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Author Topic: Chemin de la Perfection  (Read 41759 times)

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Chemin de la Perfection
« on: January 19, 2017, 04:10:26 AM »
Les sœurs de ce monastère de Saint-Joseph d'Avila, sachant
que le père Présenté-Dominique Bagnez, religieux, de l'ordre du
glorieux saint Dominique, qui est à présent mon confesseur, m'a
permis d'écrire de l'oraison, ont cru que je le pourrais faire utilement,
à cause que j'ai traité sur ce sujet avec plusieurs personnes fort
spirituelles et fort saintes, et elles m'ont tant pressée de leur en dire
quelque chose, que j'ai résolu de leur obéir, parce que le grand amour
qu'elles me portent leur fera mieux recevoir ce qui leur viendra de
moi, quelque imparfait et mal écrit qu'il puisse être, que des livres
dont le style est excellent, et qui ont été faits par des hommes fort
savants en cette matière. Je mets ma confiance en leurs prières, qui
pourront peut-être obtenir de Dieu que me donnant de quoi leur
donner, je dirai quelque chose d'utile touchant la manière de vivre
qui se pratique en cette maison. Que si je rencontre mal, le père
Bagnez, qui sera le premier qui le verra, le corrigera ou le brûlera.
Ainsi, je ne perdrai rien pour avoir obéi à ces servantes de Dieu, et
elles connaîtront ce que je puis de moi-même lorsque sa grâce ne
m'assiste pas.
Mon dessein est d'enseigner les remèdes pour de légères
tentations excitées par le démon, dont les personnes religieuses ne
tiennent compte, à cause qu'elles ne les croient pas considérables, et
de traiter aussi d'autres points, selon que Notre-Seigneur m'en
donnera l'intelligence, et que je pourrai m'en souvenir ; car ne
sachant ce que j'ai à dire, je ne saurais le dire par ordre, et je crois
que c'est le meilleur de n'en point garder, puisque c'est déjà un si
grand renversement de l'ordre que j'entreprenne. d'écrire sur un tel
sujet.
J'implore l'assistance de Dieu, afin que je me conformeentièrement à sa sainte volonté : c'est à quoi tendent tous mes désirs,
encore que mes actions n'y répondent pas ; mais, au moins, je ne
manque pas d'affection et d'ardeur pour aider de tout mon pouvoir
mes chères sœurs à s'avancer de plus en plus dans le service de Dieu.
Cet amour que j'ai pour elles étant joint à mon âge et à mon
expérience de ce qui se passe dans quelques maisons religieuses, fera
peut-être qu'en de petites choses je rencontrerai mieux que les
savants, à cause qu'ayant d'autres occupations plus importantes, et
étant des personnes fortes, ils ne tiennent pas grand compte de ces
imperfections qui paraissent n'être rien en elles-mêmes, et ne
considèrent pas que les femmes étant faibles, tout est capable de leur
nuire ; joint aussi que les artifices dont le démon se sert contre les
religieuses si étroitement renfermées sont en grand nombre, parce
qu'il sait qu'il a besoin de nouvelles armes pour les combattre ; et
comme je m'en suis si mal défendue, étant si mauvaise que je suis, je
souhaiterais que mes sœurs profitassent de mes fautes.
Je ne dirai rien que je n'aie reconnu par expérience, ou dans
moi, ou dans les autres ; et quoique m'ayant été ordonné depuis peu
de jours d'écrire une relation de ma vie, j'y aie aussi mis quelques
avis touchant l'oraison, néanmoins, parce que mon confesseur ne
voudra peut-être pas que vous la voyiez maintenant, j'en redirai ici
quelque chose, et j'y en ajouterai d'autres qui me paraîtront
nécessaires. Notre-Seigneur veuille, s'il lui plaît, m'assister, comme
je l'en ai déjà prié, et faire réussir à sa plus grande gloire tout ce que
j'écris.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Chemin de la Perfection
« Reply #1 on: January 20, 2017, 12:06:26 AM »
CHAPITRE PREMIER.
Dos raisons qui ont porté la Sainte à établir une observance si
étroite dans le monastère de Saint-Joseph d'Avila.
Lorsque l'on commença de fonder ce monastère, pour les
raisons que j'ai écrites dans la relation de ma vie, et ensuite de
quelques merveilles par lesquelles Notre-Seigneur fit connaître qu'il
devait être beaucoup servi en cette maison, mon dessein n'était pas
qu'on y pratiquât tant d'austérités extérieures, ni qu'elle fût sans
revenu ; je désirais, au contraire, que, s'il était possible, rien n'y
manquât de toutes les choses nécessaires, agissant en cela comme
une personne lâche et imparfaite, quoique je fusse plutôt portée par
une bonne intention que par le désir dune vie plus molle et plus
relâchée.
Ayant appris en ce même temps les troubles de France, le
ravage qu'y faisaient les hérétiques, et combien cette malheureuse
secte s'y fortifiait de jour en jour, j'en fus si vivement touchée, que,
comme si j'eusse pu quelque chose, ou j'eusse moi-même été quelque
chose, je pleurais en la présence de Dieu, et le priais de remédier à un
si grand mal. Il me semblait que j'aurais donné mille vies pour sauver
une seule de ce grand nombre d’âmes qui se perdaient dans ce
royaume. Mais voyant que je n'étais qu'une femme, et encore si
mauvaise et très-incapable de rendre à mon Dieu le service que je
désirerais, je crus, comme je le crois encore, que, puisqu'il a tant
d'ennemis et si peu d'amis, je devais travailler de tout mon pouvoir à
faire que ces derniers fussent bons.
Ainsi, je me résolus de faire ce qui dépendait de moi pour
pratiquer les conseils évangéliques avec la grande perfection que je
pourrais, et tâcher de porter ce petit nombre de religieuses qui sont
ici à faire la même chose. Dans ce dessein, je me confiai en la grande
bonté de Dieu, qui ne manque jamais d'assister ceux qui renoncent à
tout pour l'amour de lui ; j'espérai que ces bonnes filles étant telles
que mon désir se les figurait, mes défauts seraient couverts par leurs
vertus, et je crus que nous pourrions contenter Dieu en quelque
chose, en nous occupant toutes à prier pour les prédicateurs, pour les
défenseurs de l'Église et pour les hommes savants qui soutiennent sa
querelle, puisque ainsi nous ferions ce qui serait en notre puissance
pour secourir notre maître, que ces traîtres, qui lui sont redevables de
tant de bienfaits, traitent avec une telle indignité, qu'il semble qu'ils
le voudraient crucifier encore, et ne lui laisser aucun lieu où il puisse
reposer sa tête.« O mon Rédempteur ! comment puis-je entrer dans ce
discours, sans me sentir déchirer le cœur ? Quels sont maintenant les
chrétiens ? Faut-il que vous n'ayez point de plus grands ennemis que
ceux que vous choisissez pour vos amis, que vous comblez de
faveurs, parmi lesquels vous vivez et à qui vous vous communiquez
par les sacrements ? Et ne se contentent-ils pas de tant de tourments
que vous avez soufferts pour l'amour d'eux ? Certes, mon Dieu, celui
qui quitte aujourd'hui ne quitte rien ; car que pouvons-nous attendre
des hommes, puisqu'ils ont si peu de fidélité pour vous-même ?
