travaillent à leur ouvrage, c'est-à-dire, à l'action, à l'imitation de Marthe qui dans une rencontre si favorable se trouve jointe à Madeleine. Je sais une personne que Notre-Seigneur mettait souvent dans cet état ; et parce qu'elle ne comprenait point comment cela se pouvait faire, elle le demanda à un grand contemplatif ; il lui répondit qu'elle ne devait point s'en étonner, et qu'il lui en arrivait autant ; ce qui me donne sujet de croire que, puisque l'âme est si pleinement satisfaite dans cette oraison de quiétude, il y a grande apparence que le plus souvent sa volonté se trouve unie à celui qui est seul capable de la combler de bonheur ; et parce qu'il y en a quelques-unes d’entre vous que Notre-Seigneur par sa bonté a favorisées de cette grâce, il me semble qu'il ne sera pas mal à propos que je leur donne quelques avis sur ce sujet. Le premier est lorsqu'elles jouissent de cette consolation sans savoir de quelle manière elle leur arrive ; mais connaissant seulement qu'elles n'y ont contribué ni pu contribuer en rien, elles tombent dans la tentation de croire qu'il est en leur pouvoir de se maintenir en cet état, ce qui fait qu'à peine osent-elles respirer. Mais c'est une rêverie ; car comme nous ne saurions ni faire venir le jour, ni empêcher la nuit de venir, nous ne saurions non plus ni nous procurer une si grande faveur qu'est cette oraison, ni empêcher qu'elle ne se passe C'est une chose entièrement surnaturelle ; nous n'y avons aucune part, et nous sommes si incapables de l'acquérir par nos propres forces, que le moyen d'en jouir plus longtemps est de reconnaître qu'étant trèsindignes de la mériter, nous ne saurions ni l'avancer ni la reculer, mais seulement la recevoir avec de grandes actions de grâces ; et ces actions de grâces ne consistent pas en la quantité de paroles, mais à imiter le publicain, en n'osant pas seulement lever les yeux vers le ciel La retraite peut alors être fort utile pour laisser la place entièrement libre à Notre-Seigneur, afin que sa souveraine majesté dispose en la manière qu'il lui plaira d'une créature qui est toute à lui ; et le plus qu'on doive faire alors est de proférer de temps en temps quelques paroles de tendresse qui excitent notre amour, ainsi qu'on souffle doucement pour rallumer une bougie qui est éteinte, et que ce même souffle éteindrait si elle était allumée. Je dis doucement, parce qu'il me semble que ce souffle doit être doux pour empêcher que la quantité de paroles que fournirait l'entendement n'occupe la volonté. Voici un second avis, mes filles, que je vous prie de bien remarquer, c'est que durant cette oraison de quiétude vous vous trouverez souvent en état de ne pouvoir vous servir ni de l'entendement ni de la mémoire. Et il arrive qu'au même temps que la volonté est dans une très-grande tranquillité, l’entendement au contraire est dans un tel trouble, et si fort effarouché, que, ne sachant où il est et se croyant être dans une maison étrangère, il va comme d'un lieu en un autre pour y trouver quelqu'un qui le contente, parce qu'il ne peut durer où il est. Mais peut-être qu'il n'y a que moi qui ai l'esprit fait de la sorte : c'est donc à moi que je parle, et cela me tourmente si fort que je voudrais quelquefois donner ma vie pour remédier à cette inconstance et variété de pensées. En d'autres temps il me semble que mon entendement s'arrête, et que, comme étant dans sa maison et s'y trouvant bien, il accompagne la volonté. Que si la mémoire s'y joint encore, et qu'ainsi toutes ces trois puissances agissent avec concert, c'est un bonheur inconcevable, et comme un triomphe qui remplit l'âme de contentement et de gloire, de même que dans le mariage, quand le mari et la femme sont si parfaitement unis, que l'un ne veut que ce que l'autre désire, au lieu que l'un des deux ne saurait être de mauvaise humeur sans que l'autre se trouve dans une souffrance perpétuelle. Lors donc que la volonté se trouve dans cette tranquillité et dans cette quiétude, elle ne doit non plus faire de cas de l'entendement, de la pensée ou de l'imagination, car je ne sais lequel de ces trois noms est le plus propre, qu'elle ferait d'un fou et d'un insensé, parce qu'elle ne pourrait s'amuser à le vouloir tirer par force après elle sans se détourner et l'inquiéter ; d'où il arriverait que nonseulement elle ne tirerait pas par ce moyen un plus grand profit de son oraison, mais que tous ses efforts ne serviraient qu'à lui faire perdre ce que Dieu lui aurait donné, sans qu'elle y eût rien contribué. Voici une comparaison que Notre-Seigneur me mit un jour dans l'esprit durant l'oraison, qui, à mon avis, explique cela fort clairement ; c'est pourquoi je vous prie de la bien considérer : l'âme en cet état ressemble à un enfant qui tète encore, à qui sa mère, pour le caresser lorsqu'il est entre ses bras, fait distiller le lait dans sa bouche sans qu'il remue seulement les lèvres. Car il arrive de même, dans cette oraison, que la volonté aime sans que l'entendement y contribue en rien par son travail, parce que Notre-Seigneur veut que, sans y avoir pensé, elle connaisse qu'elle est avec lui, qu'elle se contente de sucer le lait dont il lui remplit la bouche, qu'elle goûte cette douceur sans se mettre en peine de savoir que c'est à lui à qui elle en est obligée ; qu'elle se réjouisse d'en jouir sans vouloir connaître ni en quelle manière elle en jouit, ni quelle est cette chose dont elle jouit, et qu'elle entre ainsi dans un heureux oubli de soimême, par la confiance que celui auprès duquel elle est si heureuse de se trouver pourvoira à tous ses besoins. Au lieu que si elle s'arrêtait à contester avec l'entendement pour le rendre malgré lui participant de son bonheur, en le tirant par force après elle, il arriverait de nécessité que, ne pouvant avoir en même temps une forte attention à diverses choses, elle laisserait répandre ce lait, et se trouverait ainsi privée de cette divine nourriture. DIFFÉRENCE DE L'ORAISON DE QUIÉTUDE ET DE CELLE D’UNION. Or il y a cette différence entre l'oraison de quiétude et celle où l'âme est entièrement unie à Dieu, qu'en cette dernière l'âme ne reçoit pas cette divine, nourriture comme une viande qui entre dans la bouche avant qu'elle passe dans l'estomac, mais elle la trouve tout d'un coup dans elle-même sans savoir de quelle sorte Nôtre-Seigneur l'y a mise ; au lieu que dans la première il semble que Dieu veut que l'âme travaille un peu, quoiqu'elle le fasse avec tant de douceur qu'elle s'aperçoit à peine de son travail. Le trouble qu'elle peut avoir alors vient de son entendement ou de son imagination ; ce qui n'arrive pas dans cette autre oraison plus parfaite où toutes les trois puissances se trouvent unies, parce que celui qui les a créées les suspend alors, et le plaisir dont il les fait jouir est si grand, qu'elles en sont tout occupées, sans pouvoir comprendre comment cela se fait. Quand l'âme se trouve dans cette oraison d'union, elle sent bien que la volonté jouit d'un contentement également grand et tranquille ; mais elle ne saurait dire promptement en quoi il consiste : ce qu'elle sait de certitude, c'est qu'il est différent de tous ceux qui se rencontrent ici-bas, et que la joie de dominer tout le monde, jointe à tous les plaisirs de la terre, n'en saurait produire un semblable. La raison, selon ce que j'en puis juger, est que tous ces autres plaisirs ne sont que dans l'extérieur et comme dans l'écorce de la volonté, au lieu que celui-ci est dans l'intérieur et dans le centre même de la volonté. DE L'ORAISON DE QUIÉTUDE. Lors donc qu'une âme est dans un état si sublime d'oraison, ce qui est, comme je l'ai dit, entièrement surnaturel, s'il arrive que son entendement s'emporte à des pensées extravagantes, sa volonté ne doit point s'en mettre en peine, mais le traiter comme un insensé en se moquant de ses folies, et demeurer dans son repos, puisqu'après qu'il aura couru de tous côtés, elle le fera revenir à elle, comme en étant la maîtresse et l'ayant sous sa puissance, sans que pour cela elle perde son recueillement. Au lieu que, si elle voulait l'arrêter par force, elle-même se priverait de la force que lui donne cette divine nourriture, et ainsi tous deux y perdraient au lieu d'y gagner. Comme l'on dit d'ordinaire que pour vouloir trop embrasser on n'embrasse rien, il me semble que la même chose arrive ici ; et ceux qui l'auront éprouvé n'auront pas peine à le comprendre. Quant aux autres, je ne m'étonne pas que ceci leur paraisse obscur, et qu'ils tiennent cet avis inutile. Mais pour peu qu'ils en aient l'expérience, je suis assurée qu'ils le comprendront, qu'ils en tireront de l'utilité, et qu'ils rendront grâces à Notre-Seigneur de la lumière qu'il lui a plu de me donner pour le leur faire connaître. Pour conclusion, j'estime que lorsque l'âme est arrivée à cette sorte d'oraison si élevée et si parfaite, elle a sujet de croire que le Père éternel lui a accordé sa demande en lui donnant ici-bas son royaume. O heureuse demande qui nous fait demander un si grand bien sans comprendre ce que c'est que.nous demandons ! ô heureuse manière de demander ! Cela me fait désirer, mes sœurs, que nous prenions bien garde de quelle sorte nous disons ces paroles toutes célestes du Pater noster, et les autres oraisons vocales : car, après que Dieu nous aura fait cette faveur, nous oublierons tout ce qui est sur la terre, parce que lorsque le créateur de toutes choses entre dans une âme, il en bannit l'amour de toutes les créatures. Je ne prétends pas toutefois dire que tous ceux qui prieront ainsi se trouveront entièrement dégagés de tout ce qu'il y a dans le monde ; mais je souhaite qu'ils reconnaissent au moins ce qui leur manque pour l'être, qu'ils s'humilient et qu'ils s'efforcent d'en venir là, puisque autrement ils ne s'avanceront jamais. Lorsque Dieu donne à une âme ces gages si précieux de son amour, c'est une marque qu'il la veut employer à de grandes choses, et qu'il ne tiendra qu'à elle qu'elle ne s'avance beaucoup dans son service. Que s'il voit qu'après l'avoir mise en possession de son royaume, elle tourne encore ses pensées et ses affections vers la terre, non seulement il ne lui déclarera point les secrets et ne lui montrera point les merveilles de ce royaume, mais il ne la gratifiera pas souvent de cette faveur, et quand il la lui accordera, ce ne sera que pour peu de temps. Il se peut faire que je me trompe : je crois voir toutefois, et pense savoir que cela se passe de la sorte, et c'est, à mon avis, pour cette raison qu'il se trouve si peu de gens qui soient fort spirituels, parce que les services qu'ils rendent à Dieu ne répondent pas à une si grande faveur, et qu'au lieu de se préparer à la recevoir encore, ils retirent leur volonté d'entre les mains de Dieu, qui la considérait déjà comme étant à lui, pour l'attacher à des choses basses. Ainsi il se trouve obligé à chercher d'autres personnes qui l'aiment véritablement, afin de leur faire de plus grandes grâces qu'il n'en avait accordées à celles-ci, quoiqu'il ne retire pas entièrement tout ce qu'il leur avait donné, pourvu qu'elles vivent toujours avec pureté de conscience. Mais il y a des personnes, du nombre desquelles j'ai été, dont Notre-Seigneur attendrit le cœur, leur inspire de saintes résolutions, leur fait connaître la vanité de toutes les choses du monde, et enfin leur donne son royaume, en les mettant dans cette oraison de quiétude, lorsqu'elles se rendent sourdes à sa voix, parce qu'elles aiment tant à dire fort à la hâte, comme pour achever leur tâche, quantité d'oraisons vocales qu'elles ont résolu de réciter chaque jour, qu'encore que Notre-Seigneur, comme je viens de le dire, mette son royaume entre leurs mains, elles ne veulent pas le recevoir, mais. s'imaginant de mieux faire en priant de cette autre manière, elles perdent l'attention qu'elles devraient avoir à une si grande faveur. Au nom de Dieu, mes filles, ne vous conduisez pas de la sorte, mais veillez sur vous lorsqu'il lui plaira de vous accorder une telle grâce. Considérez que ce serait perdre par votre faute un très-grand trésor, et que c'est beaucoup plus faire de dire de temps en temps quelque parole du Pater, que de le dire plusieurs fois, et comme en courant, sans entendre ce que vous dites. Celui à qui vous adressez vos demandes est proche de vous, il ne manquera pas de vous écouter, et vous devez croire que c'est par cette oraison de recueillement que vous louerez et que vous sanctifierez véritablement son nom, parce qu'étant alors dans sa familiarité, et comme l'un de ses domestiques, vous le louerez et vous le glorifierez avec plus d'affection et d'ardeur ; et, ayant une fois éprouvé combien le Seigneur est doux, vous vous efforcerez de le connaître toujours de plus en plus. Cet avis est si important, que je ne puis trop vous exhorter de le beaucoup considérer. 

