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Author Topic: Chemin de la Perfection  (Read 41755 times)

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Re: Chemin de la Perfection
« Reply #25 on: June 05, 2017, 12:18:37 AM »
CHAPITRE XXV. 

Qu'on peut passer en un instant de l'oraison vocale à la contemplation parfaite. Différence entre la contemplation et l'oraison qui n'est que mentale ; et en quoi consiste cette dernière. Dieu seul dans la contemplation opère en nous. 

QUE L'ON PEUT PASSER DE L'ORAISON VOCALE À LA CONTEMPLATION PARFAITE. 

Or, afin que vous n'imaginiez pas, mes filles, que l'on tire, plus de profit de la prière vocale faite avec la perfection que j'ai dite, je vous assure qu'il pourra se faire qu'en récitant le Pater, ou quelque autre oraison vocale, Dieu nous fera passer tout d'un coup dans une contemplation parfaite. C'est ainsi qu'il nous fait connaître qu'il écoute celui qui lui parle, et abaisse sa grandeur jusqu'à daigner lui parler aussi, en tenant son esprit comme en suspens, en arrêtant ses pensées, et en lui liant la langue de telle sorte que, quand il le voudrait, il ne pourrait proférer une seule parole qu'avec une peine extrême. Nous connaissons alors certainement que ce divin maître nous instruit sans nous faire entendre le son de sa voix, mais en tenant les puissances de notre âme comme suspendues, parce qu'au lieu de nous aider en agissant, elles ne pourraient agir sans nous nuire. DE LA CONTEMPLATION PARFAITE. Les personnes que Notre-Seigneur favorise d'une telle grâce se trouvent dans la jouissance de ce bonheur sans savoir comment elles en jouissent. Elles se trouvent embrasées d'amour sans savoir comment elles aiment ; elles trouvent qu'elles possèdent ce qu'elles aiment, sans savoir comment elles le possèdent : tout ce qu'elles peuvent faire est de connaître que l'entendement ne saurait aller jusqu'à s'imaginer, ni le désir jusqu'à souhaiter un aussi grand bien qu'est celui dont elles jouissent. Leur volonté l'embrasse sans savoir de quelle manière elle l'embrasse ; et selon le peu que ces âmes sont capables de comprendre, elles voient que ce bien est d'un tel prix, que tous les travaux de la terre joints ensemble ne pourraient jamais le mériter. C'est un don de celui qui a créé le ciel et la terre, et qu'il tire des trésors de sa sagesse et de sa toute-puissance, pour en gratifier qui il lui plait. Voilà, mes filles, ce que c'est que la contemplation parfaite, et vous pouvez connaître maintenant en quoi elle diffère de l'oraison mentale, qui ne consiste, comme je l'ai dit, qu'à penser et à entendre ce que nous disons, à qui nous le disons, et qui nous sommes, nous qui avons la hardiesse d'entretenir un si grand seigneur. Avoir ces pensées et autres semblables, telles que sont celles du peu de service que nous avons rendu à un tel maître, et de la grandeur de notre obligation à le servir, c'est proprement l'oraison mentale. Ne vous imaginez pas qu'il y ait autre différence, et que le nom ne vous fasse point de peur, comme s'il renfermait quelque mystère incompréhensible. Dire le Pater noster et l'Ave, Maria, ou quelque autre prière, c'est une oraison vocale, mais si elle n'est accompagnée de la mentale, jugez, je vous prie, quel beau concert ce serait, puisque quelquefois les paroles ne se suivraient seulement pas. Nous pouvons quelque chose de nous-mêmes, avec l'assistance de Dieu, dans ces deux sortes d'oraison, la mentale et la vocale ; mais quant à la contemplation dont je viens de parler, nous n'y pouvons rien du tout ;Notre-Seigneur opère seul, c'est son ouvrage ; et comme cet ouvrage est au-dessus de la nature, la nature n'y a nulle part. Or, d'autant que j'en ai parlé fort au long et le plus clairement que j'ai pu dans la relation que j'ai écrite de ma vie, par l'ordre de mes supérieurs, je ne le répéterai pas ici, et me contenterai seulement d'en dire un mot en passant. Que si celles qui seront si heureuses que d'arriver à cet état de contemplation, peuvent avoir l'écrit dont je parle, elles y trouveront quelques points et quelques avis dans lesquels Notre-Seigneur a voulu que je réussisse assez bien. Ces avis pourront beaucoup les consoler et leur être utiles, selon mon opinion et celle de quelques personnes qui les ont vus, et qui les gardent par l'estime qu'elles en font : ce que je ne vous dirais pas sans cela, parce que j'aurais honte de vous portera faire quelque cas d'une chose qui vient de moi, et queNotre-Seigneur sait combien est grande la confusion avec laquelle j'écris la plupart de ce que j'écris. Mais qu'il soit, béni à jamais de me souffrir tout imparfaite que je suis ! Que celles donc, connue je l'ai dit, que Dieu favorisera de cette oraison surnaturelle, tâchent, après ma mort, d'avoir cet écrit, où j'en parle si particulièrement ; et quant aux autres, qu'elles se contentent de s'efforcer de pratiquer ce que je dis dans celui-ci, afin que NotreSeigneur la leur donne, en faisant pour cela de leur côté, tant par leurs actions que parleurs prières, tous les efforts qui seront en leur pouvoir, et qu'après elles le laissent faire ; car lui seul la peut donner ; et il ne vous la refusera pas, pourvu que vous ne demeuriez point à moitié chemin, mais que vous marchiez toujours courageusement pour arriver à la fin de cette carrière sainte.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #26 on: June 10, 2017, 01:22:53 AM »
CHAPITRE XXVI. 

Des moyens de recueillir ses pensées, pour tâcher de joindre l'oraison mentale à la vocale.

DE LA MANIÈRE DE JOINDRE L'ORAISON MENTALE À LA VOCALE. 