Méritons-nous qu'ils ils en aient davantage pour nous que pour
vous ? et leur avons-nous fait plus de bien que vous ne leur en avez
fait, pour espérer qu'ils nous aiment plus qu'ils ne vous aiment ? »
Que pouvons-nous donc attendre du monde, nous qui, par la
miséricorde de Dieu, avons été tirés du milieu de cet air si contagieux
et si mortel ? Car qui peut douter que ces personnes ne soient déjà
sous la puissance du démon ? Elles sont dignes de ce châtiment,
puisque leurs œuvres l'ont mérité ; et il est bien raisonnable que leurs
délices et leurs faux plaisirs aient pour récompense un feu éternel.
Qu'ils jouissent donc, puisqu'ils le veulent, de ce fruit malheureux de
leurs actions. J'avoue toutefois que je ne puis voir tant d’âmes se
perdre, sans en être navrée de douleur. Je sais que, pour celles qui
sont déjà perdues, il n'y a plus de remède ; mais je souhaiterais qu'au
moins il ne s'en perdit pas davantage.
O mes filles en Jésus-Christ, aidez-moi à prier Notre-Seigneur
de vouloir remédier à un si grand mal : c'est pour ce sujet que nous
sommes ici assemblées ; c'est l'objet de notre vocation, le juste sujet
de nos larmes, c'est à quoi nous devons nous occuper, c'est où
doivent tendre tous nos désirs, c'est ce que nous devons sans cesse
demander à Dieu, et non pas nous employer à ce qui regarde les
affaires séculières ; car, je confesse que je me ris, ou plutôt je
m'afflige de voir ce que quelques personnes viennent recommander
avec tant d'instances à nos prières, jusqu'à désirer même que nous
demandions pour eux à Dieu de l'argent et des revenus ; au lieu que
je voudrais, au contraire, le prier de leur faire fouler aux pieds toutes
ces choses. Je veux croire que leur intention n'est pas mauvaise, et on
se laisse aller à ce qu'ils souhaitent ; mais je tiens pour certain que
Dieu ne m'exauce jamais en de semblables occasions. Toute la
chrétienté est en feu ; ces malheureux hérétiques veulent, pour le dire
ainsi, condamner une seconde fois Jésus-Christ, puisqu'ils suscitent
contre lui mille faux témoins, et travaillent à renverser son Église ; et
nous perdrons le temps en des demandes qui, si Dieu nous les
accordait, ne serviraient peut-être qu'à fermer à une âme la porte du
ciel ! Non, certes, mes sœurs, ce n'est pas ici le temps de traiter avec
Dieu pour des affaires si peu importantes ; et s'il ne fallait avoir
quelque égard à la faiblesse des hommes, qui cherchent en tout de la
consolation, qu'il serait bon de leur donner si nous le pouvions, je
serais fort aise que chacun sût que ce n'est pas pour de semblables
intérêts que l'on doit prier Dieu avec tant d'ardeur dans le monastère
de Saint-Joseph d'Avila.


http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


Chemin de la Perfection
« Reply #2 on: January 21, 2017, 12:11:09 AM »
CHAPITRE II.
Que les religieuses ne doivent point se mettre en peine de leurs
besoins temporels. Des avantages qui se rencontrent dans la pauvreté.
Contre les grand bâtiments.
Ne vous imaginez pas, mes sœurs, que pour manquer à
contenter les gens du monde, il vous manque de quoi vivre. Ne
prétendez jamais faire subsister votre maison par des inventions et
des adresses humaines ; autrement vous mourrez de faim, et avec
raison. Jetez seulement les yeux sur votre divin époux, puisque c'est
lui qui doit vous nourrir. Pourvu que vous le contentiez, ceux même
qui vous sont les moins affectionnés vous donneront de quoi vivre,
encore qu'ils ne le voulussent pas, ainsi que vous l'avez reconnu par
expérience. Mais quand vous mourriez de faim en vous conduisant
de la sorte, oh ! que bienheureuses seraient les religieuses de SaintJoseph
! Je vous conjure, au nom de Dieu, de graver ces paroles dans
votre mémoire ; et, puisque vous avez renoncé à avoir du revenu,
renoncez aussi au soin de ce qui regarde votre nourriture, si vous ne
le faites, vous êtes perdues.
Que ceux à qui Notre-Seigneur permet d'avoir du revenu
prennent ces sortes de soins, à la bonne heure, puisqu'ils le peuvent
sans contrevenir à leur vocation. Quant à nous, mes filles, il y aurait
de la folie ; car ne serait-ce pas porter ses pensées sur ce qui
appartient aux autres, que de penser à ses revenus ? Et vos soins
inspireraient-ils aux personnes une volonté qu'ils n'ont point, pour les
engager à vous faire des charités ? Remettez-vous de ce soin à celui
qui domine sur le cœur, et qui n'est pas moins le maître des richesses
que des riches. C'est par son ordre que nous sommes venues ici ; ses
paroles sont véritables, sont infaillibles, et le ciel et la terre passeront
plutôt qu'elles manquent de s'accomplir.
Prenons garde seulement de ne pas manquer à ce que nous lui
devons, et ne craignez point qu'il manque à ce qu'il nous a promis.
Mais quand cela arriverait, ce serait sans doute pour notre avantage,
de même que la gloire des saints s'est augmentée par le martyre. Oh !
que ce serait un heureux échange de mourir bientôt, faute d'avoir de
quoi vivre, pour jouir d'autant plus tôt d'une vie et d'un bonheur qui
ne finiront jamais !
Pesez bien, je vous prie, mes sœurs, l'importance de cet avis
que je vous laisse par écrit, afin que vous vous en souveniez après
ma mort ; car tant que je serai au monde, je ne manquerai pas de
vous en renouveler souvent la mémoire, à cause que je sais par
expérience l'avantage qu'il y a de le pratiquer. Moins nous avons,
moins j'ai de soin ; et Notre-Seigneur sait qu'il est très-vrai que la
nécessité ne me donne pas tant de peine que l'abondance, si je puis
dire avoir éprouvé de la nécessité, vu la promptitude avec laquelle il
a toujours plu à Dieu de nous secourir.
Que si nous en usions autrement, ne serait-ce pas tromper le
monde, puisque voulant passer pour pauvres, il se trouverait que
nous ne le serions pas d'affection, mais seulement en apparence ?