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    « Reply #33 on: July 19, 2017, 04:19:38 AM »
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  • CHAPITRE XXXII. 

    Sur ces paroles du Pater : Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. La Sainte parle de nouveau, sur ce sujet, de la contemplation parfaite, qui est l'oraison d'union. Ce qui se nomme aussi Ravissement. 

    SUR CES PAROLES DU PATER : Votre volonté soit faite, etc. 

    Après que notre bon maître a demandé pour nous à son Père, et nous a appris à demander des choses de si grand prix qu'elles enferment tout ce que nous saurions désirer en cette vie, et après nous avoir honorés d'une si extrême faveur que de nous tenir pour ses frères, voyons ce qu'il veut que nous donnions à son Père, ce qu'il lui offre pour nous, et ce qu'il demande de nous, puisqu'il est bien juste que nous reconnaissions par quelques services des bienfaits si extraordinaires. « O mon doux Jésus, qu'il est vrai que ce que vous offrez à votre Père de notre part, aussi bien que ce que vous lui demandez pour nous, est grand, quoique, si nous considérons la même chose en elle-même, elle n'est rien en comparaison de ce. que nous devons à un si grand roi ! Mais il est certain, mon Dieu, que, puisque vous nous avez donné votre royaume, vous ne nous laissez pas dénués de tout lorsque nous donnons tout ce qui est en notre pouvoir, en vous disant, aussi bien de cœur que de bouche : Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. » Pour nous donner le moyen, mon Sauveur, d'accomplir ce que vous offrez pour nous, vous avez agi selon votre divine sagesse, en faisant auparavant en notre nom la demande précédente ; car sans cela comment nous serait-il possible de satisfaire à notre promesse ? Mais votre Père éternel nous donnant ici-bas le royaume que vous lui demandez pour nous, nous pourrons tenir la parole que vous lui donnez en notre nom, puisqu'en convertissant la terre de mon cœur en un ciel, il ne sera pas impossible que sa volonté s'y accomplisse. Au lieu qu'autrement, mon Dieu, je ne vois pas de quelle sorte cela se pourrait, vu que ce que je vous offre est si grand, et que la terre de mon cœur est si sèche et si stérile. Je ne saurais penser à ceci sans avoir quelque envie de rire de certaines personnes qui ne peuvent se résoudre à demander à Dieu de leur envoyer des travaux, de peur qu'il ne les exauce à l'heure même. En quoi je n'entends point parler de ceux qui n'osent par humilité lui faire cette prière, à cause qu'ils ne croient pas avoir assez de vertu pour bien souffrir. J'estime néanmoins que quand il leur inspire un amour pour lui, capable de les porter à désirer de le lui témoigner par des épreuves si difficiles, il leur donne aussi la force de supporter ces travaux qu'ils lui demandent. Mais je voudrais bien savoir de ceux qui n'osent lui faire cette prière, tant ils appréhendent qu'il la leur accorde, ce qu'ils lui demandent donc quand ils lui demandent que sa volonté s'accomplisse en eux. Ne lui disent-ils ces paroles que parce que tout le monde les dit, sans avoir dessein d'exécuter ce qu'ils disent ? Que cela serait mal, mes filles. Car considérez qu'alors Jésus-Christ est notre ambassadeur envers son Père, puisqu'il a voulu se rendre entremetteur entre lui et nous, et que cette intercession lui a coûté si cher. Ainsi quelle apparence que nous ne voulussions pas tenir tout ce qu'il promettait en notre nom ? Et ne vaudrait-il pas mieux ne le point promettre ? Mais, mes filles, voici encore une autre oraison qui n'est pas moins forte : c'est que, quoique nous le voulions ou ne le voulions pas, sa volonté ne peut manquer de s'accomplir dans le ciel et sur la terre. Suivez donc mon avis et me croyez, en faisant, comme l'on dit d'ordinaire, de nécessité vertu. « O mon Seigneur et mon maître, quelle consolation pour moi de ce que vous n'avez pas voulu que l'accomplissement de votre sainte volonté dépendît d'une volonté aussi déréglée et aussi corrompue qu'est la mienne ! car de quelle sorte en aurais-je usé ? Maintenant je vous donne de tout mon cœur ma volonté, mais je n'ose dire que ce soit sans que mon intérêt s'y rencontre, puisque j'ai reconnu par tant de diverses expériences, l'avantage que je reçois de la soumettre entièrement à la vôtre. » O mes chères filles ! que d'un côté le profit est grand lorsque nous accomplissons ce que nous disons à Dieu dans ces paroles du Pater, et que de l'autre le dommage est grand lorsque nous manquons de l'accomplir ! Auparavant que de vous expliquer quel est ce profit, je veux vous dire jusqu’où s'étend ce que vous offrez et ce que vous promettez à Dieu par ces paroles, afin que vous ne puissiez plus vous excuser en disant que vous avez été trompées et que vous n'avez pas bien entendu ce que vous avez promis. Gardez-vous d'imiter certaines religieuses qui se contentent de promettre, et qui, n'accomplissant pas ce qu'elles promettent, croient en être quittes en disant qu'elles ne savaient pas bien ce qu'elles avaient promis. J'avoue que cela pourrait être, puisqu'autant qu'il est facile de promettre d'abandonner sa volonté à celle d'autrui, autant, quand il faut en venir à l'effet, on trouve qu'il est difficile d'accomplir, comme l'on doit, cette promesse ; car il est aisé de parler, mais il n'est pas aisé d'exécuter. Ainsi, si elles ont cru qu'il n'y avait point de différence entre l'un et l'autre, il paraît qu'elles n'entendaient pas ce qu'elles disaient. Faites-le donc comprendre, mes sœurs, par de longues épreuves, à celles qui feront profession dans cette maison, afin qu'elles ne s'imaginent pas qu'il suffit de promettre sans être obligé d'accomplir ce que l'on promet. Mais souvent nos supérieurs ne nous traitent pas avec rigueur, parce qu'ils connaissent notre faiblesse. Quelquefois même ils traitent les forts et les faibles d'une même sorte ; mais il n'en est pas ici de même, car Notre-Seigneur connaissant ce que chacune de nous est capable de souffrir, il accomplit sa volonté en celles qui ont la force de l'exécuter. Je veux maintenant vous déclarer quelle est sa sainte volonté, ou au moins vous en faire souvenir. N'e croyez pas que ce soit de vous donner des richesses, des plaisirs et des honneurs, ni toutes ces autres choses qui font la félicité de la terre. Il vous aime trop, et estime trop le présent que vous lui faites pour vous en si mal récompenser ; mais il veut vous donner son royaume, et vous le donner même dès cette vie. Or voulez-vous voir de quelle manière il se conduit envers ceux qui le prient du fond du cœur que sa volonté soit faite en la terre comme au ciel ?Demandez-le à son divin Fils, car il lui fit cette même prière dans le jardin ; et comme il la lui faisait de toute la plénitude de sa volonté, voyez s'il ne la lui accorda pas, en permettant qu'il fût comblé de travaux, de persécutions, d'outrages et de douleurs, jusqu'à perdre la vie en souffrant la mort sur une croix. Comment pouvez-vous donc mieux, mes filles, connaître quelle est sa volonté qu'en voyant de quelle manière il a traité celui qu'il aimait le mieux ? Ce sont là les présents et les faveurs qu'il fait en ce monde ; et il les dispense à proportion de l'amour qu'il a pour nous : à ceux qu'il aime le plus, il en donne plus ; et à ceux qu'il aime le moins, il en donne moins ; réglant cela selon le courage qu'il sait être en chacun de nous, et selon l'amour qu'il voit que nous lui portons. Il sait que celui qui l'aime beaucoup est capable de souffrir beaucoup pour l'amour de lui, et que celui qui l'aime peu n'est capable de souffrir que peu ; car je tiens pour certain que notre amour étant la mesure de nos souffrances, il peut porter de grandes et de petites croix, selon qu'il est