https://fr.aleteia.org/2026/05/27/le-choix-de-la-rupture-comprendre-le-conflit-entre-rome-et-la-fsspx/Extraits:
Alors que la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) a révélé le 26 mai les noms de ses quatre futurs évêques ordonnés sans mandat du Pape, le père Albert Jacquemin, canoniste, (...) auteur d'un ouvrage consacré aux origines doctrinales et ecclésiologiques de la rupture entre Marcel Lefebvre et Rome, analyse pour Aleteia les racines et les enjeux de cette crise durable.
Près de quarante ans après les sacres d’Écône de 1988, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX)) s'apprête à consacrer des évêques sans mandat pontifical. Le 26 mai 2026, elle a dévoilé les noms des quatre prêtres qui seront sacrés évêques le 1er juillet : les abbés Michel Poinsinet de Sivry, Pascal Schreiber, Michael Goldade et Marc Hanappier. Une perspective qui ravive l’un des dossiers les plus sensibles des relations entre Rome et la Fraternité. Dans ce contexte, le père Albert Jacquemin, publie
'Le choix de la rupture',
un ouvrage consacré aux origines doctrinales et ecclésiologiques de la rupture initiée par Mgr Marcel Lefebvre après le concile Vatican II. Ancien membre de la Fraternité jusqu’en 1988, aujourd’hui prêtre du diocèse de Paris, docteur en droit canonique et président du Tribunal pénal canonique national de la Conférence des évêques de France, il revient sur les racines de ce conflit durable avec le Saint-Siège ainsi que sur les enjeux ecclésiaux des nouveaux sacres annoncés. "En consacrant à nouveau des évêques sans mandat pontifical, la Fraternité se dote progressivement de tous les moyens nécessaires à sa propre survie sacramentelle, indépendamment de l’Église institutionnelle", affirme le père Albert Jacquemin. Entretien.
Aleteia : Avant de revenir sur l'annonce de la consécration de ces nouveaux évêques, pouvez-vous nous rappeler simplement qui était Mgr Marcel Lefebvre, et ce qu'est la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X ?
Albert Jacquemin : Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991) était un religieux spiritain qui fut d’abord missionnaire au Gabon. Devenu vicaire apostolique de Dakar en 1947, puis archevêque de ce diocèse en 1955, il devint supérieur général de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit en 1962. C’est à ce titre qu’il participa au concile de Vatican II. Durant le Concile, il se montra critique à l’égard de plusieurs de ses orientations. Il appartenait alors à la minorité des Pères les plus réservés face aux évolutions conciliaires. En 1968, dans le contexte troublé de l’après-concile, il estima ne plus pouvoir gouverner sa congrégation selon les orientations nouvelles qui s’y imposèrent et démissionna de sa charge de supérieur général. C’est alors qu’autour de lui se regroupèrent plusieurs jeunes gens désireux de recevoir une formation sacerdotale plus classique. C’est dans ce contexte qu’il fonda la FSSPX, reconnue canoniquement en 1970, par l’évêque de Fribourg, en Suisse. Très rapidement cependant, les tensions apparurent avec plusieurs évêques, notamment français, qui virent d’un mauvais œil le développement de ce séminaire traditionaliste. Une visite apostolique fut organisée, à la suite de laquelle, Mgr Lefebvre publia, le 21 novembre 1974, une déclaration devenue célèbre, dans laquelle il opposa ce qu’il appela "la Rome de toujours" à une "Rome moderniste". Cette déclaration marqua un tournant : il considéra désormais que les difficultés de l’Église provenaient non pas seulement des abus de l’application des réformes postconciliaires, mais du concile lui-même et de certaines de ses orientations doctrinales. Rome finit par supprimer le statut canonique de la Fraternité, qui perdit alors toute existence légale dans l’Église. Mgr Lefebvre décida néanmoins de poursuivre son œuvre, estimant cette suppression injustifiée et invalide.
Mgr Lefebvre donnant la sainte communion.
On entend souvent parler des "sacres de 1988", sans toujours comprendre ce qui s’est joué. Concrètement, que s’est-il passé cette année-là ? Et pourquoi ce geste est-il devenu un point de tension majeur dans l’Église ?
L’année 1988 constitua un tournant décisif. Le contentieux entre Rome et Mgr Lefebvre existait déjà depuis les années 1970 : en 1976, il fut frappé de suspense a divinis, mais continua malgré tout à ordonner des prêtres. Un certain nombre de catholiques éprouvèrent de la sympathie pour ses revendications, notamment parce qu’ils voyaient en lui un défenseur de la messe latine et d’une certaine continuité liturgique que les réformes avaient modifié de manière parfois trop brutale. Avec Jean Paul II, en 1978, Mgr Lefebvre espéra un apaisement. Mais Rome comprit que le désaccord dépassait largement la seule question liturgique : il s’agissait d’un problème de nature ecclésiologique. À partir de 1987,(..) Mgr Lefebvre souhaita assurer la pérennité de son œuvre en obtenant la possibilité de consacrer un ou plusieurs évêques. Des négociations s’ouvrirent avec le Saint-Siège et aboutirent, le 5 mai 1988, à la signature d’un protocole d’accord prévoyant la régularisation canonique de la FSSPX ainsi que la consécration d’un évêque choisi avec Rome.