J'avoue que j'en aurais du scrupule, parce qu'il me semble que nous
serions comme des riches qui demanderaient l'aumône ; et Dieu nous
garde que cela soit. Après s'être laissé aller une ou deux fois à ces
soins excessifs de recevoir des charités, ils se tourneraient enfin en
coutume, et il pourrait arriver que nous demandassions ce qui ne
nous serait pas nécessaire à des personnes qui en auraient plus besoin
que nous. Il est vrai qu'elles pourraient gagner en nous les donnant ;
mais nous y perdrions sans doute beaucoup.
DES AVANTAGES DE LA PAUVRETÉ.
Dieu ne permette pas, s'il lui plaît, mes filles, que vous tombiez
dans cette faute ; et si cela devait être, j'aimerais encore mieux que
vous eussiez du revenu. Je vous demande en aumône, et pour l'amour
de Notre-Seigneur, qu'une pensée si dangereuse n'entre jamais dans
votre esprit. Mais si ce malheur arrivait en cette maison, celle-là
même qui serait la moindre de toutes les sœurs, devrait pousser des
cris vers le ciel, et représenter avec humilité à sa supérieure que cette
faute est si importante, qu'elle ruinerait peu à peu la véritable
pauvreté. J'espère, avec la grâce de Dieu, que cela ne sera point ; qu'il
n'abandonnera pas ses servantes ; et que, quand ce que j'écris pour
satisfaire à votre désir ne serait utile à autre chose, il servira au moins
à vous réveiller, si vous tombiez en ceci dans la négligence. Croyez,
je vous prie, mes filles, que Dieu a permis pour votre bien que j'eusse
quelque intelligence des avantages qui se rencontrent dans la sainte
pauvreté. Ceux qui la pratiqueront la comprendront, mais non pas
peut-être autant que moi, parce qu'au lieu d'être pauvre d'esprit,
comme j'avais fait vœu de l'être, j'ai été longtemps folle d'esprit ; et
ainsi, plus j'ai été privée d'un si grand bien, plus j'ai reconnu par
expérience que c'est un extrême bonheur à une âme de le posséder.
Cette heureuse pauvreté est un si grand bien, qu'il renferme
tous les biens du monde. Oui, je le redis encore, il renferme tous les
biens du monde, puisque mépriser le monde, c'est être le maître du
monde. Car, que me soucierai-je d'avoir la faveur des grands et des
princes, si je ne voulais ni avoir leurs biens, ni jouir de leurs délices,
et que je serais très-fâchée de rien faire pour leur plaire qui pût
déplaire à Dieu en la moindre chose ? Comment pourrais-je désirer
aussi leurs vains honneurs, sachant que le plus grand honneur d'un
pauvre consiste à être pauvre véritablement ? Je tiens que les
honneurs et les richesses vont presque toujours de compagnie ; et
celui qui aime l'honneur ne saurait haïr les richesses, et celui qui
méprise les richesses ne se soucie guère de l'honneur.
Comprenez bien ceci, je vous prie ; pour moi, il me semble que
l'honneur est toujours suivi de quelque intérêt de bien ; car il arrive
très-rarement qu'une personne pauvre soit honorée dans le monde,
quoique sa vertu la rende digne de l'être, et l'on en tient au contraire
fort peu de compte. Mais quant à la véritable pauvreté, elle est
accompagnée d'un certain honneur, qui fait qu'elle n'est à charge à
personne. J'entends par cette pauvreté celle que l'on souffre
seulement pour l'amour de Dieu, laquelle ne se met en peine de
contenter que lui seul ; et l'on ne manque jamais d'avoir beaucoup
d'amis, lorsqu'on n'a besoin de personne ; je le sais par expérience.
Mais, comme l'on a déjà écrit de cette vertu tant de choses
excellentes que je n'ai garde de pouvoir exprimer par mes paroles,
puisque je n'ai pas assez de lumière pour les bien comprendre, outre
que je craindrais d'en diminuer le prix en entreprenant de la louer, je
me contenterai de ce que j'ai dit en avoir éprouvé ; et j'avoue que
jusqu'ici je me suis trouvée de telle sorte, comme hors de moi, que je
ne me suis pas entendue moi-même ; mais que ce que j'ai dit demeure
dit pour l'amour de Notre-Seigneur.
Puis donc, mes filles, que nos armes sont la sainte pauvreté, et
que ceux qui le doivent bien savoir, m'ont appris que les saints Pères
qui ont été les fondateurs de notre ordre, l'ont, dès le commencement,
tant estimée et si exactement pratiquée, qu'ils ne gardaient rien d'un
jour à l'autre : si nous ne les pouvons imiter dans l'extérieur en la
pratiquant avec la même perfection, tâchons au moins de les imiter
dans l'intérieur.
Nous n'avons que deux heures à vivre : la récompense qui nous
attend est très-grande ; et quand il n'y en aurait point d'autre que de
faire ce que Notre-Seigneur nous conseille, ne serions-nous pas assez
bien récompensées par le bonheur d'avoir imité en quelque chose
notre divin maître ?
Je le dis encore : ce sont là les armes qui doivent paraître dans
nos enseignes ; et il n'y a rien en quoi nous ne devions témoigner
notre amour pour la pauvreté, dans nos logements, dans nos habits,
dans nos paroles, et par-dessus tout, dans nos pensées. Tant que vous
tiendrez cette conduite, ne craignez point qu'avec la grâce de Dieu,
l'observance soit bannie de cette maison. Car, comme disait sainte
Claire, la pauvreté est un grand mur, et elle ajoutait qu'elle voulait
s'en servir et de celui de l'humilité, pour enfermer ses monastères. Il
est certain que, si on pratique véritablement cette sainte pauvreté, la
continence et toutes les autres vertus se trouveront beaucoup mieux
soutenues et plus fortifiées par elle que par de somptueux édifices.
CONTRE LES BÂTIMENTS MAGNIFIQUES.
Je conjure, au nom de Jésus-Christ et de son précieux, sang,
celles qui viendront après nous, de bien se garder de faire de ces
bâtiments superbes ; et si c'est une prière que je puisse faire en
conscience, je prie Dieu que, si elles se laissent emporter à un tel
excès, ces bâtiments tombent sur leur tête et qu'ils les écrasent toutes.
Car, mes filles, quelle apparence y aurait-il de bâtir de grandes
maisons du bien des pauvres ? Mais Dieu ne permette pas, s'il lui
plaît, que nous ayons rien que de vil et de pauvre. Imitons en quelque
sorte notre roi : il n'a eu pour maison que la grotte de Bethléem où il
est né, et la croix où il est mort. Étaient-ce là des demeures fort
agréables ? Quant à ceux qui font de grands bâtiments, ils en savent
les raisons, et ils peuvent avoir des intentions saintes que je ne sais
pas ; mais le moindre petit coin peut suffire à treize pauvres
religieuses.