grand ou petit. Ainsi, mes sœurs, si vous aimez Dieu véritablement, il faut que les assurances que vous lui en donnez soient véritables, et non pas de simples paroles de civilité et de compliment. C'est pourquoi efforcezvous de souffrir avec patience ce qu'il plaira à sa divine majesté que vous enduriez ; car si vous en usiez d'une autre manière, ce serait comme offrir un diamant, et, eu priant instamment de le recevoir, le retirer lorsqu'on avancerait la main pour le prendre. Ce n'est pas ainsi qu'il faut se moquer de celui qui a tant été moqué pour l'amour de nous ; et, quand il n'y aurait que ces moqueries qu'il a souffertes, serait-il juste qu'il en reçût de nous de nouvelles, autant de fois que nous disons ces paroles du Pater, c'est-à-dire, très-souvent ? Donnons-lui donc enfin ce diamant que nous lui avons si souvent offert, qui est notre volonté, puisqu'il est certain que c'est lui-même qui nous l'a donnée afin que nous la lui donnions C'est beaucoup pour les personnes du monde d'avoir un véritable désir d'accomplir ce qu'elles promettent ; mais quant à nous, mes filles, il ne doit point y avoir de différence entre promettre et tenir, entre les paroles et les actions, puisque c'est en cela que nous témoignons que nous sommes véritablement religieuses. Que s'il arrive quelquefois qu'après avoir non seulement offert ce, diamant, mais l'avoir même mis au doigt de celui à qui nous l'offrons, nous venions à le retirer, ce serait être si avares après avoir été si libérales, qu'il vaudrait mieux en quelque sorte que nous eussions été plus retenues à le donner, puisque tous mes avis dans ce livre ne tendent qu'à ce seul point, de nous abandonner entièrement à notre Créateur, de n'avoir d'autre volonté que sa volonté, et de nous détacher des créatures, qui sont toutes choses dont vous savez assez quelle est l'importance. J'ajouterai que ce qui porte notre divin maître à se servir ici de ces paroles, c'est qu'il sait l'avantage que ce nous est de rendre cette soumission à son Père, puisqu'en les accomplissant, elles nous mènent par un chemin très-facile à sa divine fontaine dont j'ai parlé, qui est la contemplation parfaite, et nous fait boire de cette eau vive qui en découle ; ce que nous ne saurions jamais espérer, si nous ne donnons entièrement à Notre-Seigneur notre volonté pour en disposer comme il lui plaira. C'est là cette parfaite contemplation dont vous avez désiré que je vous parlasse, et à laquelle, comme je vous l'ai dit, nous ne contribuons en rien. Nous n'y travaillons point, nous n'y agissons point ; et toute autre chose ne pouvant que nous détourner et nous troubler, nous n'avons seulement qu'à dire : « Votre volonté soit faite. Accomplissez-la en moi, Seigneur, selon votre bon plaisir. Si vous voulez que ce soit par des travaux, donnez-moi la joie de les supporter, et je les attendrai avec confiance ; et si vous voulez que ce soit par des persécutions, par des maladies, par des affronts et par les misères que cause la pauvreté, me voici en votre présence, mon Dieu et mon Père, et je ne tournerai point la tête en arrière ; car comment le pourrais-je, puisque, votre divin Fils vous offrant ma volonté dans cette sainte prière où il vous offre celle de tous les hommes, il est bien juste que je tienne la parole qu'il vous a donnée en mon nom, pourvu que de votre côté vous me fassiez la grâce de me donner ce royaume qu'il vous a demandé pour moi, afin que je sois capable de tenir cette parole. Enfin, mon Seigneur, disposez de votre servante selon votre sainte volonté, comme d'une chose qui est tout à vous » DE L'ORAISON DE RAVISSEMENT. O mes filles, combien est grand l'avantage que nous recevons d'avoir fait ce don ! Il est tel que, pourvu que nous l'offrions de tout notre cœur, il peut faire que le Très-Haut s'unisse à notre bassesse, nous transforme en lui, et rende ainsi le Créateur et la créature une même chose. Voyez donc, je vous prie, si vous serez bien récompensées, et quelle est la bonté de ce divin maître qui, sachant par quel moyen on peut se rendre agréable à son Père, nous apprend ce que nous avons à faire pour lui plaire et pour gagner son affection. Plus nous nous portons avec une pleine volonté à lui rendre nos devoirs, et faisons connaître par nos actions que les assurances que nous lui en donnons ne sont pas feintes, plus il nous approche de lui et nous détache de toutes les choses de la terre et de nous-mêmes, afin de nous rendre capables de recevoir de si grandes et de si chères faveurs ; car cette preuve de l'amour que nous lui portons lui est si agréable, qu'il ne cesse point de nous récompenser en cette vie, et nous réduit à ne savoir plus que lui demander sans que néanmoins il se lasse jamais de nous donner. Ainsi, ne se contentant pas de nous avoir rendus une même chose avec lui en nous unissant à lui, il commence à prendre en nous ses délices, à nous découvrir ses secrets, à se réjouir de ce que nous connaissons notre bonheur, de ce que nous voyons, quoique obscurément, quelles sont les félicités qu'il nous réserve en l'autre vie. Enfin il fait que tous nos sentiments extérieurs s'évanouissent de telle sorte, qu'il n'y a plus rien que lui seul qui nous occupe. C'est là ce qu'on appelle ravissement, et c'est alors que Dieu commence de témoigner tant d'amitié à cette âme, et de traiter si  familièrement avec elle que, non seulement il lui rend sa volonté, mais il lui donne la sienne, et passe jusqu'à prendre plaisir qu'elle commande à son tour, ainsi que l'on dit d'ordinaire, en faisant luimême ce qu'elle désire, comme elle accompli ! ce qu'il lui ordonne, et en le faisant d'une manière beaucoup plus parfaite, parce qu'il est tout-puissant, parce qu'il fait tout ce qu'il lui plait, et parce que sa volonté est immuable. Quant à la pauvre âme, quoiqu'elle veuille, elle ne peut pas ce qu'elle veut. Elle ne peut pas même vouloir sans que Dieu lui donne cette volonté ; et sa plus grande richesse consiste en ce que plus elle le sert, plus elle lui est redevable. Il arrive même souvent que, voulant payer quelque chose de ce qu'elle doit, elle se tourmente et s'afflige de se voir sujette à tant d'engagements, d'embarras et de liens que la prison de ce corps entraîne avec elle. Mais elle est bien folle de s'en tourmenter, puisque, encore que nous fassions tout ce qui dépend de nous, comment serait-il possible que nous pussions payer quelque chose de ce que nous lui devons ? Car nous n'avons, comme je l'ai dit, rien à donner à Dieu que ce que nous avons reçu de lui ; ainsi, après avoir reconnu avec humilité l'impuissance où nous nous trouvons par nous-mêmes, nous ne devons penser qu'à accomplir parfaitement ce que nous pouvons par sa grâce, qui est de lui consacrer toute notre volonté. Tout le reste ne fait qu'embarrasser une âme qu'il a mise en cet état, et lui nuire plutôt que de lui servir. Comprenez bien, je vous prie, mes sœurs, que je ne dis ceci que pour les âmes que Notre-Seigneur a voulu unir à lui par une union et une contemplation parfaites ; car alors c'est la seule humilité qui peut quelque chose, non pas une humilité acquise par l'entendement, mais une humilité procédant de la claire lumière de la vérité, qu nous donne en un moment cette connaissance de notre néant et de la grandeur infinie de Dieu, que notre imagination ne pourrait avec beaucoup de travail acquérir en beaucoup de temps. J'ajoute ici un avis, qui est que vous ne devez pas vous imaginer de pouvoir arriver à ce bonheur par vos soins et par vos efforts. Vous y travailleriez en vain, et la dévotion que vous pourriez avoir auparavant se refroidirait. N'employez donc pour ce sujet que la simplicité et l'humilité, qui peuvent seules vous y servir, en disant : Votre volonté soit faite. 