Il est important de distinguer l’intention subjective et la portée objective des actes. Mgr Lefebvre ne souhaita pas rompre avec l’Église ; néanmoins, les actes qu’il posa entraînèrent de fait une rupture de communion avec l’Église.
Mais très vite, Mgr Lefebvre estima les garanties du Saint-Siège insuffisantes et réclama davantage, notamment plusieurs évêques. Les discussions échouèrent finalement. Convaincu d’agir pour "le bien de l’Église et de la Tradition", il décida finalement de consacrer quatre évêques sans mandat pontifical, malgré l’interdiction explicite du pape. Pour Rome, cet acte constitua une rupture extrêmement grave dans la communion ecclésiale. Le Saint-Siège considéra alors qu’il s’agissait d’un "acte schismatique" et appliqua à Mgr Lefebvre, ainsi qu’aux évêques consacrés, la peine d’excommunication prévue par le droit canonique.
Votre livre parle d’un "choix de la rupture". Quand on emploie ce mot, il peut avoir des sens très différents. De quelle rupture parle-t-on exactement ici ?
Il ne s’agit pas, chez Mgr Lefebvre, d’une volonté explicite de rompre avec l’Église catholique ou de nier l’autorité du pape. Il reconnaissait au contraire l’autorité du successeur de Pierre, mais estimait que les autorités actuelles de l’Église s’étaient éloignées de la Tradition catholique. Pour lui, la Tradition correspondait essentiellement à l’Église antérieure au concile de Vatican II. Dès 1974, il opéra ainsi une distinction entre la "Rome de toujours" et une "Rome néo-moderniste". Selon cette logique, il considéra devoir désobéir au pape actuel afin de rester fidèle aux papes d’autrefois. Il est important(...) des actes. Mgr Lefebvre ne souhaita pas rompre avec l’Église ; néanmoins, les actes qu’il posa entraînèrent de fait une rupture de communion avec l’Église. Dans sa perspective, l’Église traversait un état de crise exceptionnel. Il estima qu’ un "état de nécessité" l’obligeait à prendre des décisions contraires aux normes ordinaires afin de préserver l’essentiel : la foi catholique.
Quels sont ces points de désaccord qui poussent la FSSPX à agir ainsi ?
Les principaux désaccords portent sur plusieurs points doctrinaux majeurs du concile de Vatican II. Mgr Lefebvre estimait notamment que la déclaration sur la liberté religieuse contredisait (...)pontificale. Quant à l’œcuмénisme, il considéra qu’il tendait à relativiser la vérité de l’Église catholique. Mgr Lefebvre avait d’ailleurs adressé à Rome une série de dubia (en latin, "doutes", il s'agit de questions sur l'enseignement de l'Église, un point précis d'interprétation du droit canonique, de la doctrine, adressées à un dicastère, à un office de la Curie romaine, ou au Pape, ndlr) exposant ses interrogations doctrinales. La Congrégation pour la doctrine de la foi lui avait répondu en reconnaissant la légitimité des questions posées tout en réfutant ses conclusions. Mais cette réponse ne fut pas acceptée par lui. Il y vit au contraire une confirmation supplémentaire de ce qu’il considérait comme une dérive doctrinale de Rome.
En 2026, une nouvelle annonce de sacres d’évêques a été faite par la Fraternité Saint-Pie X sans mandat du Pape. Comment comprendre cet événement à la lumière de 1988 ?
Ces nouveaux sacres s’inscrivent clairement dans la continuité de 1988. Deux des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre sont aujourd’hui décédés, et les deux autres sont âgés. La FSSPX souhaite donc assurer sa continuité institutionnelle et sacramentelle : c’est une opération de survie. Après plusieurs tentatives de rapprochement avec Rome — notamment sous Benoît XVI — les discussions doctrinales ont finalement échoué. Le désaccord de fond demeure entier car la FSSPX refuse de se soumettre à ce que Rome lui demande : à savoir être conforme à la théologie catholique, donc reconnaître l’autorité du magistère de l’Église, qui détermine ce qui appartient à la Tradition, et non l’inverse. Or, la Tradition n’est pas seulement l’état antérieur lié à une époque révolue du catholicisme.
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La Fraternité invoque aujourd’hui encore un "état de nécessité". Selon elle, la crise de l’Église se serait aggravée et les moyens ordinaires de sanctification ne seraient plus suffisamment garantis dans l’Église actuelle. Dans cette logique, de nouveaux sacres apparaissent comme une opération de survie destinée à assurer la pérennité de l’œuvre fondée par Mgr Lefebvre. Comment cette notion d’état de nécessité est-elle comprise du point de vue de Rome ?