Que si, à cause de l'étroite clôture, on a besoin de quelque
enclos pour y faire des ermitages, afin d'y prier séparément, cela
pouvant sans doute aider à l'oraison et à la dévotion, j'y consens, à la
bonne heure ; mais quant à de grands bâtiments, et à avoir rien de
curieux, Dieu nous en garde par sa grâce. Ayez continuellement
devant les yeux que tous les édifices du monde tomberont au jour du
jugement, et que nous ignorons si ce jour est proche. Or quelle
apparence y aurait-il que la maison de treize pauvres filles ne pût
tomber sans faire un grand bruit ? Les vrais pauvres doivent-ils en
faire ? et aurait-on compassion d'eux s'ils en faisaient ?
Quelle joie vous serait-ce, mes sœurs, si vous voyiez quelqu'un
être délivré de l'enfer par l'aumône qu'il vous aurait faite, car cela
n'est pas impossible ! Vous êtes donc obligées de beaucoup prier
pour ceux qui vous donnent de quoi vivre, puisque, encore que
l'aumône vous vienne de la part de Dieu, il veut que vous en sachiez
gré à ceux par qui il vous la donne et vous ne devez jamais y
manquer.
Je ne sais ce que j'avais commencé de dire, parce que j'ai fait
une grande digression ; mais je crois que Notre-Seigneur l'a permis,
puisque je n'avais jamais pensé à écrire ce que je viens de vous dire.
Je prie sa divine majesté de nous tenir toujours par la main afin que
nous ne l'abandonnions jamais.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Chemin de la Perfection
« Reply #3 on: January 25, 2017, 12:18:11 AM »
CHAPITRE III.
La Sainte exhorte ses religieuses à prier continuellement Dieu pour
ceux qui travaillent pour l'église. Combien ils doivent être parfaits.
Prières de la Sainte à Dieu pour eux.
Pour retourner au principal sujet qui nous a assemblées en cette
maison, et pour lequel je souhaiterais que nous pussions faire
quelque chose qui fût agréable à Dieu, je dis que, voyant que
l'hérésie qui s'est élevée en ce siècle est comme un feu dévorant qui
fait toujours de nouveaux progrès, et que le pouvoir des hommes
n'est pas capable de l'arrêter, il me semble que nous devons agir
comme ferait un prince qui, voyant que ses ennemis ravageraient tout
son pays et qu'il ne serait pas assez fort pour leur résister en
campagne, se retirerait avec quelques troupes choisies dans une place
qu'il ferait extrêmement fortifier, d'où il ferait avec ce petit nombre
des sorties sur eux, qui les incommoderaient beaucoup plus que ne
pourraient faire de grandes troupes mal aguerries ; car il arrive
souvent que par ce moyen on demeure victorieux, et au pis aller on
ne saurait périr que par la famine, puisqu'il n'y a point de traitres
parmi ces gens-là. Or ici, mes sœurs, la famine peut bien nous
presser, mais non pas nous contraindre de nous rendre ; elle peut bien
nous faire mourir, mais non pas nous vaincre.
Or pourquoi vous dis-je ceci ? C'est pour vous faire connaître
que ce que nous devons demander à Dieu est qu'il ne permette pas
que, dans cette place où les bons chrétiens se sont retirés, il s'en
trouve qui s'aillent jeter du côté des ennemis, mais qu'il fortifie la
vertu et le courage des prédicateurs et des théologiens, qui sont
comme les chefs de ces troupes, et fasse que les religieux, qui
composent le plus grand nombre de ces soldats, s'avancent de jour en
jour dans la perfection que demande une vocation si sainte ; car cela
importe de tout, parce que c'est des forces ecclésiastiques et non pas
des séculières que nous devons attendre notre secours.
Puisque nous sommes incapables de rendre dans cette occasion
du service à notre roi, efforçons-nous au moins d'être telles que nos
prières puissent aider ceux de ses serviteurs qui, n'ayant pas moins de
doctrine que de vertu, travaillent avec tant de courage pour son
service. Que si vous me demandez pourquoi j'insiste tant sur ce sujet
et vous exhorte d'assister ceux qui sont beaucoup meilleurs que nous,
je réponds que c'est parce que je crois que vous ne comprenez pas
encore assez quelle est l'obligation que vous avez à Dieu de vous
avoir conduites en un lieu où vous êtes affranchies des affaires, des
engagements et des conversations du monde. Cette faveur est bien
plus grande que vous ne le sauriez croire, et ceux dont je vous parle
sont bien éloignés d'en jouir : il ne serait pas même à propos qu'ils en
jouissent, principalement en ce temps, puisque c'est à eux de fortifier
les faibles et d'encourager les timides ; car à quoi seraient bons des
soldats qui manqueraient de capitaine ? Il faut donc qu'ils vivent
parmi les hommes, qu'ils conversent avec les hommes, et qu'entrant
dans les palais des grands et des rois, ils y paraissent quelquefois,
pour ce qui est de l'extérieur, semblables aux autres hommes.
QU'IL N'APPARTIENT QU'AUX PARFAITS DE SERVIR L'ÉGLISE.
Or pensez-vous, mes filles, qu'il faille peu de vertu pour vivre
dans le monde, pour traiter avec le monde et pour s'engager dans les
affaires du monde ? Pensez-vous qu'il faille peu de vertu pour
converser avec le monde et pour être en même temps dans son cœur ;
non-seulement éloigné du monde, mais aussi ennemi du monde, pour
vivre sur la terre comme dans un lieu de bannissement, et enfin pour
être des anges et non pas des hommes ? Car, s'ils ne sont tels, ils ne
méritent pas de porter le nom de capitaines, et je prie Notre-Seigneur
de ne pas permettre qu'ils sortent de leurs cellules. Ils feraient
beaucoup plus de mal que de bien, puisque ce n'est pas maintenant le
temps de voir des défauts en ceux qui doivent enseigner les autres ; et
que s'ils ne sont bien affermis dans la piété, et fortement persuadés
combien il importe de fouler aux pieds tous les intérêts de la terre, et
de se détacher de toutes les choses périssables pour s'attacher
seulement aux éternelles, ils ne sauraient empêcher que l'on ne
découvre leurs défauts, quelque soin qu'ils prennent de les cacher.
Comme c'est avec le monde qu'ils traitent, ils peuvent s'assurer qu'il
ne leur pardonnera pas, mais qu'il remarquera jusques à leurs
moindres imperfections, sans s'arrêter à ce qu'ils auront de bon, ni
peut-être même sans le croire.
J'admire qui peut apprendre à ces personnes du monde ce que
c'est que la perfection ; car ils la connaissent, non pour la suivre,
puisqu'ils ne s'y croient point obligés, et s'imaginent que c'est assez
d'observer les simples commandements, mais pour employer cette
connaissance à examiner et à condamner jusqu'aux moindres défauts
des autres. Quelquefois même ils raffinent de telle sorte qu'ils
prennent pour une imperfection et pour un relâchement ce qui est en
effet une vertu. Vous imaginez-vous donc que les serviteurs de Dieu
n'aient pas besoin qu'il les favorise d'une assistance tout
extraordinaire pour s'engager dans un si grand et si périlleux
combat ?