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    « Reply #34 on: July 27, 2017, 11:52:25 PM »
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  • CHAPITRE XXXIII, 

    Du besoin que nous avons que Notre-Seigneur nous accorde ce que nous lui demandons par ces paroles : Donnez-nous aujourd'hui le pain dont nous avons besoin en chaque jour. 

    SUR CES PAROLES : Donnez-nous aujourd'hui le pain, etc. 

    Notre-Seigneur, comme je l'ai dit, sachant combien il nous est difficile d'accomplir ce qu'il promet en notre nom, parce que notre lâcheté est si grande que nous feignons souvent de ne pas comprendre quelle est la volonté de Dieu, sa bonté vient au secours de notre faiblesse. Ainsi il demande pour nous à son Père ce pain céleste, afin que l'ayant reçu nous ne manquions pas de lui donner notre volonté, parce qu'il sait qu'autrement nous aurions grande peine à nous y résoudre, bien qu'il nous soit si avantageux de la lui donner, qu'en ce point consiste tout notre bonheur ; car si l'on dit à un riche voluptueux que la volonté de Dieu est qu'il retranche l'excès de sa table pour pourvoir aux besoins des pauvres et les empêcher de mourir de faim, il vous alléguera mille raisons pour interpréter cette obligation à sa fantaisie. Si on dit à un médisant que la volonté de Dieu est qu'il aime son prochain comme lui-même, il n'en demeurera jamais d'accord. et si l'on représente à un religieux qui aime la liberté et la bonne chère qu'il est oblige de donner un bon exemple, puisque ce n'est pas par de simples paroles qu'il doit accomplir ce qu'il a promis à Dieu en disant que sa volonté soit faite, mais qu'il le lui a promis et l'a même juré, et que la volonté de Dieu est qu'il observe sa règle, laquelle il transgresserait en donnant du scandale, quoiqu'il ne la violât pas entièrement ; outre qu'ayant fait vœu de pauvreté, il doit sincèrement la pratiquer, puisqu'il est sans doute que Dieu demande cela de lui ; non seulement ce religieux ne changera pas, mais à peine s'en trouvera-t-il qui en conçoivent le désir. Que serait-ce donc si Notre-Seigneur ne nous avait pas lui-même montré l'exemple en se conformant parfaitement à la volonté de son Père ? Certes il y en aurait très-peu qui accomplissent cette parole qu'il a dite pour nous : Votre volonté soit faite. Mais, connaissant notre besoin, son extrême amour lui fait, faire en son nom et au nom de tous ses frères, cette demande à son Père : Donnez-nous aujourd'hui le pain dont nous avons besoin en chaque jour. Au nom de Dieu, mes sœurs, considérons attentivement ce que notre saint et notre bon maître demande par ces paroles, puisqu'il ne nous importe pas moins que de la vie de notre âme de ne pas les dire en courant, et de croire que ce que nous donnons n'est presque rien en comparaison de ce que nous devons espérer de recevoir, si nous le donnons de tout notre cœur. Il me semble maintenant, autant que je puis le comprendre, que Jésus-Christ connaissant ce qu'il donnait en notre nom, combien il nous importe de le donner, et la peine que nous avons à nous y résoudre, parce que l'inclination qui nous pousse sans cesse vers les choses basses et passagères fait que nous avons si peu d'amour pour lui, qu'il faut que l'exemple du sien nous réveille presqu'à toute heure, il crut devoir en cela se joindre à nous. Mais comme c'était une faveur si extraordinaire et si importante, il voulut que ce fût son Père qui nous l'accordât. Car bien qu'ils ne soient tous deux qu'une même chose, et que, n'ayant qu'une même volonté, il ne pût douter que son Père n'agréât et ne ratifiât dans le ciel tout ce qu'il ferait sur la terre, néanmoins son humilité, en tant qu'homme, fut si grande, qu'il daigna se rabaisser jusqu'à lui demander la permission de se donner à nous, quoiqu'il sût qu'il l'aimait tant, qu'il prenait en lui ses délices. Il n'ignorait pas qu'en lui faisant cette demande, il lui demandait plus qu'il n'avait fait en toutes les autres, parce qu'il savait que les hommes non seulement lui feraient souffrir la mort, mais que cette mort serait accompagnée de mille affronts et de mille outrages. « O mon Seigneur et mon maître, quel autre père nous ayant donné son fils, et un tel fils, pourrait, après avoir vu que nous l'aurions si maltraité, se résoudre à consentir qu'il demeure encore parmi nous pour y recevoir de nouveaux mépris et de nouvelles indignités ?Certes, mon Sauveur, le vôtre seul en était capable, et ainsi il paraît que vous saviez bien à qui vous faisiez cette demande. O mon Dieu, mon Dieu, quel est cet excès de l'amour du Fils, et quel est cet excès de l'amour du Père ? » Je ne m'étonne pas tant néanmoins de ce que fait Jésus-Christ, notre cher maître, puisqu'étant aussi fidèle qu'il est, et ayant dit à son Père : Que votre volonté soit faite, il n'avait garde de manquer à l'accomplir. Je sais qu'étant tout parfait il est exempt de nos défauts, et que, connaissant qu'il accomplissait cette volonté en nous aimant autant que lui-même, il ne voulut rien oublier pour accomplir dans toute sa plénitude, quoiqu'il lui en dût coûter la vie. « Mais quant à vous, ô Père éternel, comment est-il possible que vous y ayez consenti ? Comment est-il possible qu'après avoir permis une fois que votre Fils fût exposé à la fureur de ces âmes barbares et dénaturées, vous souffriez qu'il le soit encore ? Comment est-il possible qu'après avoir vu de quelle sorte ces misérables l'ont traité, vous permettiez qu'il reçoive à tous moments des injures toutes nouvelles ? Car qu'y a-t-il de comparable à celles que les hérétiques lui font aujourd'hui dans ce très-saint et très-auguste sacrement ? Ne voyez-vous pas de quelle sorte ces sacrilèges le profanent ? Pouvezvous souffrir leurs irrévérences et tous les outrages qu'ils lui font ? Grand Dieu, comment écoutez-vous donc cette demande de votre Fils, et comment pouvez-vous la lui accorder ? Ne vous arrêtez pas à ce que lui inspire la violence de son amour, puisque dans le dessein qu'il a d'accomplir votre volonté et de nous procurer une faveur si signalée, il s'exposera tous les jours à souffrir mille outrages et mille injures. C'est à vous, mon Créateur, d'y prendre garde. Car, quant à lui, il ferme les yeux à tout, pour pouvoir être notre tout par ses souffrances. Il est muet dans ce qui regarde ses intérêts, et n'ouvre la bouche qu'en notre faveur. Ne se trouvera-t-i donc personne qui entreprenne de parler pour cet innocent agneau que l'on ne saurait assez aimer ? Je remarque qu'il n'y a que dans cette seule demande qu'il répète les mêmes paroles. Car après vous avoir prié de nous donner ce pain de chaque jour, il ajoute : Donnez-le-nous aujourd'hui. Seigneur ; qui est comme s'il disait qu'après nous l'avoir donné une fois, vous continuiez durant chaque jour à nous le donner jusqu'à la fin du monde. » Qu'un si grand excès d'amour vous attendrisse le cœur, mes filles, et redouble votre amour pour votre divin époux. Car qui est l'esclave qui prenne plaisir à dire qu'il est esclave ? et ne voyez-vous pas au contraire que la bonté de Jésus est telle, qu'il semble qu'il se glorifie de l'être ? « O père éternel, qui peut concevoir quel est le mérite d'une profonde humilité, et quel trésor peut être assez grand pour acheter votre divin Fils ? Quant à ce qui est de le vendre, nous n'en ignorons pas le prix, puisqu'il a été vendu pour trente deniers. Mais, pour ce qui est de l'acheter, peut-il y avoir quelque prix qui soit assez grand ? Comme participant de notre nature, il témoigne en cette occasion qu'il ne met nulle différence entre lui et nous ; et comme maître de sa volonté, il vous représente que, puisqu'il peut faire ce qu'il veut, il peut se donner à nous. C'est pourquoi il vous demande et nous permet de vous demander avec lui notre pain, qui n'est autre que luimême, pour témoigner par là qu'il nous considère comme n'étant qu'une même chose avec lui, afin que joignant ainsi chaque jour son oraison à notre oraison, la nôtre obtienne de vous les demandes que nous vous ferons. » 

    http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


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    « Reply #35 on: August 01, 2017, 02:09:54 AM »
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  • CHAPITRE XXXIV.