Il faut revenir maintenant à notre oraison vocale, afin d'apprendre à prier de telle sorte en cette manière, qu'encore que nous ne nous en apercevions pas, Dieu y joigne aussi l'oraison mentale. Vous savez qu'il faut la commencer par l'examen de conscience, puis dire le Confiteor, et faire le signe de la croix. Mais étant seules lorsque vous vous employez à une si sainte occupation, tâchez, mes filles, d'avoir compagnie ; et quelle meilleure compagnie pourrezvous avoir que celui-là même qui vous a enseigné l'oraison que vous allez dire ? Imaginez-vous donc, mes sœurs, que vous êtes avec Notre-Seigneur Jésus-Christ ; considérez avec combien d'amour et d'humilité il vous a appris à faire cette prière ; et, croyez-moi, ne vous éloignez jamais, si vous pouvez, d'un ami si parfait et si véritable. Que si vous vous accoutumez à demeurer avec lui, et qu'il connaisse que vous désirez de tout votre cœur non-seulement de ne le point perdre de vue, mais de faire tout ce qui sera en votre pouvoir pour essayer de lui plaire, vous ne pourrez, comme l'on dit d'ordinaire, le chasser d'auprès de vous : jamais il ne vous abandonnera ; il vous assistera dans tous vos besoins ; et quelque part que vous alliez, il vous tiendra toujours compagnie. Or, croyez-vous que ce soit un bonheur et un secours peu considérable que d'avoir sans cesse à ses cotés un tel ami ? O mes sœurs, vous qui ne sauriez beaucoup discourir avec l'entendement, ni porter vos pensées à méditer, sans vous trouver aussitôt distraites, accoutumez-vous, je vous en prie, à ce que je viens de dire. Je sais par ma propre expérience que vous le pouvez ; car j'ai passé plusieurs années dans cette peine de ne pouvoir arrêter mon esprit durant l'oraison, et j'avoue qu'elle est très-grande. Mais si nous demandons à Dieu avec humilité qu'il nous en soulage, il est si bon qu'assurément il ne nous laissera pas ainsi seules, et nous viendra tenir compagnie. Que si nous ne pouvons acquérir ce bonheur en un an, acquérons-le en plusieurs années : car doit-on plaindre le temps à une occupation où il est si utilement employé ? Et qui nous empêche de l'y employer ? Je vous dis encore que l'on peut s'y accoutumer en travaillant à s'approcher toujours d'un si bon maître. Je ne vous demande pas néanmoins de penser continuellement à lui, de former plusieurs raisonnements, et d'appliquer votre esprit à faire de grandes et de subtiles considérations ; mais je vous demande seulement de le regarder ; car, si vous ne pouvez faire davantage, qui vous empêche de tenir au moins durant un peu de temps les yeux de votre âme attachés sur cet adorable époux de vos âmes ? Quoi ! vous pouvez bien regarder des choses difformes, et vous ne pourriez pas regarder le plus beau de tous les objets imaginables ? Que si après l'avoir considéré, vous ne le trouvez pas beau, je vous permets de ne plus le regarder, quoique cet époux céleste ne cesse de tenir ses yeux arrêtés sur vous. Hélas ! encore qu'il ait souffert de vous mille indignités, il ne laisse pas de vous regarder ; et vous croiriez faire un grand effort si vous détourniez vos regards des choses extérieures, pour les jeter quelquefois sur lui ! Considérez, comme le dit l'épouse dans le Cantique, qu'il ne désire autre chose, sinon que nous le regardions. Ainsi, pourvu que vous le cherchiez, vous le trouverez tel que vous le désirerez ; car il prend tant de plaisir à voir que nous attachons notre vue sur lui, qu'il n'y a rien qu'il ne fasse pour nous y porter. On dit que les femmes, pour bien vivre avec leurs maris, doivent suivre tous leurs sentiments, témoigner de la tristesse lorsqu'ils sont tristes, et de la joie quand ils sont gais, quoiqu'elles n'en aient point dans le cœur ; ce qui, en passant, vous doit faire remarquer, mes sœurs, de quelle sujétion il a plu à Dieu de nous délivrer. C'est là véritablement et sans rien exagérer, de quelle manière Notre-Seigneur traite avec nous ; car il veut que nous soyons maîtresses ; il assujettit à nos désirs, et se conforme à nos sentiments. Ainsi, si vous êtes dans la joie, considérez-le ressuscité ; et alors quel contentement sera le vôtre, de le voir sortir du tombeau tout éclatant de perfection, tout brillant de majesté, tout resplendissant de lumière et tout comblé du plaisir que donne à un vainqueur le gain d'une sanglante bataille, qui le rend maître d'un si grand royaume qu'il a conquis seulement pour vous le donner ! Pourrez-vous, après cela, croire que c'est beaucoup faire de jeter quelquefois les yeux sur celui qui veut ainsi vous mettre le sceptre à la main et la couronne sur la tête ? Que si vous êtes tristes ou dans la souffrance, considérez-le allant au jardin, et jugez quelles doivent être les peines dont son âme était accablée, puisque encore qu'il fût non-seulement patient, mais la patience même, il ne laissa pas de faire connaître sa tristesse, et de s'en plaindre. Considérez-le attaché à la colonne par l'excès de l'amour qu'il a pour nous, accablé de douleurs, déchiré à coups de fouets, persécuté des uns, outragé des autres, transi de froid, renoncé et abandonné par ses amis, et dans une si grande solitude, qu'il vous sera facile de vous consoler avec lui seule à seul. Ou bien considérezle chargé de sa croix, sans que même, en cet état, il lui soit donné le temps de respirer ; car, pourvu que vous tâchiez de vous consoler avec ce divin Sauveur, et que vous tourniez la tête de son côté pour le regarder, il oubliera ses douleurs pour faire cesser les vôtres ; et quoique ses yeux soient tout trempés de ses larmes, sa compassion les lui fera arrêter sur vous avec une douceur inconcevable. Si vous sentez, mes filles, que votre cœur soit attendri en voyant votre époux en cet