Tâchez, je vous prie, mes sœurs, de vous rendre telles que vous
méritiez d'obtenir ces deux choses de sa divine majesté : la première,
que parmi tant de personnes savantes et tant de religieuses, il s'en
trouve plusieurs qui aient les conditions que j'ai dit nécessaires pour
travailler à ce grand ouvrage, et qu'il lui plaise d'en rendre capables
ceux qui ne le sont pas encore assez, puisqu'un seul homme parfait
rendra plus de service qu'un grand nombre d'imparfaits ; la seconde,
que lorsqu'ils sont engagés dans une guerre si importante, NotreSeigneur
les soutienne par sa main toute-puissante, afin qu'ils ne
succombent pas dans les périls continuels où l'on est exposé dans le
monde ; mais qu'ils bouchent leurs oreilles aux chants des sirènes qui
se rencontrent sur une mer dangereuse. Que si, dans l'étroite clôture
où nous sommes, nous pouvons par nos prières contribuer pour
quelque chose à ce grand dessein, nous aurons aussi combattu pour
Dieu, et je m'estimerai avoir très-bien employé les travaux que j'ai
soufferts pour établir cette petite maison, où je prétends que l'on
garde la règle de la sainte Vierge, notre reine, avec la même
perfection qu'elle se pratiquait au commencement.
Ne croyez pas, mes filles, qu'il soit inutile de faire sans cesse
cette prière, quoique plusieurs pensent que c'est une chose bien rude
de ne prier pas beaucoup pour soi-même ; croyez-moi, nulle prière
n'est meilleure et plus utile. Que si vous craignez qu'elle ne serve pas
à diminuer les peines que vous devez souffrir dans le purgatoire, je
vous réponds qu'elle est trop sainte pour n'y pas servir ; mais quand
vous y perdriez quelque chose en votre particulier, à la bonne heure.
Et que m'importe quand je demeurerais jusqu'au jour du jugement en
purgatoire, si je pouvais, par mes oraisons, être cause du salut d'une
âme, et, à plus forte raison, si je pouvais servir à plusieurs et à la
gloire de Notre-Seigneur ? Méprisez, mes sœurs, des peines qui ne
sont que passagères, lorsqu'il s'agit de rendre un service beaucoup
plus considérable à celui qui a tant souffert pour l'amour de nous.
Tâchez à vous instruire sans cesse de ce qui est le plus parfait,
puisque pour les raisons que je vous dirai ensuite, j'ai à vous prier
instamment de traiter toujours de ce qui regarde votre salut avec des
personnes doctes et capables. Je vous conjure, au nom de Dieu, de lui
demander qu'il nous accorde cette grâce, ainsi que je le lui demande,
toute misérable que je suis, parce qu'il y va de sa gloire et du bien de
son église, qui sont le but de tous mes désirs.
PRIÈRE À DIEU.
« J'avoue que ce serait une grande témérité à moi de croire que
je pusse contribuer pour quelque-chose, afin d'obtenir une telle
grâce ; mais je me confie, mon Dieu, aux prières de vos servantes,
avec qui je suis, parce que je sais qu'elles n'ont autre dessein ni autre
prétention que de vous plaire. Elles ont quitté, pour l'amour de vous,
le peu qu'elles possédaient, et auraient voulu quitter davantage pour
vous servir. Comment pourrais-je donc croire, ô mon Créateur,
qu'étant aussi reconnaissant que vous êtes, vous rejetassiez leurs
demandes ? Je sais que, lorsque vous étiez sur la terre, non-seulement
vous n'avez point eu de mépris pour notre sexe, mais vous avez
même répandu vos faveurs sur plusieurs femmes avec une bonté
admirable. Quand nous vous demanderons de l'honneur ou de
l'argent, ou du revenu, ou quelqu'une de ces autres choses que l'on
recherche dans le monde, alors ne nous écoutez point. Mais pourquoi
n'écouteriez-vous pas, ô Père éternel, celles qui ne vous demandent
que ce qui regarde la gloire de votre Fils, qui mettent toute la leur à
vous servir, et qui donneraient pour vous mille vies ? Je ne prétends
pas néanmoins, Seigneur, que vous accordiez cette grâce pour
l'amour de nous, je sais que nous ne la méritons pas, mais j'espère de
l'obtenir en considération du sang et des mérites de votre Fils.
Pourriez-vous bien, ô Dieu tout-puissant, oublier tant d'injures, tant
d'outrages et tant de tourments qu'il a soufferts ? Et vos entrailles
paternelles, toutes brûlantes d'amour, pourraient-elles bien permettre
que ce que son amour a fait pour vous plaire en vous aimant, comme
vous lui aviez ordonné, soit aussi méprisé qu'il l'est aujourd'hui, dans
le très-saint Sacrement de l’Eucharistie, par ces malheureux
hérétiques qui le chassent de chez lui en abattant les églises où on
l'adore ? Que s'il avait manqué à quelque chose de ce qui était le plus
capable de vous contenter, n'a-t-il pas accompli parfaitement tout ce
qui pouvait vous être agréable ?Ne suffit-il pas, mon Dieu, que,
durant qu'il a été dans le monde, il n'ait pas eu où pouvoir reposer sa
tête, et qu'il ait été accablé par tant de souffrances, sans qu'on lui
ravisse maintenant les maisons où il reçoit ses amis, et où,
connaissant leur faiblesse, il les nourrit et les fortifie par cette viande
toute divine, pour les rendre capables de soutenir les travaux où ils se
trouvent engagés pour votre service ? N'a-t-il pas suffisamment
satisfait par sa mort au péché d'Adam ? Et faut-il donc que toutes les
fois que nous péchons, ce très-doux et très-charitable agneau
satisfasse encore pour nos offenses ? Ne le permettez pas, ô
souverain monarque de l'univers ; apaisez votre colère ; détournez les
yeux de nos crimes ; considérez le sang que votre divin Fils a
répandu pour nous racheter ; ayez seulement égard à ses mérites et à
ceux de la glorieuse Vierge sa mère, des martyrs et de tous les saints
qui ont donné leur vie pour votre service. Mais hélas ! mon Seigneur,
qui suis-je pour oser, au nom de tous, vous présenter cette requête ?