    Suite de explication de ces paroles du Pater : Donnez-nous aujourd'hui le pain dont vous avons besoin chaque jour. Des effets que la sainte Eucharistie, qui est le véritable pain des âmes, opère en ceux qui le reçoivent dignement. 

    SUR CES MÊMES PAROLES DU PATER : Donne-nous aujourd'hui le pain, etc. 

    Or d'autant que ces mots de chaque jour dont Jésus-Christ se sert dans cette demande qu'il fait à son Père montrent, ce me semble, qu'il la lui fait pour toujours, j'ai considéré en moi-même d'où vient qu'après les avoir dits il ajoute en parlant de ce pain : Donnez-lenous aujourd'hui, et je veux vous dire ce qui m'est venu en l'esprit ; que si vous trouvez que ce n'est qu'une sottise, je n'aurai point de peine à en demeurer d'accord, puisque c'en est toujours une assez grande de me mêler de dire mes sentiments sur un tel sujet. Il me semble donc qu'il parle ainsi pour nous faire connaître que nous ne le posséderons pas seulement en la terre, mais que nous le posséderons aussi dans le ciel, si nous savons profiter du bonheur d'être ici-bas en sa compagnie, puisqu'il ne demeure avec nous que pour nous soutenir, nous aimer et nous animer, afin, comme je l'ai dit, que la volonté de son Père s'accomplisse en nous. Cette parole aujourd'hui montre, à mon avis, la durée du monde, qui, à parler véritablement, ne doit être considérée que comme un seul jour, principalement pour ces malheureux qui se damnent, puisqu'il n'y aura plus de jour pour eux dans l'autre vie, mais seulement des ténèbres éternelles. Or ce n'est pas la faute de Notre-Seigneur s'ils se laissent vaincre, car il les encourage sans cesse jusqu'à la fin du combat, sans qu'ils puissent ni s'excuser ni se plaindre du Père éternel de leur avoir ravi ce pain céleste lorsqu'ils en avaient le plus besoin. C'est ce qui fait dire par Jésus-Christ à son Père que puisqu'il ne doit être avec les hommes que durant un jour, il le prie de lui permettre de le passer avec ceux qui sont à lui, quoique cela l'expose au mépris et aux irrévérences des méchants ; et que puisqu'il a bien voulu par son infinie bonté l'envoyer pour les hommes dans le monde, la sienne ne lui peut permettre de les abandonner, mais l'oblige à demeurer avec eux pour augmenter la gloire de ses amis et la peine de ses ennemis. Ainsi il ne lui demande ici ce pain sacré que pour un jour, parce que, nous l'ayant une fois donné, il nous l'a donné pour toujours. Le Père éternel, comme je l'ai dit, en nous donnant pour nourriture la sainte humanité de son Fils, il nous l'a donnée comme une manne où tout ce que nous saurions désirer se trouve, sans que notre âme puisse craindre de mourir de faim, si ce n'est par sa seule faute, puisque, quelque goût et quelque consolation qu'elle cherche dans ce très-saint sacrement, elle l'y trouvera sans doute, et qu'il n'y aura plus ni peines ni persécutions qu'il ne lui soit facile de supporter si elle commence une fois à prendre plaisir de participer à celles que son Sauveur a souffertes. Joignez, mes filles, vos prières à celles que votre saint époux fait à son Père, afin qu'il vous le laisse durant ce jour, et que vous ne soyez pas si malheureuses que de demeurer au monde sans lui. Représentez-lui que, c'est bien assez que pour tempérer votre joie, il veuille demeurer caché sous les apparences du pain et du vin, ce qui n'est pas un petit tourment pour les âmes qui, n'aimant que lui dans le monde, ne peuvent trouver qu'en lui seul leur consolation : mais priez-le surtout qu'il ne vous abandonne jamais, et vous mette dans la disposition dont vous avez besoin pour le recevoir dignement. Quant au pain matériel et terrestre, vous étant abandonnées sincèrement et sans réserve, ainsi que vous avez fait, à la volonté de Dieu, ne vous en mettiez point du tout en peine. J'entends durant l'oraison, puisque vous y êtes occupées à des choses plus importantes, et qu'il y a d'autres temps dans lesquels vous pourrez travailler afin de gagner de quoi vivre ; mais alors même ce doit être sans trop vous en soucier, et sans y attacher jamais vos pensées. Car, quoique ce soit bien fait de vous procurer par votre travail ce qui vous est nécessaire, il suffit que le corps travaille, et il faut que l'âme se repose. Laissez ce soin à votre divin époux ; il veille sans cesse sur vos besoins, et vous ne devez pas craindre qu'il vous manque si vous ne vous manquez à vous-mêmes, en ne vous abandonnant pas, comme vous l'avez promis, à la volonté de Dieu. Certes, mes filles, si je tombais maintenant dans cette faute par malice, comme cela ne m'est autrefois que trop souvent arrivé, je ne le prierais point de me donner du pain ou quelque autre chose capable de me nourrir et de soutenir ma vie ; mais je le prierais plutôt de me laisser mourir de faim. Car pourquoi vouloir prolonger notre vie, si nous ne l'employons qu'à nous avancer chaque jour vers une mort éternelle ? Assurez-vous donc que si vous vous donnez véritablement à Dieu, comme vous le dites, il ne manquera pas d'avoir soin de vous. Vous êtes à son égard comme un serviteur, qui, s'engageant à servir son maître, se résout à le contenter en tout, et il est à votre égard comme un maître qui est obligé de nourrir son serviteur, tandis qu'il demeure à son service ; toutefois avec cette différence, que l'obligation de ce maître cesse lorsqu'il devient si pauvre, qu'il n'a pas de quoi se nourrir et nourrir son serviteur ; au lieu qu'ici cela ne peut jamais arriver, puisqu'on prenant Dieu pour votre maître, vous avez un maître qui est infiniment riche. Or quelle apparence y aurait-il qu'un serviteur demandât tous les jours à son maître la nourriture dont il a besoin, puisqu'il sait qu'étant obligé de la lui donner, il n'a garde d'y manquer ? Son maître ne pourrait-il pas avec raison lui dire que si, au lieu de s'occuper à le contenter et à le servir, il employait tout son soin en une chose aussi superflue que de lui demander de quoi vivre, il ne lui serait pas possible de se bien acquitter de son devoir ? Ainsi, mes sœurs, demande qui voudra ce pain terrestre ; mais quant à nous, prions le Père éternel de nous rendre dignes de lui demander notre pain céleste. Demandons-lui que, puisque les yeux de notre corps ne peuvent recevoir la consolation de le voir en cette vie, où tant de voiles nous le couvrent, il se découvre aux yeux de notre âme, et lui fasse connaître qu'il est la nourriture qui soutient sa vie, et la nourriture la plus délicieuse de toutes. DES EFFETS DE L’EUCHARISTIE, QUI EST LE PAIN DES ÂMES. Mais doutez-vous, mes sœurs, que cette divine nourriture ne soutienne pas aussi notre corps ? Non seulement elle le nourrit, mais elle sert de remède à ses maladies. Je sais que cela est véritable : car je connais une personne sujette à de grandes infirmités, qui, étant souvent travaillée de douleurs pressantes, lorsqu'elle allait à la sainte table, s'en trouvait si entièrement délivrée après avoir communié, qu'il semblait qu'on les lui eût arrachées avec la main. Cela lui arrivait d'ordinaire, et ces maux n'étaient point des maux cachés, mais fort évidents, et qui, à mon avis, ne se pouvaient feindre. Or parce que les merveilles que ce pain sacré opère en ceux qui le reçoivent dignement sont assez connues, je ne veux pas en rapporter plusieurs autres de cette même personne, que je n'ai pu ignorer, et que je sais être fort véritables. Notre-Seigneur lui avait donné une foi si vive, que lorsqu'elle entendait dire à quelqu'un qu'il aurait souhaité d'être venu au monde dans le temps que Jésus-Christ, notre Sauveur et tout notre bien, conversait avec les hommes, elle en riait en ellemême, parce que, croyant jouir aussi véritablement de sa présence dans la très-sainte Eucharistie qu'elle aurait pu faire alors, elle ne comprenait pas qu'on pût désirer davantage. Je sais aussi de cette personne que, durant plusieurs années, quoiqu'elle ne fût pas fort parfaite, elle croyait aussi certainement, lorsqu'elle communiait, que Notre-Seigneur entrait chez elle, comme si elle l'eût vu de ses propres yeux, et s'efforçait d'exciter sa foi, afin qu'étant très-persuadée que ce roi