état ; si, ne vous contentant pas de le regarder, vous prenez plaisir à vous entretenir avec lui, non par des discours étudiés, mais avec des paroles simples, qui lui témoignent combien ce qu'il souffre vous est sensible, ce sera alors que vous pourrez lui dire : « O Seigneur du monde et vrai époux de mon âme, est-il possible que vous vous trouviez réduit à une telle extrémité ! O mon Sauveur et mon Dieu, est-il possible que vous ne dédaigniez pas la compagnie d'une aussi vile créature que je suis ! car il me semble que je remarque, à votre visage, que vous tirez quelque consolation de moi. Comment se peut-il faire que les anges vous laissent seul, et que votre Père vous abandonne sans vous consoler ? Puis donc que cela est ainsi, et que vous voulez bien tant souffrir pour l'amour de moi, qu'est-ce que ce peu que je souffre pour l'amour de vous, et de quoi puis-je me plaindre ? Je suis tellement confuse de vous avoir vu en ce déplorable état, que je suis résolue de souffrir tous les maux qui pourront m'arriver, et de les considérer comme des biens, afin de vous imiter en quelque chose. Marchons donc ensemble, mon Sauveur ; je suis résolue de vous suivre en quelque part que vous alliez, et je passerai partout où vous passerez. » Embrassez ainsi, mes filles, la croix de votre divin Rédempteur, et, pourvu que vous le soulagiez en lui aidant à la porter, souffrez sans peine que les Juifs vous foulent aux pieds ; méprisez tout ce qu'ils vous diront, fermez l'oreille à leurs insolences ; et quoique vous trébuchiez, et que vous tombiez avec votre saint époux, n'abandonnez point cette croix. Considérez l'excès inconcevable de ses souffrances, et quelque grandes que vous vous imaginiez que soient les vôtres, et quelque sensibles qu'elles vous soient, elles vous sembleront si légères en comparaison des siennes, que vous vous trouverez toutes consolées. Vous me demanderez peut-être, mes sœurs, comment cela se peut pratiquer, et vous me direz que si vous aviez pu voir des yeux du corps notre Sauveur, lorsqu'il était dans le monde, vous auriez avec joie suivi ce conseil, sans les détourner jamais de dessus lui ; n'ayez point, je vous prie, cette croyance. Quiconque ne veut pas maintenant faire un peu d'efforts pour se recueillir et le regarder audedans de soi, ce qu'on peut faire sans aucun péril, et en y apportant seulement un peu de soin, aurait beaucoup moins pu se résoudre à demeurer avec la Magdeleine au pied de la croix, lorsqu'il aurait eu devant ses yeux l'objet de la mort. Car quelles ont été, à votre avis, les souffrances de la glorieuse Vierge et de cette bienheureuse sainte ? Que de menaces ! que de paroles injurieuses ! que de rebuts et que de mauvais traitements ces ministres du démon ne leur firentils point éprouver ! Ce qu'elles endurèrent devait sans doute être bien terrible ; mais comme elles étaient plus touchées de ces souffrances du Fils de Dieu que des leurs propres, une plus grande douleur en étouffait une moindre. Ainsi, mes sœurs, vous ne devez pas vous persuader que vous auriez pu supporter de si grands maux, puisque vous ne sauriez maintenant en souffrir de si petits. Mais en vous y exerçant, vous pourrez passer des uns aux autres. Pour vous y aider, choisissez entre les images de NotreSeigneur celle qui vous donnera le plus de dévotion, non pour la porter seulement sur vous, sans la regarder jamais, mais pour vous faire souvenir de parler souvent à lui ; et il ne manquera pas de vous mettre dans le cœur et dans la bouche ce que vous aurez à lui dire. Puisque vous parlez bien à d'autres personnes, comment les paroles pourraient-elles vous manquer pour vous entretenir avec Dieu ? Ne le croyez pas, mes sœurs ; et pour moi je ne saurais croire que cela puisse arriver, pourvu que vous vous y exerciez ; car,si vous ne le faites pas, qui doute que les paroles ne vous manquent, puisque en cessant de converser avec une personne, elle nous devient comme étrangère, quand même elle nous serait conjointe de parenté, et nous ne savons que lui dire parce que la parenté et l'amitié s'évanouissent lorsque la communication cesse. C'est aussi un autre fort bon moyen pour s'entretenir avec Dieu, que de prendre un livre en langage vulgaire, afin de recueillir l'entendement, pour pouvoir bien faire ensuite l'oraison vocale, et pour y accoutumer l'âme peu à peu par de saints artifices et de saints attraits, sans la dégoûter ni l'intimider. Représentez-vous que, depuis plusieurs années, vous êtes comme une femme qui a quitté son mari, que l'on ne saurait porter à retourner avec lui, sans user de beaucoup d'adresse. Voilà l'état où le péché nous a réduites ; notre âme est si accoutumée à se laisser emporter à tous ses plaisirs, ou pour mieux dire, à toutes ses peines, qu'elle ne se connaît plus elle-même. Ainsi, pour faire qu'elle veuille retourner en sa maison, il faut user de mille artifices ; car autrement, et si nous n'y travaillons peu à peu, nous ne pourrons jamais en venir à bout. Mais je vous assure encore que, pourvu que vous pratiquiez avec grand soin ce que je viens de vous dire, le profit que vous en ferez sera tel, que nulles paroles ne sont capables de l'exprimer. Tenez-vous donc toujours auprès de ce divin maître, avec un très-grand désir d'apprendre ce qu'il vous enseignera. Il vous rendra sans doute de bonnes disciples, et ne vous abandonnera point, à moins que vous ne l'abandonniez vous-mêmes. Considérez attentivement toutes ses paroles ; les premières qu'il prononcera vous feront connaître l'extrême amour qu'il vous porte ; et que peut-il y avoir de plus doux et de plus agréable à un bon disciple, que de voir que son maître l'aime ! 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