Ah ! mes filles, quelle mauvaise médiatrice pour faire une telle
demande pour vous et pour l'obtenir ! Ma témérité ne servira-t-elle
pas plutôt d'un sujet très-juste pour augmenter l'indignation de ce
redoutable et souverain juge dont j'implore la clémence ? Mais,
Seigneur, puisque vous êtes un Dieu de miséricorde, ayez pitié de
cette pauvre pécheresse, de ce ver de terre, et pardonnez à ma
hardiesse. Ne considérez pas mes péchés, considérez plutôt mes
désirs et mes larmes que je répands en vous faisant cette prière : Je
vous en conjure par vous-même, ayez pitié de tant d'âmes qui se
perdent ; secourez, Seigneur, votre Église ; arrêtez le cours de tant de
maux qui affligent la chrétienté et faites luire votre lumière parmi ces
ténèbres. »
Je vous demande, mes sœurs, pour l'amour de Jésus-Christ et
comme une chose à quoi vous êtes obligées, de prier sa divine
majesté pour cette pauvre et trop hardie pécheresse qui vous parle,
afin qu'il lui plaise de me donner l'humilité qui m'est nécessaire.
Quant aux rois et aux prélats de l'Église, et particulièrement notre
évêque, je ne vous les recommande point, parce que je vous vois si
soigneuses de prier pour eux, que je ne crois pas qu'il en soit besoin.
Mais, puisqu'on peut dire que celles qui viendront après nous seront
saintes, si elles ont un saint évêque, comme cette grâce est si
importante, demandez-la sans cesse à Notre-Seigneur. Que si vos
désirs, vos oraisons, vos disciplines et vos jeûnes ne s'emploient pour
de tels sujets et les autres dont je vous ai parlé, sachez que vous ne
tendez point à la fin pour laquelle Dieu nous a ici assemblées.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Chemin de la Perfection
« Reply #4 on: January 27, 2017, 01:25:09 AM »
CHAPITRE IV.
La Sainte exhorte ses religieuses à l'observation de leur règle. Que
les religieuses doivent s'entr'aimer, et éviter avec grand soin toutes
singularités et partialités. De quelle manière on doit s'aimer. Des
confesseurs, et qu'il en faut changer, lorsqu'on remarque en eux de la
vanité.
DE L'OBSERVATION DE LA RÈGLE.
Vous venez de voir, mes filles, combien grande est l'entreprise
que nous prétendons exécuter ; car quelles devons-nous être pour ne
point passer pour téméraires au jugement de Dieu et des hommes ? II
est évident qu'il faut pour cela beaucoup travailler, et qu'il est besoin
pour y réussir d'élever fort haut nos pensées, afin de faire de si
grands efforts que nos œuvres y répondent ; car il y a sujet d'espérer
que Notre-Seigneur exaucera nos prières, pourvu que nous
n'oubliions rien de ce qui peut dépendre de nous pour observer
exactement nos constitutions et notre règle. Je ne vous impose rien
de nouveau, mes filles, je vous demande seulement d'observer les
choses auxquelles votre vocation et votre profession vous obligent,
quoiqu'il y ait grande différence entre les diverses manières dont on
s'en acquitte.
La première règle nous ordonne de prier sans cesse, et comme
ce précepte renferme le plus important de nos devoirs, si nous
l'observons exactement, nous ne manquerons ni aux jeûnes, ni aux
disciplines, ni au silence, auxquels notre institut nous oblige, puisque
vous savez que toutes ces choses contribuent à la perfection de
l'oraison, et que les délicatesses et la prière ne s'accordent point
ensemble.
Vous avez désiré que je vous parle de l'oraison, et moi je vous
demande, pour récompense de ce que je vais dire, non-seulement de
le lire fort souvent, avec beaucoup d'attention, mais aussi de
pratiquer ce que je vous ai déjà dit.
Avant que d'en venir à l'intérieur, qui est l'oraison, je vous dirai
certaines choses si nécessaires à ceux qui prétendent marcher dans ce
chemin que, pourvu qu'ils les pratiquent, ils pourront s'avancer
beaucoup dans le service de Dieu, quoiqu'ils ne soient pas fort
contemplatifs ; au lieu que sans cela, non-seulement il est impossible
qu'ils le deviennent, mais ils se trouveront trompés s'ils croient l'être.
Je prie Notre-Seigneur de me donner l'assistance dont j'ai besoin et
de m'enseigner ce que j'ai à dire, afin qu'il réussisse à sa gloire.
Ne croyez pas, mes chères sœurs, que les choses auxquelles je
prétends vous engager, soient en grand nombre. Nous serons trop
heureuses, si nous accomplissons celles que nos saints pères ont
ordonnées et pratiquées, puisqu'en marchant par ce chemin, ils ont
mérité le nom de saints, et que ce serait s'égarer de tenir une autre
route, ou de chercher d'autres guides pour nous conduire. Je
m'étendrai seulement sur trois choses portées par nos constitutions,
parce qu'il nous importe extrêmement de comprendre combien il
nous est avantageux de les garder, pour jouir de cette paix extérieure
et intérieure que Jésus-Christ nous a tant recommandée. La première
est un amour sincère des unes envers les antres ; la seconde, un entier
détachement de toutes les choses créées ; et la troisième, une
véritable humilité, qui, bien que je la nomme la dernière, est la
principale de toutes et embrasse les deux antres.
DE QUELLE MANIÈRE LES RELIGIEUSES SE DOIVENT AIMER.
Quant à la première, qui est de nous entr'aimer, elle est d'une
grande conséquence, parce qu'il n'y a rien de si difficile à supporter
qui ne paraisse facile à ceux qui s'aiment, et qu'il faudrait qu'une
chose fût merveilleusement rude pour leur pouvoir donner de la
peine. Que si ce commandement s'observait avec grand soin dans le
monde, je crois qu'il servirait beaucoup pour en faire garder d'autres ;
mais comme nous y manquons toujours en aimant trop ce qui doit
être moins aimé, ou trop peu ce qui doit l'être davantage, nous ne
l'accomplissons jamais parfaitement.
Il y en a qui s'imaginent que, parmi nous, l'excès ne peut en
cela être dangereux ; il est néanmoins si préjudiciable et apporte tant
d'imperfections avec lui, que j'estime qu'il n'y a que ceux qui l'ont
remarqué de leurs propres yeux, qui le puissent croire ; car le démon
s'en sert comme d'un piège si imperceptible à ceux qui se contentent
de servir Dieu imparfaitement, que cette grande affectation passe
dans leur esprit pour une vertu. Mais ceux qui aspirent à la perfection
en connaissent le danger, et savent que cette affection mal réglée
affaiblit peu à peu la volonté, et l'empêche de s'employer entièrement
à aimer Dieu. Ce défaut se rencontre encore plutôt, à mon avis, chez
les femmes que chez les hommes, et cause un dommage visible à
toute la communauté, parce qu'il arrive de là que l'on n'aime pas
également toutes les sœurs, que l'on sent le déplaisir qui est fait à son
amie, que l'on désire d'avoir quelque chose pour lui donner, que l'on
cherche l'occasion de lui parler, sans avoir le plus souvent rien à lui
dire, sinon qu'on l'aime, et autres choses impertinentes, plutôt que de
lui parler de l'amour que l'on doit avoir pour Dieu. Il arrive même si
peu souvent que ces grandes amitiés aient pour fin de s'entr'aider à
l'aimer, que je crois que le démon les fait naître pour former des
ligues et des factions dans les monastères ; car quand on ne s'aime
que pour servir sa divine majesté, les effets le font bientôt connaître,
en ce qu'au lieu que les autres s'entr'aiment pour satisfaire leur
passion, celles-ci cherchent, au contraire, dans l'affection qu'elles se
portent, un remède pour vaincre leurs passions.