de gloire venait dans son âme, quoiqu'elle fût indigne de l'y recevoir, elle oubliât tontes les choses extérieures, autant qu'il lui était possible, pour y entrer aussi avec lui. Elle tâchait de recueillir en elle-même tous ses sens pour leur faire connaître en quelque sorte le bien qu'elle possédait, ou, pour mieux dire, afin qu'ils ne lui servissent point d'obstacle pour le connaître. Ainsi elle se considérait comme étant aux pieds de Jésus-Christ, où elle pleurait avec la Madeleine, de même que si elle l'eût vu des yeux du corps dans la maison du pharisien ; et quoiqu'elle ne sentit pas une grande dévotion, sa foi lui disant dans son cœur qu'elle était trèsheureuse d'être là, elle s y entretenait avec son époux : car si nous ne voulons nous-mêmes nous aveugler et renoncer à la lumière de la foi, nous ne pouvons pas douter que Dieu ne soit alors au-dedans de nous, parce que ce n'est pas une simple représentation de notre pensée, comme quand nous considérons Notre-Seigneur en la croix et en d'autres mystères de sa passion où nous nous représentons ce qui s'est passé ; mais c'est une chose présente et une vérité indubitable qui fait que nous n'avons pas besoin de sortir de nous pour aller bien loin chercher Jésus-Christ, puisque nous savons qu'il demeure en nous jusqu'à ce que les apparences du pain soient consumées par la chaleur naturelle. Ne serions-nous donc pas bien imprudentes si nous perdions, par notre négligence, une occasion si favorable de nous approcher de lui ! Que si, lorsqu'il était dans le monde, le seul attouchement de ses habits guérissait les maladies, pouvons-nous douter que, pourvu que nous ayons une foi vive, il fera des miracles en notre faveur lorsqu'il sera au milieu de nous, et qu'étant dans notre maison il ne nous refusera pas nos demandes ? Cette suprême majesté est trop libérale pour ne pas payer ses hôtes libéralement, quand ils le reçoivent avec l'honneur et le respect qui lui est dû. Si vous avez peine, mes filles, de ne le pas voir des yeux du corps, considérez que ce n'est pas une chose que nous devions désirer, parce qu'il y a bien de la différence entre le voir tel qu'il était autrefois sur la terre, revêtu d'un corps mortel, ou le voir tel qu'il est aujourd'hui dans le ciel, tout resplendissant de gloire. Car qui serait celle de nous qui, dans une aussi grande faiblesse qu'est la nôtre, serait capable de soutenir ses regards ; et comment pourrions-nous demeurer encore dans le monde, voyant que toutes les choses dont nous faisons ici tant de cas ne sont que mensonge et qu'un néant en comparaison de cette vérité éternelle ? Une pécheresse telle que je suis, envisageant une si grande majesté, aurait-elle la hardiesse de s'en approcher après l'avoir tant offensée ? Mais sous les apparences du pain il se rabaisse et fait que j'ose traiter avec lui. De même que, quand un roi se déguise, il semble que nous ayons droit de vivre avec lui avec moins de cérémonie et de respect qu'auparavant, et qu'il soit obligé de le souffrir puisqu'il a voulu se déguiser. Autrement qui oserait, avec tant d'indignité, de tiédeur et de défauts, s'approcher de Jésus-Christ ? O qu'il parait bien que nous ne savons ce que nous demandons quand nous demandons de le voir, et que sa sagesse y a beaucoup mieux pourvu que nous ne saurions le désirer, ce voile qui le cache n'empêchant pas qu'il ne se découvre à ceux qu'il connaît en devoir faire un bon usage ! Car encore qu'ils ne le voient pas des yeux du corps, ils ne laissent pas de le voir, puisqu'il se montre à leur âme par de grands sentiments intérieurs et en d'autres manières différentes. Demeurez de bon cœur avec lui, mes filles, et, pour vous enrichir de ses grâces, ne perdez pas un temps si favorable qu'est celui qui suit la sainte communion. Considérez qu'il n'y en a point où vous puissiez faire un si grand progrès dans la piété, et où votre divin Sauveur ait plus agréable que vous lui teniez compagnie. Prenez donc grand soin de vous recueillir alors et de vous tenir près de lui ; et, à moins que l'obéissance ne vous appelle ailleurs, faites que votre âme demeure tout entière en la présence de son Seigneur, parce qu'étant son véritable maître il ne manquera pas de l'instruire, quoiqu'il le fasse d'une manière qu'elle-même ne comprend pas ; mais si en détournant aussitôt vos pensées de lui vous manquez au respect que vous devez à ce roi de gloire qui est au dedans de vous, ne vous plaignez que de vous-mêmes. N'oubliez jamais, mes sœurs, combien ce temps d'après la sainte communion, nous est favorable pour être instruites par notre maître, pour entendre dans le fond de notre cœur ses paroles intérieures, pour baiser ses pieds sacrés en reconnaissance de ce qu'il a daigné nous donner ses saintes instructions, et pour le prier de ne se point éloigner de nous. Que si pour lui demander en un autre temps la même chose nous nous présentons devant une de ses images, il me semble que lorsque nous l'avons lui-même présent en nous, ce serait une folie de le quitter pour s'adresser à son tableau, comme c'en serait une, sans doute, si, ayant le portrait d'une personne que nous aimerions extrêmement, et cette personne nous venant voir, nous la quittions sans lui rien dire pour aller nous entretenir avec ce portrait. Mais savez-vous en quel temps cela n'est pas moins utile que saint et que j'y prends un très-grand plaisir ? c'est quand Notre-Seigneur s'éloigne de nous, et nous fait connaître son absence parles sécheresses où il nous laisse ; alors ce m'est une telle consolation de considérer le portrait de celui que j'ai tant de sujet d'aimer, que je désirerais de ne jamais pouvoir tourner les yeux sans le voir ; car sur quel objet plus saint et plus agréable pouvons-nous arrêter notre vue que sur celui qui a tant d'amour pour nous, et qui est le principe et la source de tons les biens ? Oh ! que malheureux sont ces hérétiques qui ont perdu par leur faute cette consolation et tant d'autres ! Puis donc qu'après avoir reçu la très-sainteEucharistie, vous avez au dedans de vous Jésus-Christ même, fermez les yeux du corps pour ouvrir les yeux de l'âme, afin de le regarder dans le milieu de votre cœur ; car je vous ai déjà dit, je vous le redis encore et je voudrais le dire sans cesse,que si vous vous y accoutumez toutes les fois que vous aurez communié, et vous efforcez d'avoir la conscience si pure, qu'il vous soit permis de jouir souvent d'un si grand bonheur, ce divin époux ne se déguisera point de telle sorte, qu'il ne se fasse en diverses manières connaître à vous à proportion du désir que vous aurez de le connaître, et ce désir pourra être tel, qu'il se découvrira à votre âme. Mais si, aussitôt après l'avoir reçu, au lieu de lui témoigner notre respect, nous sortons d'auprès de lui pour nous aller occuper à des choses basses, que doit-il faire ? Faut-il qu'il nous en retire par force afin de nous obliger à le regarder, et qu'il se fasse ensuite connaître à nous ? Non certes, puisque lorsqu'il se fit voir aux hommes à découvert et leur dit clairement qui il était, ils le traitèrent si mal, et un si petit nombre crut en lui. C'est bien assez de la faveur qu'il nous fait à tous de vouloir que nous sachions que c'est lui-même qui est présent dans cet adorable sacrement. Mais il ne se découvre et il ne fait part de sa grandeur et de ses trésors qu'à ceux qu'il sait le désirer avec ardeur, parce qu'il n'y a qu'eux qui soient ses véritables amis. Ainsi, celui-là l'importune en vain de se faire connaître à lui, qui n'est pas si heureux que d'être son ami, et de s'approcher de lui pour le recevoir, après avoir fait tout ce qui est en son pouvoir pour s'en rendre digne. Ces sortes de personnes, lorsqu'elles vont à la sainte table, une fois l'année, ont tant d'impatience d'avoir satisfait aux commandements de l'Église, qu'elles chassent Jésus-Christ hors d'elles-mêmes aussitôt qu'il y est entré, ou, pour mieux dire, les affaires, les occupations et les embarras du siècle possèdent leur esprit de telle sorte, qu'il semble que Notre-Seigneur ne sortira jamais assez tôt à leur gré de la maison de leur âme. 