Re: Chemin de la Perfection
« Reply #27 on: June 17, 2017, 01:54:19 AM »
CHAPITRE XXVI. 

Des moyens de recueillir ses pensées, pour tâcher de joindre l'oraison mentale à la vocale. 

DE LA MANIÈRE DE JOINDRE L'ORAISON MENTALE À LA VOCALE. 

Il faut revenir maintenant à notre oraison vocale, afin d'apprendre à prier de telle sorte en cette manière, qu'encore que nous ne nous en apercevions pas, Dieu y joigne aussi l'oraison mentale. Vous savez qu'il faut la commencer par l'examen de conscience, puis dire le Confiteor, et faire le signe de la croix. Mais étant seules lorsque vous vous employez à une si sainte occupation, tâchez, mes filles, d'avoir compagnie ; et quelle meilleure compagnie pourrezvous avoir que celui-là même qui vous a enseigné l'oraison que vous allez dire ? Imaginez-vous donc, mes sœurs, que vous êtes avec Notre-Seigneur Jésus-Christ ; considérez avec combien d'amour et d'humilité il vous a appris à faire cette prière ; et, croyez-moi, ne vous éloignez jamais, si vous pouvez, d'un ami si parfait et si véritable. Que si vous vous accoutumez à demeurer avec lui, et qu'il connaisse que vous désirez de tout votre cœur non-seulement de ne le point perdre de vue, mais de faire tout ce qui sera en votre pouvoir pour essayer de lui plaire, vous ne pourrez, comme l'on dit d'ordinaire, le chasser d'auprès de vous : jamais il ne vous abandonnera ; il vous assistera dans tous vos besoins ; et quelque part que vous alliez, il vous tiendra toujours compagnie. Or, croyez-vous que ce soit un bonheur et un secours peu considérable que d'avoir sans cesse à ses cotés un tel ami ? O mes sœurs, vous qui ne sauriez beaucoup discourir avec l'entendement, ni porter vos pensées à méditer, sans vous trouver aussitôt distraites, accoutumez-vous, je vous en prie, à ce que je viens de dire. Je sais par ma propre expérience que vous le pouvez ; car j'ai passé plusieurs années dans cette peine de ne pouvoir arrêter mon esprit durant l'oraison, et j'avoue qu'elle est très-grande. Mais si nous demandons à Dieu avec humilité qu'il nous en soulage, il est si bon qu'assurément il ne nous laissera pas ainsi seules, et nous viendra tenir compagnie. Que si nous ne pouvons acquérir ce bonheur en un an, acquérons-le en plusieurs années : car doit-on plaindre le temps à une occupation où il est si utilement employé ? Et qui nous empêche de l'y employer ? Je vous dis encore que l'on peut s'y accoutumer en travaillant à s'approcher toujours d'un si bon maître. Je ne vous demande pas néanmoins de penser continuellement à lui, de former plusieurs raisonnements, et d'appliquer votre esprit à faire de grandes et de subtiles considérations ; mais je vous demande seulement de le regarder ; car, si vous ne pouvez faire davantage, qui vous empêche de tenir au moins durant un peu de temps les yeux de votre âme attachés sur cet adorable époux de vos âmes ? Quoi ! vous pouvez bien regarder des choses difformes, et vous ne pourriez pas regarder le plus beau de tous les objets imaginables ? Que si après l'avoir considéré, vous ne le trouvez pas beau, je vous permets de ne plus le regarder, quoique cet époux céleste ne cesse de tenir ses yeux arrêtés sur vous. Hélas ! encore qu'il ait souffert de vous mille indignités, il ne laisse pas de vous regarder ; et vous croiriez faire un grand effort si vous détourniez vos regards des choses extérieures, pour les jeter quelquefois sur lui ! Considérez, comme le dit l'épouse dans le Cantique, qu'il ne désire autre chose, sinon que nous le regardions. Ainsi, pourvu que vous le cherchiez, vous le trouverez tel que vous le désirerez ; car il prend tant de plaisir à voir que nous attachons notre vue sur lui, qu'il n'y a rien qu'il ne fasse pour nous y porter. On dit que les femmes, pour bien vivre avec leurs maris, doivent suivre tous leurs sentiments, témoigner de la tristesse lorsqu'ils sont tristes, et de la joie quand ils sont gais, quoiqu'elles n'en aient point dans le cœur ; ce qui, en passant, vous doit faire remarquer, mes sœurs, de quelle sujétion il a plu à Dieu de nous délivrer. C'est là véritablement et sans rien exagérer, de quelle manière Notre-Seigneur traite avec nous ; car il veut que nous soyons maîtresses ; il assujettit à nos désirs, et se conforme à nos sentiments. Ainsi, si vous êtes dans la joie, considérez-le ressuscité ; et alors quel contentement sera le vôtre, de le voir sortir du tombeau tout éclatant de perfection, tout brillant de majesté, tout resplendissant de lumière et tout comblé du plaisir que donne à un vainqueur le gain d'une sanglante bataille, qui le rend maître d'un si grand royaume qu'il a conquis seulement pour vous le donner ! Pourrez-vous, après cela, croire que c'est beaucoup faire de jeter quelquefois les yeux sur celui qui veut ainsi vous mettre le sceptre à la main et la couronne sur la tête ? Que si vous êtes tristes ou dans la souffrance, considérez-le allant au jardin, et jugez quelles doivent être les peines dont son âme était accablée, puisque encore qu'il fût non-seulement patient, mais la patience même, il ne laissa pas de faire connaître sa tristesse, et de s'en plaindre. Considérez-le attaché à la colonne par l'excès de l'amour qu'il a pour nous, accablé de douleurs, déchiré à coups de fouets, persécuté des uns, outragé des autres, transi de froid, renoncé et abandonné par ses amis, et dans une si grande solitude, qu'il vous sera facile de vous consoler avec lui seule à seul. Ou bien considérezle chargé de sa croix, sans que même, en cet état, il lui soit donné le temps de respirer ; car, pourvu que vous tâchiez de vous consoler avec ce divin Sauveur, et que vous tourniez la tête de son côté pour le regarder, il oubliera ses douleurs pour faire cesser les vôtres ; et quoique ses yeux soient tout trempés de ses larmes, sa compassion les lui fera arrêter sur vous avec une douceur