Quant à cette sorte d'amitié, je souhaiterais que, dans les grands
monastères, il s'y en trouvât beaucoup ; car pour celui-ci où nous ne
sommes et ne pouvons être que treize, toutes les sœurs doivent être
amies, toutes se doivent chérir, toutes se doivent aimer ; et quelque
saintes qu'elles soient, je les conjure, pour l'amour de NotreSeigneur,
de se bien garder de ces singularités où je vois si peu de
profit, puisque, entre les frères mêmes, c'est un poison d'autant plus
dangereux pour eux, qu'ils sont plus proches.
Croyez-moi, mes sœurs, quoique ce que je vous dis vous
semble un peu rude, il conduit à une grande perfection ; il produit
dans l'âme une grande paix, et fait éviter plusieurs occasions
d'offenser Dieu à celles qui ne sont pas tout-à-fait fortes. Que si notre
inclination nous porte à, aimer plutôt une sœur que non pas une
autre, ce qui pourrait arriver, puisque c'est un mouvement naturel qui
souvent même nous fait aimer davantage les personnes les plus
imparfaites, quand il se rencontre que la nature les a favorisées de
plus de grâces, nous devons alors nous tenir extrêmement sur nos
gardes, afin de ne nous laisser point dominer par cette affection
naissante. Aimons les vertus, mes filles, et les biens intérieurs ; ne
négligeons aucun soin pour nous désaccoutumer de faire cas de ces
biens extérieurs, et ne souffrons point que notre volonté soit esclave,
si ce n'est de celui qui l'a rachetée de son propre sang.
Que celles qui ne profiteront pas de cet avis prennent garde de
se trouver, sans y penser, dans des liens dont elles ne pourront se
dégager. Hélas ! mon Dieu, mon Sauveur, qui pourrait nombrer
combien de sottises et de niaiseries tirent leur origine de cette
source ? Mais comme il n'est pas besoin de parler ici de ces
faiblesses qui se trouvent dans les femmes, ni de les faire connaître
aux personnes qui les ignorent, je ne veux pas les rapporter en partie.
J'avoue que j'ai été quelquefois épouvantée de les voir ; je dis de les
voir, car par la miséricorde de Dieu, je n'y suis jamais guère tombée.
Je les ai remarquées souvent, et je crains bien qu'elles ne se
rencontrent dans la plupart des monastères, ainsi que je l'ai vu en
plusieurs, parce que je sais que rien n'est plus capable d'empêcher les
religieuses d'arriver à une grande perfection, et que dans les
supérieures, comme je l'ai déjà dit, c'est une peste.
Il faut apporter un extrême soin à couper la racine de ces
partialités et de ces amitiés dangereuses aussitôt qu'elles commencent
à naître ; mais il le faut faire avec adresse et avec plus d'amour que
de rigueur. C'est un excellent remède pour cela de n'être ensemble
qu'aux heures ordonnées, et de ne se point parler, ainsi que nous le
pratiquons maintenant, mais de demeurer séparées, comme la règle le
commande, et nous retirer chacune dans notre cellule. Ainsi, quoique
ce soit une coutume louable d'avoir une chambre commune où l'on
travaille, je vous exhorte à n'en point avoir dans ce monastère, parce
qu'il est beaucoup plus facile de garder le silence lorsque l'on est
seule. Outre qu'il importe extrêmement de s'accoutumer à la solitude
pour pouvoir bien faire l'oraison, qui doit être le fondement de la
conduite de cette maison, puisque c'est principalement pour ce sujet
que nous sommes ici assemblées, nous ne saurions trop nous
affectionner à ce qui peut le plus contribuer à nous l'acquérir.
Pour revenir, mes filles, à ce que je disais de nous entr'aimer, il
me semble qu'il serait ridicule de vous le recommander, puisqu'il n'y
a point de personnes si brutales qui, demeurant et communiquant
toujours ensemble, n'ayant ni ne devant point avoir de conversations,
d'entretiens et de divertissements avec les personnes de dehors, et
ayant sujet de croire que Dieu aime les sœurs et qu'elles l'aiment,
puisqu'elles ont tout quitté pour l'amour de lui, puissent manquer de
s'aimer les unes les autres, outre que c'est le propre de la vertu de se
faire aimer, et que j'espère, avec la grâce de Dieu, qu'elle
n'abandonnera jamais ce monastère.
Je n'estime donc pas qu'il soit besoin de vous recommander
beaucoup de vous entr'aimer en la manière que je viens de dire ; mais
je veux vous représenter quel est cet amour si louable que je désire
qui soit parmi nous, et par quelles marques nous pourrons connaître
que nous aurons acquis cette vertu, qui doit être bien grande, puisque
Notre-Seigneur l'a recommandée si expressément à ses apôtres. C'est
de quoi je vais maintenant vous entretenir un peu, selon mon peu de
capacité : que si vous le trouvez mieux expliqué en d'autres livres, ne
vous arrêtez pas à ce que j'en écrirai, car peut-être ne sais-je pas ce
que je dis.
DE L’AFFECTION POUR LES CONFESSEURS.
Il y a deux sortes d'amour dont je vais parler : l'un est
purement. spirituel, ne paraissant rien en lui qui ternisse sa pureté,
parce qu'il n'a rien qui tienne de la sensualité et de la tendresse de
notre nature ; l'autre est aussi spirituel ; mais notre sensualité et notre
faiblesse s'y mêlent. C'est toutefois un bon amour, et qui semble
légitime : tel est celui qui se voit entre les parents et les amis. J'ai
déjà dit quelque chose de ce dernier, et je veux maintenant parler de
l'autre, qui est purement spirituel et sans aucun mélange de passion ;
car s'il s'y en rencontrait, toute la spiritualité qui y paraîtrait
s'évanouirait et deviendrait sensuelle, an lieu que si nous nous
conduisons dans cet autre amour, quoique moins parfait, avec
modération et avec prudente, tout y sera méritoire, et ce qui paraissait
sensualité se changera en vertu. Mais cette sensualité s'y mêle
quelquefois si subtilement, qu'il est difficile de la discerner,
principalement s'il se rencontre que ce soit avec un confesseur, parce
que les personnes qui s'adonnent à l'oraison s'affectionnent
extrêmement à celui qui gouverne leur conscience, quand elles
reconnaissent en lui beaucoup de vertu et de capacité pour les
conduire. C'est ici que le démon les assiège d'un grand nombre de
scrupules dans le dessein de les inquiéter et de les troubler, et surtout
s'il voit que le confesseur les porte à une plus grande perfection ; car
alors il les presse d'une telle sorte, qu'il les fait résoudre à quitter leur
confesseur, et ne les laisse point en repos après même qu'elles en ont
choisi un autre.