    http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

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    « Reply #36 on: August 23, 2017, 02:09:24 AM »
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  • CHAPITRE XXXV. 

    La Sainte continue à parler de l'oraison de recueillement, et puis adresse sa parole au Père éternel. 

    DE L'ORAISON DE RECUEILLEMENT.

    Quoiqu'en traitant de l'oraison de recueillement, j'aie déjà fait voir comme nous devons nous retirer au dedans de nous pour y être seules avec Dieu, je n'ai pas laissé de m'étendre encore beaucoup sur ce sujet, parce que c'est une chose de grande importance. C'est ce qui me fait ajouter, mes filles, que lorsque vous entendrez la messe sans y communier, vous pourrez y communier spirituellement, parce que cette pratique sainte est extrêmement utile. Vous devez alors vous recueillir au dedans de vous tout de même que si vous aviez reçu le corps du Seigneur. Son amour s'imprime ainsi merveilleusement dans l'âme, parce que, nous préparant de la sorte à recevoir ses grâces, il ne manque jamais de nous les donner et de se communiquer à nous en diverses manières qui nous sont incompréhensibles. Car, comme si, durant l'hiver, entrant dans une chambre où il y aurait un grand feu, au lieu de nous en approcher nous nous tenions éloignées, nous ne pourrions nous bien chauffer, cela n'empêcherait pas que nous ne sentissions moins le froid que s'il n'y avait point de feu. Il en arrive ainsi dans la manière dont nous nous approchons de Jésus-Christ en la sainte communion ; mais avec cette différence, qu'il ne suffit pas de vouloir s'approcher du feu pour en ressentir la chaleur ; au lieu que si l'âme est bien disposée, c'est-à-dire, si elle a un véritable désir de perdre sa froideur et de s'unir à Jésus-Christ, comme à un feu qui doit répandre dans elle une ardeur divine, et qu'elle demeure ainsi quelque temps recueillie auprès de lui, elle se sentira tout échauffée durant plusieurs heures, et une seule étincelle qui sortira de ce feu sera capable de l'embraser toute. Or, il nous importe tant, mes filles, d'entrer dans cette disposition, que vous ne devez pas vous étonner si je le répète plusieurs fois. Que s'il arrive que dans les commencements cela ne vous réussisse pas, ne vous mettez point en peine ; car il se pourra faire que le démon, sachant quel est le dommage qu'il en recevrait, vous représentera qu'il y a beaucoup plus de dévotion à pratiquer d'autres exercices de piété, et vous mettra dans un tel serrement de cœur que vous ne saurez de quel côté vous tourner. Mais gardez-vous bien, si vous me croyez, de discontinuer, puisque rien ne peut mieux faire connaître à Notre-Seigneur que vous l'aimez véritablement. Souvenez-vous qu'il y a peu d'âmes qui l'accompagnent et qui le suivent dans les travaux, et que si nous en souffrons quelques-uns pour lui il nous en saura bien récompenser. Considérez aussi qu'il y en a qui non seulement ne veulent pas demeurer avec lui, mais le chassent de chez eux. N'est-il pas juste que nous souffrions quelque chose afin qu'il connaisse que nous désirons de le voir ? Et puisqu'il n'y a rien qu'il ne souffre et qu'il ne veuille souffrir pour trouver une âme qui le reçoive et le retienne chez elle avec joie, faites que ce soit la vôtre ; car s'il ne s'en trouvait aucune qui se tint honorée de sa présence, son Père éternel n'aurait-il pas raison de ne point permettre qu'il demeurât avec nous ? Mais il a tant d'affection pour ceux qui l'aiment, et tant de bonté pour ceux qui le servent, que, connaissant les sentiments de son cher Fils, il ne veut pas l'empêcher d'accomplir un ouvrage si digne de sa bonté, et dans lequel il témoigne si parfaitement quelle est la grandeur de son amour. « Dieu tout-puissant, qui êtes dans les cieux, il n'y a point de doute que ne pouvant refuser à votre fils une chose qui nous est si avantageuse, vous lui accordiez sa demande. Mais après qu'il a voulu avec tant d'affection vous parler pour nous, ne se trouvera-t-il point, comme je l'ai dit, quelques personnes qui veuillent aussi vous parler pour lui ? Soyons ces personnes, mes filles, et quoique, étant si misérables, ce serait être bien hardies de l'entreprendre, ne laissons pas, pour obéir à notre Sauveur, qui nous commande de nous adresser à son Père, de lui demander que, puisque son Fils n'a rien oublié de ce qu'il pouvait faire pour les hommes, en nous donnant son divin corps dans cet auguste sacrifice, afin que nous puissions le lui offrir, non pas une seule fois, mais plusieurs, il empêche qu'il n'y soit plus traité si indignement, et qu'il arrête le cours d'un mal si étrange, en faisant cesser les crimes de ces malheureux hérétiques qui abattent les églises où cette adorable hostie repose, massacrent les prêtres et abolissent les sacrements. S'est-il jamais, mon Dieu, rien vu de semblable ! Faites donc finir le monde, ou remédiez à ces sacrilèges. Il n'y a point de cœur qui les puisse supporter, non pas même le nôtre, quelque mauvaises et quelque imparfaites que nous soyons. Je vous conjure donc, ô Père éternel, de ne point souffrir ces désordres ; arrêtez ce feu qui croit toujours, puisque, si vous le voulez, vous le pouvez. Considérez que votre divin Fils est encore au monde, et qu'il est bien juste que le respect qu'on lui doit fasse cesser des actions si abominables. Car comment son incomparable pureté peut-elle souffrir qu'on les commette dans l'église, qui est la maison toute pure et toute sainte qu'il a choisie pour sa demeure ? Que si vous ne voulez, ô mon Dieu, faire cela pour l'amour de nous, qui ne le méritons pas, faites-le pour l'amour de lui ; car nous n'oserions vous supplier qu'il cesse d'être avec nous, puisqu'il a obtenu de vous que vous l'y laisseriez durant tout ce jour, c'est-à-dire, durant toute la durée du monde ; sans quoi, que serait-ce de nous ? Tout ne périraitil pas, puisque ce précieux gage est la seule chose qui soit capable de vous apaiser ? Remédiez donc, Seigneur, à un si grand mal : il ne peut être arrêté que par un puissant remède, et ce remède ne peut venir que de vous, Seigneur, qui ne manquez jamais de reconnaître ce que l'on fait pour l'amour de vous. Que je serais heureuse si je vous avais rendu tant de services, qu'ayant quelque droit de vous importuner, je pusse vous demander pour récompense une si grande faveur ! Mais hélas ! je suis bien éloignée d'être en cet état, puisque ce sont peut-être mes péchés qui vous ayant irrité ont attiré sur nous tous ces maux. Que dois-je donc faire, mon Créateur, sinon de vous présenter ce très-sacré pain, vous le donner après l'avoir reçu de vous, et vous conjurer, par les mérites de votre Fils, de m’accorder cette grâce qu'il a méritée en tant de manières ? Ne différez pas davantage, ô Dieu tout-puissant, à calmer cette tempête ; ne souffrez pas que le vaisseau de votre Église soit toujours agité de tant d'orages, et sauvez-nous, car nous périssons ! »