inconcevable. Si vous sentez, mes filles, que votre cœur soit attendri en voyant votre époux en cet état ; si, ne vous contentant pas de le regarder, vous prenez plaisir à vous entretenir avec lui, non par des discours étudiés, mais avec des paroles simples, qui lui témoignent combien ce qu'il souffre vous est sensible, ce sera alors que vous pourrez lui dire : « O Seigneur du monde et vrai époux de mon âme, est-il possible que vous vous trouviez réduit à une telle extrémité ! O mon Sauveur et mon Dieu, est-il possible que vous ne dédaigniez pas la compagnie d'une aussi vile créature que je suis ! car il me semble que je remarque, à votre visage, que vous tirez quelque consolation de moi. Comment se peut-il faire que les anges vous laissent seul, et que votre Père vous abandonne sans vous consoler ? Puis donc que cela est ainsi, et que vous voulez bien tant souffrir pour l'amour de moi, qu'est-ce que ce peu que je souffre pour l'amour de vous, et de quoi puis-je me plaindre ? Je suis tellement confuse de vous avoir vu en ce déplorable état, que je suis résolue de souffrir tous les maux qui pourront m'arriver, et de les considérer comme des biens, afin de vous imiter en quelque chose. Marchons donc ensemble, mon Sauveur ; je suis résolue de vous suivre en quelque part que vous alliez, et je passerai partout où vous passerez. » Embrassez ainsi, mes filles, la croix de votre divin Rédempteur, et, pourvu que vous le soulagiez en lui aidant à la porter, souffrez sans peine que les Juifs vous foulent aux pieds ; méprisez tout ce qu'ils vous diront, fermez l'oreille à leurs insolences ; et quoique vous trébuchiez, et que vous tombiez avec votre saint époux, n'abandonnez point cette croix. Considérez l'excès inconcevable de ses souffrances, et quelque grandes que vous vous imaginiez que soient les vôtres, et quelque sensibles qu'elles vous soient, elles vous sembleront si légères en comparaison des siennes, que vous vous trouverez toutes Vous me demanderez peut-être, mes sœurs, comment cela se peut pratiquer, et vous me direz que si vous aviez pu voir des yeux du corps notre Sauveur, lorsqu'il était dans le monde, vous auriez avec joie suivi ce conseil, sans les détourner jamais de dessus lui ; n'ayez point, je vous prie, cette croyance. Quiconque ne veut pas maintenant faire un peu d'efforts pour se recueillir et le regarder audedans de soi, ce qu'on peut faire sans aucun péril, et en y apportant seulement un peu de soin, aurait beaucoup moins pu se résoudre à demeurer avec la Magdeleine au pied de la croix, lorsqu'il aurait eu devant ses yeux l'objet de la mort. Car quelles ont été, à votre avis, les souffrances de la glorieuse Vierge et de cette bienheureuse sainte ? Que de menaces ! que de paroles injurieuses ! que de rebuts et que de mauvais traitements ces ministres du démon ne leur firentils point éprouver ! Ce qu'elles endurèrent devait sans doute être bien terrible ; mais comme elles étaient plus touchées de ces souffrances du Fils de Dieu que des leurs propres, une plus grande douleur en étouffait une moindre. Ainsi, mes sœurs, vous ne devez pas vous persuader que vous auriez pu supporter de si grands maux, puisque vous ne sauriez maintenant en souffrir de si petits. Mais en vous y exerçant, vous pourrez passer des uns aux autres. Pour vous y aider, choisissez entre les images de NotreSeigneur celle qui vous donnera le plus de dévotion, non pour la porter seulement sur vous, sans la regarder jamais, mais pour vous faire souvenir de parler souvent à lui ; et il ne manquera pas de vous mettre dans le cœur et dans la bouche ce que vous aurez à lui dire. Puisque vous parlez bien à d'autres personnes, comment les paroles pourraient-elles vous manquer pour vous entretenir avec Dieu ? Ne le croyez pas, mes sœurs ; et pour moi je ne saurais croire que cela puisse arriver, pourvu que vous vous y exerciez ; car,si vous ne le faites pas, qui doute que les paroles ne vous manquent, puisque en cessant de converser avec une personne, elle nous devient comme étrangère, quand même elle nous serait conjointe de parenté, et nous ne savons que lui dire parce que la parenté et l'amitié s'évanouissent lorsque la communication cesse. C'est aussi un autre fort bon moyen pour s'entretenir avec Dieu, que de prendre un livre en langage vulgaire, afin de recueillir l'entendement, pour pouvoir bien faire ensuite l'oraison vocale, et pour y accoutumer l'âme peu à peu par de saints artifices et de saints attraits, sans la dégoûter ni l'intimider. Représentez-vous que, depuis plusieurs années, vous êtes comme une femme qui a quitté son mari, que l'on ne saurait porter à retourner avec lui, sans user de beaucoup d'adresse. Voilà l'état où le péché nous a réduites ; notre âme est si accoutumée à se laisser emporter à tous ses plaisirs, ou pour mieux dire, à toutes ses peines, qu'elle ne se connaît plus elle-même. Ainsi, pour faire qu'elle veuille retourner en sa maison, il faut user de mille artifices ; car autrement, et si nous n'y travaillons peu à peu, nous ne pourrons jamais en venir à bout. Mais je vous assure encore que, pourvu que vous pratiquiez avec grand soin ce que je viens de vous dire, le profit que vous en ferez sera tel, que nulles paroles ne sont capables de l'exprimer. Tenez-vous donc toujours auprès de ce divin maître, avec un très-grand désir d'apprendre ce qu'il vous enseignera. Il vous rendra sans doute de bonnes disciples, et ne vous abandonnera point, à moins que vous ne l'abandonniez vous-mêmes. Considérez attentivement toutes ses paroles ; les premières qu'il prononcera vous feront connaître l'extrême amour qu'il vous porte ; et que peut-il y avoir de plus doux et de plus agréable à un bon disciple, que de voir que son maître l'aime ! 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #28 on: June 21, 2017, 12:25:07 AM »
CHAPITRE XXVII. 