Ce que ces personnes peuvent faire en cet état est de ne point
s'appliquer à discerner si elles aiment ou n'aiment pas. Que si elles
aiment, qu'elles aiment. Car, si nous aimons ceux de qui nous
recevons des biens qui ne regardent que le corps, pourquoi
n'aimerions-nous pas ceux qui travaillent sans cesse à nous procurer
les biens de l'âme ? J'estime, au contraire, que c'est une marque que
l'on commence à faire un progrès notable, lorsque l'on aime son
confesseur, quand il est saint et spirituel, et que l'on voit qu'il
travaille pour nous faire avancer dans la vertu, notre faiblesse étant
21
telle que nous ne pourrions souvent, sans son aide, entreprendre de
grandes choses pour le service de Dieu.
Que si le confesseur n'est pas tel que je viens de dire, c'est alors
qu'il y a beaucoup de péril, et qu'il peut arriver un très-grand mal de
ce qu'il voit qu'on l'affectionne, principalement dans les maisons où
la clôture est la plus étroite. Or, comme il est difficile de connaître si
le confesseur a toutes les bonnes qualités qu'il doit avoir, on doit lui
parler avec une grande retenue et une grande circonspection. Le
meilleur serait sans doute de faire qu'il ne s'aperçût point qu'on l'aime
beaucoup, et de ne lui en parler jamais. Mais le démon use d'un si
grand artifice pour l'empêcher, que l'on ne sait comment s'en
défendre ; car il fait croire à ces personnes que c'est à quoi toute leur
confession se réduit principalement, et qu'ainsi elles sont obligées de
s'en accuser. C'est pourquoi je voudrais qu'elles crussent que cela
n'est rien, et n'en tinssent aucun compte. C'est un avis qu'elles
doivent suivre, si elles connaissent que tous les discours de leur
confesseur ne tendent qu'à leur salut, qu'il craint beaucoup Dieu, et
n'a point de vanité ; ce qui est très-facile à remarquer, à moins de se
vouloir aveugler soi-même. Car, en ce cas, quelques tentations que
leur donne la crainte de trop aimer, au lieu de s'en inquiéter, il faut
qu'elles les méprisent et en détournent leur vue, puisque c'est le vrai
moyen de faire que le démon se lasse de les persécuter et se retire.
Mais, si elles remarquent que le confesseur les conduise en
quelque chose par un esprit de vanité, tout le reste doit alors leur être
suspect, et quoiqu'il n'y ait rien que de bon dans ses entretiens, il faut
qu'elles se gardent bien d'entrer en discours avec lui, mais qu'elles se
retirent après s'être confessées en peu de paroles, Le plus sûr, dans
ces rencontres,, sera de dire à la prieure que l'on ne se trouve pas bien
de lui, et de le changer comme étant le remède le plus certain, si l'on
en peut user sans blesser sa réputation.
Dans ces occasions et autres semblables, qui sont comme
autant de pièges qui nous sont tendus par le démon, et où l'on ne sait
quel conseil prendre, le meilleur sera d'en parler à quelque homme
savant et habile (ce que l'on ne refuse point en cas de nécessité), de
se confesser à lui et de suivre ses avis, puisque, si on ne cherchait
point de remède à un si grand mal, on pourrait tomber dans de
grandes fautes ; car combien en commet-on dans le monde que l'on
ne commettrait pas si l'on agissait avec conseil, principalement en ce
qui regarde la manière de se conduire envers le prochain pour ne lui
point faire de tort ? Il faut donc nécessairement, dans ces rencontres,
travailler à trouver quelque remède, puisque, quand le démon
commence à nous attaquer de ce côté-là, il fait en peu de temps de
grands progrès, si l'on ne se hâte de lui fermer le passage. Ainsi cet
avis de parler à un autre confesseur est sans doute le meilleur, en cas
qu'il se trouve quelque commodité pour le faire, et si, comme je
l'espère de la miséricorde de Notre-Seigneur, ces âmes sont disposées
à ne rien négliger de tout ce qui est en leur pouvoir pour ne plus
traiter avec le premier, quand elles devraient pour ce sujet s'exposer à
perdre la vie.
Considérez, mes filles, de quelle importance vous est cet avis,
puisque ce n'est pas seulement une chose périlleuse, mais une peste
pour toute la communauté, mais un enfer. N'attendez donc pas que le
mal soit grand, et travaillez de bonne heure à le déraciner par tous les
moyens dont vous pourrez user en conscience. J'espère que NotreSeigneur
ne permettra pas que des personnes qui font profession
d'oraison puissent affectionner d'autres que de grands serviteurs de
Dieu ; car autrement elles ne seraient ni des âmes d'oraison, ni des
âmes qui tendissent à une perfection telle que je prétends que soit la
vôtre, puisque si elles voyaient qu'un confesseur n'entendît pas leur
langage, et qu'il ne se portât pas avec affection à parler de Dieu, il
leur serait impossible de l'aimer, parce qu'il leur serait entièrement
dissemblable. Que s'il était comme elles dans la piété, il faudrait qu'il
fût bien simple et peu éclairé pour croire qu'un si grand mal pût
entrer facilement dans une maison si resserrée, et si peu exposée aux
occasions qui l'auraient pu faire naître, et pour vouloir ensuite
s'inquiéter soi-même, et inquiéter des servantes de Dieu.
C'est donc là, comme je l'ai dit, tout le mal ou au moins le plus
grand mal que le démon puisse faire glisser dans les maisons les plus
resserrées. C'est celui qui s'y découvre le plus tard, et qui est capable
d'en ruiner la perfection sans que l'on en sache la cause, parce que si
le confesseur lui-même étant vain, donne quelque entrée à la vanité
dans le monastère, comme il se trouve engagé dans ce défaut, il ne se
met guère en peine de le corriger dans les autres. Je prie Dieu, par
son intime bonté, de nous délivrer d'un tel malheur. Il est si grand,
qu'il n'en faut pas davantage pour troubler toutes les religieuses
lorsqu'elles sentent que leur conscience leur dicte le contraire de ce
que leur dit leur confesseur ; et que si on leur tient tant de rigueur que
de leur refuser d'aller à un autre, elles ne savent que faire pour calmer
le trouble de leur esprit, parce que celui qui devrait y remédier est
celui-là même qui le cause. Il se rencontre sans doute en quelques
maisons tant de peines de cette sorte, que vous ne devez pas vous
étonner que la compassion que j'en ai m'ait fait prendre un si grand
soin de vous avertir de ce péril.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf