Marie Corédemptrice (4)
Père Bruno, sermon du 26 avril 2026
Nous reprenons ce matin notre étude sur la Corédemption de la très Sainte Vierge. Nous avons découvert les fondements de ce privilège marial dans la sainte Écriture ; interrogeons maintenant la tradition : le témoignage le plus important et le plus probant sera celui des papes, de Pie IX à Pie XII (du milieu du 19e siècle au milieu du 20e). Mais nous recueillerons d’abord la pensée d’autres auteurs, à commencer par celle d’un évêque qui nous est cher : Mgr de Castro Mayer (c’était hier, 25 avril, le 35e anniversaire de sa mort). En 1978, l’évêque de Campos (Brésil) écrivit une belle et longue lettre pastorale à ce sujet, d’autant plus intéressante que son auteur était un excellent théologien ; retenons-en quelques éléments :
– Mgr de Castro Mayer rappelle, à la suite de saint Augustin, que Dieu aurait pu s’incarner sans naître d’une femme, sans le concours de la Vierge Marie. « Si donc il a voulu naître de Marie, c’est parce que Marie entrait dans le plan divin qui a déterminé l’Incarnation du Fils de Dieu. » Or, nous le chantons dans le Credo, Jésus s’est incarné ‘propter nos homines et propter nostram salutem’. Par conséquent, poursuit l’évêque, « il ne nous est pas permis d’exclure la collaboration de la très sainte Vierge Marie de l’œuvre par laquelle la bonté divine a racheté le genre humain ».
– Nous avions noté l’importance du parallélisme entre Ève et Marie : pour Mgr de Castro Mayer, « il n’y a pas de doute : la participation de Notre-Dame à l’œuvre de la Rédemption, comme réparatrice du malheur causé par Ève, est une doctrine révélée ». Il insiste : « On ne peut douter que cette doctrine [Marie nouvelle Ève] provienne des Apôtres. »
– « La miséricorde divine, écrit encore Monseigneur, a voulu, comme pour parfaire son amour pour nous, associer une pure créature à l’œuvre de la Rédemption. Elle nous a offert la possibilité de participer à l’acquittement de notre dette. » C’est sur cette pensée que s’était terminé le dernier sermon sur Marie Corédemptrice, il y a un mois.
– La très Sainte Vierge, selon l’évêque de Campos, a été associée à la paternité du Père dans l’Incarnation, puis à sa miséricorde « en n’épargnant pas son propre Fils, mais en le livrant pour nous tous ». Vous reconnaissez un verset de saint Paul, déjà commenté dans le sermon de la fête de Notre-Dame de Compassion.
Citons maintenant un prélat encore plus illustre : en 1937, deux ans avant de monter sur le trône de Pierre sous le nom de Pie XII, le cardinal Pacelli prêchait dans la chaire de Saint-Louis des Français, à Rome : « L’application des mérites de Jésus-Christ forme avec leur acquisition une seule œuvre complète : celle du salut. Il convient que Marie coopère de la même manière aux deux parties de cette même œuvre : ainsi le réclame l’unité du plan divin. » Autrement dit : si Marie est Médiatrice, elle est également Corédemptrice ; si elle coopère à la distribution des grâces, c’est qu’elle a d’abord coopéré à leur acquisition.
Au 19e siècle, il faut mentionner Mgr gαy. Dans une méditation sur le quatrième mystère joyeux, à propos de la prophétie de Siméon, il écrit ces lignes : « Marie entre, comme partie active, dans le sacrifice de Jésus. Elle est sa coopératrice, et vraiment notre Corédemptrice. Le glaive qui tuera le Fils transpercera le Cœur de la Mère. »
Au 17e siècle, Bossuet affirme fortement que Notre-Dame « a eu la même part à notre salut qu’Ève a eue à notre perte. C’est la doctrine reçue dans toute l’Église catholique par une tradition qui remonte jusqu’à l’origine du christianisme. »
Cette simple phrase suffit à pulvériser les inepties et les impiétés du docuмent romain du 4 novembre dernier.
Passons au moyen âge, plus précisément aux 12e et 13e siècles, si riches à beaucoup de points de vue. Au 13e, retenons plus spécialement deux grands docteurs, saint Bonaventure et saint Albert le Grand. Le docteur franciscain (saint Bonaventure) enseigne non seulement la Compassion (« l’âme de la bienheureuse Vierge a compati de toutes ses forces aux souffrances de son Fils très cher »), mais aussi la Corédemption, notion d’ailleurs très courante à cette époque : « Elle a coopéré à la Rédemption du genre humain. » Quant au docteur dominicain, saint Albert le Grand (le maître de saint Thomas d’Aquin), il fait le lien entre la Compassion et la Corédemption, en présentant la Vierge Marie comme « la coopératrice de la Rédemption par sa Compassion ». (Mgr Lefebvre pourrait s’être inspiré de cette pensée en écrivant dans les Constitutions des sœurs que Marie a été « efficacement Corédemptrice par sa Compassion ».) Dans le même sens, saint Albert le Grand explique que Notre-Dame a été associée à la Passion (consors Passionis) parce que, dans le plan de Dieu, elle devait être « l’aide de la Rédemption », adiutrix Redemptionis. Cette formule sera souvent reprise par la suite ; elle est l’équivalent du mot Coredemptrix, même si ce terme n’apparaît qu’un peu plus tard, au début du 14e siècle, sous la plume d’un frère mineur anonyme.
Le 12e siècle est dominé par la grande figure de saint Bernard, qu’on a appelé « le chantre de la Vierge Marie ». Lui aussi voit en Notre-Dame la nouvelle Ève, unie au nouvel Adam pour notre rédemption : « Il convenait que l’un et l’autre sexes participent à notre réparation, puisque l’un et l’autre avaient causé notre perte. » Pour préciser en quoi consiste la « participation » de Notre-Dame, l’abbé de Clairvaux dit dans un sermon qu’elle « offrit son Fils sur l’autel de la Croix, participant à l’œuvre du salut ».
Notons encore cette belle pensée d’Arnauld de Chartres, ami intime de saint Bernard : « Le Christ immolait son corps ; Marie, son âme. »
Revenons, pour conclure, au 20e siècle : de nombreux auteurs spirituels affirment que la très Sainte Vierge est notre Corédemptrice, entre autres Dom Marmion, le père Kolbe, sœur Lucie de Fatima… Il est intéressant de remarquer que la Corédemption a été choisie comme thème du congrès marial de La Salette, en 1946 (centenaire de l’apparition). Citons enfin l’avis autorisé du grand théologien que fut le père Garrigou Lagrange : « C’est une doctrine commune et certaine dans l’Église, et même proche de la foi, que la Sainte Vierge, Mère du Rédempteur, lui est associée dans l’œuvre rédemptrice comme cause secondaire et subordonnée, ainsi qu’Ève fut associée à Adam dans l’œuvre de perdition. » On en revient toujours à la formule qui résume ce mystère marial : Marie n’est pas seulement la Mère du Rédempteur ; elle est l’associée du Rédempteur, la Corédemptrice.