Sur ces paroles du Pater : Notre Père, qui êtes dans les cieux ; et combien il importe A celles qui veulent être les véritables filles de Dieu de ne point faire cas de leur noblesse.

Notre Père, qui êtes dans les cieux. O Seigneur mon Dieu ! qu'il paraît bien que vous êtes le Père d'un tel Fils, et que votre Fils fait bien connaître qu'il est le fils d'un tel Père ! Soyez béni éternellement ! N'aurait-il donc pas suffi de nous accorder, à la fin de notre oraison, une faveur si excessive ? Mais nous ne l'avons pas plus tôt commencée, que vous nous comblez de tant de bienfaits, qu'il serait à désirer que l'étonnement que notre esprit en aurait le rendant incapable de proférer la moindre parole, notre seule volonté fût tout occupée de vous. O mes filles, que ce serait bien ici le lieu de parler de la contemplation parfaite, et de faire que l'âme rentrât dans soimême, pour pouvoir mieux s'élever au-dessus d'elle, afin d'apprendre de ce saint Fils quel est ce lieu où il dit que son Père, qui est dans les cieux, fait sa demeure ! Quittons la terre, mes filles, car quelle apparence qu'après avoir compris quel est l'excès d'une si grande faveur, nous en tinssions si peu de compte que de demeurer encore sur la terre ? O vrai fils de Dieu, et mon vrai Seigneur ! comment, dès la première parole que nous vous disons, nous donnez-vous tant tout à la fois ? Comment vous humiliez-vous jusqu'à un tel excès d'abaissement que de vous unir à nous dans nos demandes, en voulant et en faisant que des créatures aussi viles et aussi misérables que nous sommes vous aient pour frère ? et comment nous donnezvous, au nom de votre Père éternel, tout ce qui peut se donner, en l'obligeant à nous reconnaître pour ses enfants ? car vos paroles ne sauraient manquer d'avoir leur effet. Ainsi vous l'obligez à les accomplir ; ce qui l'engage à d'étranges suites, puisqu'étant notre père, il doit oublier toutes nos offenses, pourvu que nous retournions à lui comme fit l'enfant prodigue ; il doit nous consoler dans nos peines ; il doit nous nourrir, comme étant incomparablement le meilleur de tous les pères, puisqu'il est infiniment parfait en tout ; et enfin il doit nous rendre héritiers avec vous de son royaume. « Considérez, ô mon Sauveur, que, pour ce qui est de vous, l'amour que vous nous portez est si extrême, que vous n'avez nul égard à vos intérêts. Vous avez été sur la terre semblable à nous, lorsque vous vous êtes revêtu de chair en vous revêtant de notre nature, et ainsi vous avez quelque raison de vous intéresser dans nos avantages. Mais considérez, d'un autre côté, que votre Père éternel est dans le ciel. C'est vous-même qui le dites ; et il est juste que vous preniez soin de ce qui regarde son honneur. N'est-ce pas assez que vous ayez bien voulu être déshonoré pour l'amour de nous ? Ne touchez point à l'honneur de votre Père, et ne l'engagez pas d'accorder des grâces si excessives à des créatures aussi méchantes que nous sommes, et qui en seront si méconnaissantes. Certes vous avez bien montré, ô mon doux Jésus, que votre Père et vous n'êtes qu'une même chose, que votre volonté est toujours la sienne, et que la sienne est toujours la vôtre. Car comment pouvez-vous, mon Seigneur, faire voir plus clairement jusqu'où va l'amour que vous nous portez, qu'en ce qu'ayant caché au démon avec tant de soin que vous étiez le fils de Dieu, rien n'a pu vous empêcher de nous accorder une aussi grande faveur que celle de nous le faire connaître ? Et quel autre que vous était capable de nous donner cette heureuse connaissance ? Ainsi je vois bien, mon Sauveur, que vous avez parlé pour vous et pour nous, comme un fils qui est très-cher à son père, et que vous êtes si puissant, que l'on accomplit dans le ciel tout ce que vous dites sur la terre. Soyez à jamais béni, Seigneur, vous qui prenez un si grand plaisir à donner, que rien ne peut vous empêcher de donner sans cesse. » Que vous en semble, mes filles ? trouvez-vous que ce maître qui commence par nous combler de tant de faveurs, afin que, nous affectionnant à lui, nous soyons capables d'apprendre ce qu'il nous enseigne, soit un bon maître ? et croyez-vous que nous devions nous contenter de proférer seulement des lèvres cette parole du Père, sans en concevoir le sens, pour être touchées jusque dans le fond de l'âme de l'excès d'un si grand amour ? Car y a-t-il quelque enfant qui, étant persuadé de la bonté, de la grandeur et de la puissance de son père, ne désirât pas de le connaître ? Que si toutes ces qualités ne se rencontraient pas dans un père, je ne m'étonnerais pas qu'on ne voulût point être reconnu pour son fils, puisque le monde est aujourd'hui si corrompu, que quand le fils se voit dans une condition plus relevée que n'est celle de son père, il tient à déshonneur de l'avoir pour père. Cet étrange abus ne s'étend pas, grâces à Dieu, jusqu'à nous, et il ne permettra jamais, s'il lui plaît, que l'on ait en cette maison la moindre pensée qui en approche. Nous serions dans un enfer et non pas dans un monastère, si celle dont la naissance est la plus noble ne parlait moins de ses parents que ne font les autres, puisqu'il doit y avoir entre nous toutes une égalité parfaite. O sacré collège des apôtres ! saint Pierre, qui n'était qu'un pauvre pêcheur, y fut préféré à saint Barthélémy, quoiqu'il fût, à ce que quelques-uns disent, fils d'un roi ; et notre Seigneur le voulut ainsi, parce qu'il savait ce qui devait se passer dans le monde touchant ces avantages de la naissance. Étant tous, comme nous sommes, formés de terre, les contestations qui arrivent sur ce sujet, sont comme si l'on disputait laquelle des deux diverses sortes de terre serait la plus propre à faire des briques ou du mortier. O mon Sauveur, quelle belle question ! Dieu nous garde, mes sœurs, de contester jamais sur des sujets si frivoles, quand ce ne serait qu'en riant. J'espère que sa divine majesté nous accordera cette grâce. Que si l'on aperçoit, en quelqu'une de vous, la moindre chose qui en approche, il faut aussitôt y remédier ; il faut que cette personne appréhende d'être un Judas entre les apôtres ; et il faut qu'on lui donne des pénitences, jusqu'à ce qu'elle comprenne qu'elle ne méritait pas seulement d'être considérée comme une fort mauvaise terre. Oh ! que vous avez un bon père, mes filles, en celui que vous donne notre bon Jésus ! Que l'on n'en connaisse donc point ici d'autre de qui l'on parle, et travaillez à vous rendre telles, que vous soyez dignes de recevoir des faveurs de lui, et de vous abandonner entièrement à sa conduite. Vous pouvez vous assurer qu'il ne vous rejettera pas, pourvu que vous lui soyez bien obéissantes. Et quelles seraient celles qui refuseraient de faire tous leurs efforts pour ne point perdre un tel père ? Hélas ! que vous avez en cela de grands sujets de consolation ! Je vous les laisse à méditer, afin de ne pas m'étendre davantage. Quelque vagabondes que soient vos pensées, vous ne sauriez, en considérant un tel fils et un tel Père, ne point trouver avec eux le Saint-Esprit. Je le prie de tout mon cœur d'enflammer votre volonté, et de l'attacher par les liens de son ardent et puissant amour, si l'extrême intérêt que vous avez de l'y attacher vous-mêmes n'est pas capable de vous y porter.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #29 on: June 28, 2017, 05:18:37 AM »
CHAPITRE XXVIII.

La Sainte continue à expliquer ces paroles de l'oraison dominicale : Notre Père, qui êtes dans les cieux ; et traite de l’oraison de recueillement. 

SUR CES PAROLES : Qui êtes dans les cieux. 