Du point de vue de Rome, la situation est plus grave encore qu’en 1988, car l’exception invoquée à l’époque par la FSSPX tend désormais à devenir permanente. Ce qui était présenté comme une mesure extraordinaire se transforme en structure ecclésiale parallèle permanente. Rome répond qu’affirmer que l’Église n’offre plus les moyens ordinaires du salut revient implicitement à nier son indéfectibilité. Certes, l’Église est composée d’hommes et connaît des crises ; mais elle demeure, selon la promesse du Seigneur, porteuse des moyens du salut jusqu’à la fin des temps. Le Saint-Siège estime donc qu’aucun évêque ou groupe ecclésial ne peut, de sa propre autorité, décréter un état de nécessité justifiant de passer outre les règles fondamentales de la communion ecclésiale, notamment en matière de consécration épiscopale.
Le cardinal Victor Manuel Fernández a récemment évoqué un "acte schismatique". Qu’est-ce que cela signifie ?
Le cardinal Fernández reprend ici les termes déjà employés par Jean Paul II dans le motu proprio Ecclesia Dei, ainsi que dans plusieurs docuмents romains ultérieurs. En 1988, Jean Paul II avait qualifié les sacres de Mgr Lefebvre d’"acte de nature schismatique". La distinction est importante entre cet "acte schismatique" et un schisme pleinement constitué. Le premier ouvre une rupture ; le second désigne une situation durable et stabilisée. Or, la répétition volontaire de sacres sans mandat pontifical aboutirait à un schisme quasi-consommé.
En droit canonique, le schisme ne signifie pas nécessairement le rejet explicite de l’autorité du pape ; il consiste dans "le refus de soumission au Pontife romain ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis" (canon 751).
Car en consacrant à nouveau des évêques sans mandat pontifical, la Fraternité se dote progressivement de tous les moyens nécessaires à sa propre survie sacramentelle, indépendamment de l’Église institutionnelle. Nous sommes face aux conséquences ultimes des sacres de 1988 : celle de la constitution progressive d’une Église parallèle, ou de suppléance, se présentant comme la véritable gardienne de la Tradition catholique. (...) le schisme ne signifie pas nécessairement le rejet explicite de l’autorité du pape ; il consiste dans "le refus de soumission au Pontife romain ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis" (canon 751). Rome rappelle simplement que les évêques consacrants et consacrés, mais aussi ceux qui adhéreraient formellement à cette rupture, seront frappés de la peine d’excommunication automatique prévue par le droit de l’Église. Il faut cependant souligner que la réalité des fidèles liés à la FSSPX est beaucoup plus nuancée qu’on ne le présente(...) Certains fréquentent exclusivement les chapelles de la Fraternité ; d’autres conservent des liens avec les paroisses diocésaines. Les situations pastorales sont souvent complexes et délicates.
Comment décririez-vous la relation entre la Fraternité Saint-Pie X et Rome aujourd'hui ?
Sous le pontificat de François, les relations n’ont pas été vraiment conflictuelles. François avait même accordé plusieurs facultés canoniques importantes aux prêtres de la Fraternité. En 2017 notamment, il a autorisé les évêques diocésains à déléguer aux prêtres de la FSSPX les facultés nécessaires pour célébrer validement les mariages, après avoir reconnu la validité des absolutions données dans le cadre du sacrement de pénitence. Ces gestes ont constitué des avancées significatives, parfois plus importantes que celles accordées sous les pontificats précédents. Quant à Léon XIV, tout juste élu, il se retrouve confronté à cette question héritée de l’histoire. Canoniste de formation, il semble pour l’instant privilégier le travail des instances de dialogue et de médiation déjà existantes.
Quels sont aujourd’hui les principaux points de blocage ? Existe-t-il encore un espoir de réconciliation ?
À court terme, la situation paraît totalement bloquée. Depuis 1974, la logique de confrontation semble devenue presque structurelle. La FSSPX considère qu’elle n’a pas d’autre choix que de poursuivre dans cette voie pour préserver ce qu’elle estime être la Tradition catholique authentique. De son côté, Léon XIV ne peut pas accorder un mandat pontifical tant que la FSSPX refusera de reconnaître l’autorité du magistère et du concile de Vatican II. On se trouve donc dans une impasse : la Fraternité affirme agir par nécessité et ne pas avoir d’autre solution que de sacrer de nouveaux évêques et Rome ne peut pas donner de mandat dans ces conditions. Toute réconciliation semble donc extrêmement compromise sinon impossible.
Pratique
"Le choix de la rupture, Mgr Lefebvre, Rome, les sacres : 1974-2026", Albert Jacquemin, Cerf, mai 2026, 20,90 euros.