    http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

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    « Reply #37 on: February 20, 2018, 03:10:33 AM »
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  • CHAPITRE XXVI.
    Des moyens de recueillir ses pensées, pour tâcher de joindre
    l'oraison mentale à la vocale.
    DELAMANIÈRE DE JOINDRE L'ORAISON MENTALE À LA VOCALE
    .
    Il faut revenir maintenant à notre oraison vocale, afin
    d'apprendre à prier de telle sorte en cette manière, qu'encore que nous
    ne nous en apercevions pas, Dieu y joigne aussi l'oraison mentale.
    Vous savez qu'il faut la commencer par l'examen de conscience, puis
    dire le
    Confiteor,
    et faire le signe de la croix. Mais étant seules
    lorsque vous vous employez à une si sainte occupation, tâchez, mes
    filles, d'avoir compagnie
    ; et quelle meilleure compagnie pourrez-
    vous avoir que celui-là même qui vous a enseigné l'oraison que vous
    allez dire
    ? Imaginez-vous donc, mes sœurs, que vous êtes avec
    Notre-Seigneur Jésus-Christ
    ; considérez avec combien d'amour et
    d'humilité il vous a appris à faire cette prière
    ; et, croyez-moi, ne
    vous éloignez jamais, si vous pouvez, d'un ami si parfait et si
    véritable. Que si vous vous accoutumez à demeurer avec lui, et qu'il
    connaisse que vous désirez de tout votre cœur non-seulement de ne le
    point perdre de vue, mais de faire tout ce qui sera en votre pouvoir
    pour essayer de lui plaire, vous ne pourrez, comme l'on dit
    d'ordinaire, le chasser d'auprès de vous
    : jamais il ne vous
    abandonnera
    ; il vous assistera dans tous vos besoins
    ; et quelque part
    que vous alliez, il vous tiendra toujours compagnie. Or, croyez-vous
    que ce soit un bonheur et un secours peu considérable que d'avoir
    sans cesse à ses cotés un tel ami
    ?
    O mes sœurs, vous qui ne sauriez beaucoup discourir avec
    l'entendement, ni porter vos pensées à méditer, sans vous trouver
    aussitôt distraites, accoutumez-vous, je vous en prie, à ce que je
    viens de dire. Je sais par ma propre expérience que vous le pouvez
    ;
    car j'ai passé plusieurs années dans cette peine de ne pouvoir arrêter
    mon esprit durant l'oraison, et j'avoue qu'elle est très-grande. Mais si
    nous demandons à Dieu avec humilité qu'il nous en soulage, il est si
    bon qu'assurément il ne nous laissera pas ainsi seules, et nous viendra
    tenir compagnie. Que si nous ne pouvons acquérir ce bonheur en un
    an, acquérons-le en plusieurs années
    : car doit-on plaindre le temps à
    une occupation où il est si utilement employé
    ? Et qui nous empêche
    de l'y employer
    ? Je vous dis encore que l'on peut s'y accoutumer en
    travaillant à s'approcher toujours d'un si bon maître.
    Je ne vous demande pas néanmoins de penser continuellement
    à lui, de former plusieurs raisonnements, et d'appliquer votre esprit à
    faire de grandes et de subtiles considérations
    ; mais je vous demande
    seulement de le regarder
    ; car, si vous ne pouvez faire davantage, qui
    vous empêche de tenir au moins durant un peu de temps les yeux de
    votre âme attachés sur cet adorable époux de vos âmes
    ? Quoi
    ! vous
    pouvez bien regarder des choses difformes, et vous ne pourriez pas
    regarder le plus beau de tous les objets imaginables
    ? Que si après
    l'avoir considéré, vous ne le trouvez pas beau, je vous permets de ne
    plus le regarder, quoique cet époux céleste ne cesse de tenir ses yeux
    arrêtés sur vous. Hélas
    ! encore qu'il ait souffert de vous mille
    indignités, il ne laisse pas de vous regarder
    ; et vous croiriez faire un
    grand effort si vous détourniez vos regards des choses extérieures,
    pour les jeter quelquefois sur lui
    ! Considérez, comme le dit l'épouse
    dans le Cantique, qu'il ne désire autre chose, sinon que nous le
    regardions. Ainsi, pourvu que vous le cherchiez, vous le trouverez tel
    que vous le désirerez
    ; car il prend tant de plaisir à voir que nous
    attachons notre vue sur lui, qu'il n'y a rien qu'il ne fasse pour nous y
    porter.
    On dit que les femmes, pour bien vivre avec leurs maris,
    doivent suivre tous leurs sentiments, témoigner de la tristesse
    lorsqu'ils sont tristes, et de la joie quand ils sont gais, quoiqu'elles
    n'en aient point dans le cœur
    ; ce qui, en passant, vous doit faire
    remarquer, mes sœurs, de quelle sujétion il a plu à Dieu de nous
    délivrer. C'est là véritablement et sans rien exagérer, de quelle
    manière Notre-Seigneur traite avec nous
    ; car il veut que nous soyons
    maîtresses
    ; il assujettit à nos désirs, et se conforme à nos sentiments.
    Ainsi, si vous êtes dans la joie, considérez-le ressuscité
    ; et alors quel
    contentement sera le vôtre, de le voir sortir du tombeau tout éclatant
    de perfection, tout brillant de majesté, tout resplendissant de lumière
    et tout comblé du plaisir que donne à un vainqueur le gain d'une
    sanglante bataille, qui le rend maître d'un si grand royaume qu'il a
    conquis seulement pour vous le donner
    ! Pourrez-vous, après cela,
    croire que c'est beaucoup faire de jeter quelquefois les yeux sur celui
    qui veut ainsi vous mettre le sceptre à la main et la couronne sur la
    tête
    ?
    Que si vous êtes tristes ou dans la souffrance, considérez-le
    allant au jardin, et jugez quelles doivent être les peines dont son âme
    était accablée, puisque encore qu'il fût non-seulement patient, mais la
    patience même, il ne laissa pas de faire connaître sa tristesse, et de
    s'en plaindre. Considérez-le attaché à la colonne par l'excès de
    l'amour qu'il a pour nous, accablé de douleurs, déchiré à coups de
    fouets, persécuté des uns, outragé des autres, transi de froid, renoncé
    et abandonné par ses amis, et dans une si grande solitude, qu'il vous
    sera facile de vous consoler avec lui seule à seul. Ou bien considérez-
    le chargé de sa croix, sans que même, en cet état, il lui soit donné le
    temps de respirer
    ; car, pourvu que vous tâchiez de vous consoler
    avec ce divin Sauveur, et que vous tourniez la tête de son côté pour le
    regarder, il oubliera ses douleurs pour faire cesser les vôtres
    ; et
    quoique ses yeux soient tout trempés de ses larmes, sa compassion
    les lui fera arrêter sur vous avec une douceur inconcevable.
    Si vous sentez, mes filles, que votre cœur soit attendri en
    voyant votre époux en cet état
    ; si, ne vous contentant pas de le
    regarder, vous prenez plaisir à vous entretenir avec lui, non par des
    discours étudiés, mais avec des paroles simples, qui lui témoignent
    combien ce qu'il souffre vous est sensible, ce sera alors que vous
    pourrez lui dire
    : «
    O Seigneur du monde et vrai époux de mon âme,
    est-il possible que vous vous trouviez réduit à une telle extrémité
    ! O
    mon Sauveur et mon Dieu, est-il possible que vous ne dédaigniez pas
    la compagnie d'une aussi vile créature que je suis
    ! car il me semble
    que je remarque, à votre visage, que vous tirez quelque consolation
    de moi. Comment se peut-il faire que les anges vous laissent seul, et
    que votre Père vous abandonne sans vous consoler
    ? Puis donc que
    cela est ainsi, et que vous voulez bien tant souffrir pour l'amour de
    moi, qu'est-ce que ce peu que je souffre pour l'amour de vous, et de
    quoi puis-je me plaindre
    ? Je suis tellement confuse de vous avoir vu
    en ce déplorable état, que je suis résolue de souffrir tous les maux qui
    pourront m'arriver, et de les considérer comme des biens, afin de
    vous imiter en quelque chose. Marchons donc ensemble, mon
    Sauveur
    ; je suis résolue de vous suivre en quelque part que vous
    alliez, et je passerai partout où vous passerez.
    »
    Embrassez ainsi, mes filles, la croix de votre divin
    Rédempteur, et, pourvu que vous le soulagiez en lui aidant à la
    porter, souffrez sans peine que les Juifs vous foulent aux pieds
    ;
    méprisez tout ce qu'ils vous diront, fermez l'oreille à leurs
    insolences
    ; et quoique vous trébuchiez, et que vous tombiez avec
    votre saint époux, n'abandonnez point cette croix. Considérez l'excès
    inconcevable de ses souffrances, et quelque grandes que vous vous
    imaginiez que soient les vôtres, et quelque sensibles qu'elles vous
    soient, elles vous sembleront si légères en comparaison des siennes,
    que vous vous trouverez toutes consolées.
    Vous me demanderez peut-être, mes sœurs, comment cela se
    peut pratiquer, et vous me direz que si vous aviez pu voir des yeux
    du corps notre Sauveur, lorsqu'il était dans le monde, vous auriez
    avec joie suivi ce conseil, sans les détourner jamais de dessus lui
    ;
    n'ayez point, je vous prie, cette croyance. Quiconque ne veut pas
    maintenant faire un peu d'efforts pour se recueillir et le regarder au-
    dedans de soi, ce qu'on peut faire sans aucun péril, et en y apportant
    seulement un peu de soin, aurait beaucoup moins pu se résoudre à
    demeurer avec la Magdeleine au pied de la croix, lorsqu'il aurait eu
    devant ses yeux l'objet de la mort. Car quelles ont été, à votre avis,
    les souffrances de la glorieuse Vierge et de cette bienheureuse
    sainte
    ? Que de menaces
    ! que de paroles injurieuses
    ! que de rebuts
    et que de mauvais traitements ces ministres du démon ne leur firent-
    ils point éprouver
    ! Ce qu'elles endurèrent devait sans doute être bien
    terrible
    ; mais comme elles étaient plus touchées de ces souffrances
    du Fils de Dieu que des leurs propres, une plus grande douleur en
    étouffait une moindre. Ainsi, mes sœurs, vous ne devez pas vous
    persuader que vous auriez pu supporter de si grands maux, puisque
    vous ne sauriez maintenant en souffrir de si petits. Mais en vous y
    exerçant, vous pourrez passer des uns aux autres.
    Pour vous y aider, choisissez entre les images de Notre-
    Seigneur celle qui vous donnera le plus de dévotion, non pour la
    porter seulement sur vous, sans la regarder jamais, mais pour vous
    faire souvenir de parler souvent à lui
    ; et il ne manquera pas de vous
    mettre dans le cœur et dans la bouche ce que vous aurez à lui dire.
    Puisque vous parlez bien à d'autres personnes, comment les paroles
    pourraient-elles vous manquer pour vous entretenir avec Dieu
    ? Ne le
    croyez pas, mes sœurs
    ; et pour moi je ne saurais croire que cela
    puisse arriver, pourvu que vous vous y exerciez
    ; car,si vous ne le
    faites pas, qui doute que les paroles ne vous manquent, puisque en
    cessant de converser avec une personne, elle nous devient comme
    étrangère, quand même elle nous serait conjointe de parenté, et nous
    ne savons que lui dire parce que la parenté et l'amitié s'évanouissent
    lorsque la communication cesse.
    C'est aussi un autre fort bon moyen pour s'entretenir avec Dieu,
    que de prendre un livre en langage vulgaire, afin de recueillir
    l'entendement, pour pouvoir bien faire ensuite l'oraison vocale, et
    pour y accoutumer l'âme peu à peu par de saints artifices et de saints
    attraits, sans la dégoûter ni l'intimider. Représentez-vous que, depuis
    plusieurs années, vous êtes comme une femme qui a quitté son mari,
    que l'on ne saurait porter à retourner avec lui, sans user de beaucoup
    d'adresse. Voilà l'état où le péché nous a réduites
    ; notre âme est si
    accoutumée à se laisser emporter à tous ses plaisirs, ou pour mieux
    dire, à toutes ses peines, qu'elle ne se connaît plus elle-même. Ainsi,
    pour faire qu'elle veuille retourner en sa maison, il faut user de mille
    artifices
    ; car autrement, et si nous n'y travaillons peu à peu, nous ne
    pourrons jamais en venir à bout. Mais je vous assure encore que,
    pourvu que vous pratiquiez avec grand soin ce que je viens de vous
    dire, le profit que vous en ferez sera tel, que nulles paroles ne sont
    capables de l'exprimer.
    Tenez-vous donc toujours auprès de ce divin maître, avec un
    très-grand désir d'apprendre ce qu'il vous enseignera. Il vous rendra
    sans doute de bonnes disciples, et ne vous abandonnera point, à
    moins que vous ne l'abandonniez vous-mêmes. Considérez
    attentivement toutes ses paroles
    ; les premières qu'il prononcera vous
    feront connaître l'extrême amour qu'il vous porte
    ; et que peut-il y
    avoir de plus doux et de plus agréable à un bon disciple, que de voir
    que son maître l'aime
    !
    http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


     

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