Voyons maintenant ce qu'entend votre maître par ces paroles : Qui êtes dans les cieux. Car croyez-vous qu'il importe peu de savoir ce que c'est que le ciel, et où il faut aller chercher votre très-saint et divin Père ? Je vous assure que tous les esprits distraits ont un trèsgrand besoin non seulement de le croire, mais de tâcher de le connaître par expérience, parce que c'est l'une des choses qui arrêtent le plus l'entendement, et font que l'âme se recueille davantage en elle-même. Vous savez bien déjà que Dieu est partout : or, comme partout où est le roi, là est la cour ; ainsi partout où est Dieu, là est le ciel ; et vous n'aurez pas sans doute de la peine à croire que toute la gloire se rencontre où son éternelle majesté se trouve. Considérez ce que dit saint Augustin : qu'après avoir cherché Dieu de tous côtés, il le trouva dans lui-même. Pensez-vous qu'il soit peu utile à une âme qui est distraite de comprendre cette vérité, et de connaître qu'elle n'a point besoin d'aller au ciel, afin de parler à son divin Père, pour trouver en lui toute sa joie, ni de crier de toute sa force pour s'entretenir avec lui ? Il est si proche de nous, qu'encore que nous ne parlions que tout bas, il ne laisse pas de nous entendre, et nous n'avons pas besoin d'ailes pour nous élever vers lui ; il suffit de nous tenir dans la solitude, de le regarder dans nous-mêmes, et de ne nous éloigner jamais de la compagnie d'un si divin hôte. Nous n'avons qu'à lui parler avec grande humilité, comme à notre père ; à lui demander nos besoins avec grande confiance, à lui faire entendre toutes nos peines ; à le supplier d'y apporter le remède, et à reconnaître en même temps que nous ne sommes pas dignes de porter le nom de ses enfants. Gardez-vous bien, mes filles, de ces fausses retenues que pratiquent certaines personnes qui croient faire, en cela, des actions d'humilité. Car si le roi vous gratifiait de quelque faveur, y aurait-il de l'humilité à la refuser ? Nullement ; mais il y en aurait au contraire à l'accepter et à vous réjouir de la recevoir, pourvu que vous reconnaissiez en même temps que vous en êtes indignes. Certes ce serait une plaisante humilité, si le roi du ciel et de la terre venait dans mon âme pour m'honorer de ses faveurs et s'entretenir avec moi, de ne daigner, par humilité, ni lui parler, ni demeurer avec lui, ni recevoir ce qu'il lui plairait de me donner ; mais de le quitter et de le laisser seul ; et que, quoiqu'il me pressât et me priât même de lui demander quelque chose, je voulusse, par humilité, demeurer dans mon indigence et dans ma misère, et qu'ainsi je l'obligeasse de s'en aller, parce qu'il verrait que je ne pourrais me résoudre à profiter de ses grâces. Laissez là, mes sœurs, je vous prie, ces belles humilités. Traitez avec Jésus-Christ comme avec votre père, comme avec votre frère, comme avec votre Seigneur, et comme avec votre époux, tantôt d'une manière, et tantôt d'une autre ; car il vous apprendra lui-même de quelle sorte vous devez agir pour le contenter et pour lui plaire. Ne soyez pas si simples et si stupides que d'y manquer ; au contraire, priez-le de vous tenir la parole qu'il vous a donnée, et demandez-lui que, puisqu'il veut bien être votre époux, il vous traite comme ses épouses. Enfin vous ne sauriez trop considérer combien il vous importe de bien comprendre cette vérité, que notre Seigneur est au dedans de nous-mêmes, et que nous devons nous efforcer d'y demeurer avec lui. DE L’ORAISON DE RECUEILLEMENT. Cette manière d'oraison, quoique vocale, fait qu'on se recueille beaucoup plutôt, et on en tire de grands avantages. On la nomme oraison de recueillement, parce que l'âme y recueille toutes ses puissances, et entre dans elle-même avec son Dieu, qui l'instruit et lui donne l'oraison de quiétude beaucoup plus promptement par ce moyen que par nul autre ; car étant là avec lui, elle peut penser à sa passion, et l'ayant présent devant ses yeux, l'offrir à son père, sans que son esprit se lasse en allant le chercher ou au jardin, ou à la colonne, ou sur le calvaire. Celles qui pourront s'enfermer, comme je viens de le dire, dans ce petit ciel de notre âme, où elles trouveront celui qui en est le créateur aussi bien que de la terre, et qui s'accoutumeront à ne rien regarder hors de là, et à ne se point mettre eu un lieu où leurs sens extérieurs se puissent distraire, doivent croire qu'elles marchent dans un excellent chemin, et qu'avançant beaucoup en peu de temps, elles boiront bientôt de l'eau de la céleste fontaine. C'est comme celui qui, voyageant sur la mer avec un vent favorable, arrive dans peu de jours où il veut aller, au lieu que ceux qui vont par terre en emploient beaucoup plus. Car quoiqu'étant en cet état, nous ne puissions pas dire que nous sommes déjà en pleine mer, vu que nous n'avons pas encore tout-à-fait quitté la terre, nous y sommes néanmoins en quelque sorte, puisqu'on recueillant nos sens et nos pensées, nous faisons pour la quitter tout ce qui est en notre pouvoir. Que si ce recueillement est véritable, on n'a pas peine à le connaître, parce qu'il opère un certain effet que celui qui l'a éprouvé comprend mieux que je ne saurais vous le faire entendre. C'est que l'âme, dans ces moments favorables que Dieu lui donne, se trouvant libre et victorieuse, pénètre le néant des choses du monde, s'élève vers le ciel, et, à l'imitation de ceux qui se retranchent dans un fort pour se mettre à couvert des attaques de leurs ennemis, elle retire ses sens de ce qui est extérieur, et s'en éloigne de telle sorte, que, sans y faire réflexion, les yeux du corps se ferment d'eux-mêmes aux choses visibles, et ceux de l'esprit s'ouvrent et deviennent plus clairvoyants pour les invisibles. Aussi ceux qui marchent par ce chemin ont presque toujours les yeux fermés durant la prière ; ce qui est une coutume excellente et utile pour plusieurs choses. Car encore qu'il se faille faire d'abord quelque violence pour ne point regarder des objets sensibles, cela n'arrive qu'au commencement, parce que, quand on y est accoutumé, il faudrait se faire une plus grande violence pour les ouvrir qu'on n'en faisait auparavant pour les fermer. Il semble alors que l'âme comprend qu'elle se fortifie de plus en plus aux dépens du corps, et que le laissant seul et affaibli elle acquiert une nouvelle vigueur pour le combattre. Or, quoique d'abord on ne s'aperçoive pas de ce que je viens de dire, à cause que ce recueillement de l'âme a plusieurs degrés différents, et que celui-ci ne produit pas cet effet, toutefois, si ensuite des peines que le corps souffre au commencement en voulant résister à l'esprit sans comprendre qu'il se ruine lui-même en ne s'y assujettissant pas, nous nous faisons violence durant quelques jours et nous nous y accoutumons, nous connaîtrons clairement le profit que nous y aurons fait, puisque, aussitôt que nous commencerons à prier, nous verrons que, sans y rien contribuer de notre part, les abeilles viendront d’elles-mêmes à la ruche pour travailler à faire le miel, parce que notre Seigneur veut que, pour récompense de notre travail, notre volonté devienne de telle sorte la maîtresse de nos sens, qu'aussitôt qu'elle leur fait le moindre signe de se vouloir recueillir, ils lui obéissent et se recueillent avec elle. Que si après ils s'échappent, c'est toujours beaucoup qu'ils lui aient été soumis, puisqu'ils ne s'en vont alors que comme des esclaves qui sortent de la maison de leur maître, sans faire le mal qu'ils auraient pu faire, et que, quand la volonté les rappelle, ils reviennent plus vite qu'ils ne s'en étaient allés. Il arrive même que cela s'étant passé diverses fois de la sorte, Notre-Seigneur fait qu'ils s’arrêtent entièrement, sans plus empêcher l'âme d'entrer dans une contemplation parfaite. Tâchez, mes filles, de bien concevoir ce que j'ai dit ; et, bien qu'il paraisse assez obscur, ceux qui le pratiqueront le comprendront aisément. Ces âmes vont donc comme si elles voyageaient sur la mer, et puisqu'il nous importe tant de ne pas aller lentement, parlons un peu des moyens de nous accoutumer à bien marcher. Ceux qui travaillent à se recueillir courent moins de fortune de tomber, et le feu du divin amour s'attache plus promptement à leur âme, parce qu'elle en est si proche, que, pour peu que leur entendement le souflle, la moindre étincelle qui en rejaillit est capable de l'embraser entièrement, à cause qu'étant dégagée de toutes les choses extérieures, et se trouvant seule avec son Dieu, elle est toute préparée à s'allumer. Représentez-vous qu'il y a dans nous un palais si magnifique, que toute la matière en est d'or et de pierres précieuses, puisque, pour tout dire en un mot, il est digne de ce grand monarque qui l'habite. Songez que vous faites une partie de la beauté de ce palais ; car cela est vrai, puisque rien n'égale la beauté d'une âme enrichie de plusieurs vertus, qui, de même que des pierres précieuses, éclatent d'autant plus, qu'elles sont plus grandes. Et enfin imaginez-vous que le roi des rois est dans ce palais, qu'il daigne vous y recevoir, qu'il est assis sur un superbe trône, et que ce trône est votre cœur. Il vous semblera peut-être d'abord que cette comparaison, dont je me sers pour vous faire comprendre ceci, est extravagante ; mais elle pourra néanmoins vous être fort utile, parce que les femmes étant ignorantes, c'est un moyen propre pour vous faire voir qu'il y a dedans nous quelque chose d'incomparablement plus estimable que ce qui nous parait au dehors. Car ne vous imaginez pas qu'il n'y ait rien au dedans de nous. Et plût à Dieu qu'il n'y eut que les femmes qui manquassent à considérer ce qui est, puisque, si l'on avait soin de rappeler en sa mémoire le souvenir de ce divin hôte qui habite au milieu de nous, il serait impossible, à mon avis, de tant s'appliquer aux choses du monde qui frappent nos sens, voyant combien elles sont indignes d'être comparées à celles qui sont en nous-mêmes. Que pourrait faire davantage une bête brute, que de suivre l'impétuosité de ses sens, et de se jeter sur la proie qui lui plaît, afin de s'en rassasier ? Et n'y a-t-il donc point de différence entre les bêtes et nous ? Quelques-uns se moqueront peut-être de moi, et diront qu'il n'y a rien de plus évident ; et je veux bien qu'ils aient raison, quoique j'avoue qu'il m'a paru fort obscur durant quelque temps. Je comprenais assez que j'avais une âme. Mais les choses de la terre qui ne sont que vanité, me bouchant les yeux, je ne comprenais ni la dignité de cette âme, ni l'honneur que Dieu lui fait d'être au milieu d'elle. Car si j'eusse connu alors, comme je fais maintenant, qu'un si grand monarque habitait dans ce petit palais de mon âme, il me semble que je ne l'aurais pas si souvent laissé tout seul, et que quelquefois au moins je serais demeuré avec lui, et aurais pris plus de soin de nettoyer ce palais qui était rempli de tant d'ordures. Y a-t-il rien de si admirable que de penser que celui dont la grandeur pourrait remplir mille mondes, ne dédaigne pas de se retirer dans un petit espace, et que c'est ainsi qu'il voulut bien s'enfermer dans le sein de la très-sainte Vierge sa mère ? Comme il est le maître absolu et le souverain Seigneur de l'univers, il porte avec lui la liberté ; et comme il nous aime uniquement, il se proportionne à nous. Ainsi lorsqu'une âme commence d'entrer dans ces saintes voies, il ne se fait pas connaître à elle, de crainte qu'elle ne se trouble de voir qu'étant si petite elle doit contenir une chose qui est si grande, mais il l’étend et l'agrandit peu à peu, selon qu'il le juge nécessaire pour la rendre capable de recevoir toutes les grâces dont il veut la favoriser. C'est ce qui me fait dire qu'il porte avec lui la liberté ; et par ce mot de liberté j'entends le pouvoir qu'il a d'accroître et d'agrandir ce palais. Mais l'importance est de le lui donner avec une volonté pleine, déterminée, et sans réserve, afin qu'il puisse y mettre et en ôter tout ce qu'il lui plaira, comme lui appartenant absolument. C'est là ce que sa divine majesté désire de nous ; et, puisqu'il n'y a rien de plus raisonnable, pourrions-nous le lui refuser ? Il ne veut point forcer notre volonté, il reçoit ce qu'elle lui donne ; mais il ne se donne entièrement à nous que lorsque nous nous donnons entièrement à lui. Cela est certain et si important, que je ne saurais trop le répéter. Ce roi éternel n'agit pleinement dans notre âme que quand il la voit libre de tout et toute à lui. Pourrait-il en user autrement, puisqu'il aime parfaitement l'ordre, et qu'ainsi, si nous remplissions ce palais de petites gens tirées de la lie du peuple, et de toutes sortes de bagatelles, comment un si grand prince pourrait-il avec toute sa cour y venir loger ? Ne serait-ce pas beaucoup qu'il voulût seulement demeurer quelques moments au milieu de tant d'embarras ? Car pensez-vous, mes filles que ce roi de gloire vienne seul ? N'entendez-vous pas que son fils, après avoir dit Notre Père, ajoute aussitôt qui êtes dans les cieux ? Or ceux qui composent la cour d'un tel prince, n'ont garde de le laisser seul, ils l'accompagnent toujours, et le prient sans cesse en notre faveur, parce qu'ils sont pleins de charité. Ne vous imaginez pas que ce soit comme ici-bas, où lorsqu'un seigneur ou un prélat honore quelqu'un de sa bienveillance, soit qu'il en ait des raisons particulières, ou que son inclination seule l'y porte, on commence aussitôt d'envier et de haïr cette personne, quoiqu'elle n'en donne point de sujet, et ainsi sa faveur lui coûte cher. 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf