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Author Topic: Chemin de la Perfection  (Read 40701 times)

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Re: Chemin de la Perfection
« Reply #35 on: August 01, 2017, 02:09:54 AM »
CHAPITRE XXXIV.

Suite de explication de ces paroles du Pater : Donnez-nous aujourd'hui le pain dont vous avons besoin chaque jour. Des effets que la sainte Eucharistie, qui est le véritable pain des âmes, opère en ceux qui le reçoivent dignement. 

SUR CES MÊMES PAROLES DU PATER : Donne-nous aujourd'hui le pain, etc. 

Or d'autant que ces mots de chaque jour dont Jésus-Christ se sert dans cette demande qu'il fait à son Père montrent, ce me semble, qu'il la lui fait pour toujours, j'ai considéré en moi-même d'où vient qu'après les avoir dits il ajoute en parlant de ce pain : Donnez-lenous aujourd'hui, et je veux vous dire ce qui m'est venu en l'esprit ; que si vous trouvez que ce n'est qu'une sottise, je n'aurai point de peine à en demeurer d'accord, puisque c'en est toujours une assez grande de me mêler de dire mes sentiments sur un tel sujet. Il me semble donc qu'il parle ainsi pour nous faire connaître que nous ne le posséderons pas seulement en la terre, mais que nous le posséderons aussi dans le ciel, si nous savons profiter du bonheur d'être ici-bas en sa compagnie, puisqu'il ne demeure avec nous que pour nous soutenir, nous aimer et nous animer, afin, comme je l'ai dit, que la volonté de son Père s'accomplisse en nous. Cette parole aujourd'hui montre, à mon avis, la durée du monde, qui, à parler véritablement, ne doit être considérée que comme un seul jour, principalement pour ces malheureux qui se damnent, puisqu'il n'y aura plus de jour pour eux dans l'autre vie, mais seulement des ténèbres éternelles. Or ce n'est pas la faute de Notre-Seigneur s'ils se laissent vaincre, car il les encourage sans cesse jusqu'à la fin du combat, sans qu'ils puissent ni s'excuser ni se plaindre du Père éternel de leur avoir ravi ce pain céleste lorsqu'ils en avaient le plus besoin. C'est ce qui fait dire par Jésus-Christ à son Père que puisqu'il ne doit être avec les hommes que durant un jour, il le prie de lui permettre de le passer avec ceux qui sont à lui, quoique cela l'expose au mépris et aux irrévérences des méchants ; et que puisqu'il a bien voulu par son infinie bonté l'envoyer pour les hommes dans le monde, la sienne ne lui peut permettre de les abandonner, mais l'oblige à demeurer avec eux pour augmenter la gloire de ses amis et la peine de ses ennemis. Ainsi il ne lui demande ici ce pain sacré que pour un jour, parce que, nous l'ayant une fois donné, il nous l'a donné pour toujours. Le Père éternel, comme je l'ai dit, en nous donnant pour nourriture la sainte humanité de son Fils, il nous l'a donnée comme une manne où tout ce que nous saurions désirer se trouve, sans que notre âme puisse craindre de mourir de faim, si ce n'est par sa seule faute, puisque, quelque goût et quelque consolation qu'elle cherche dans ce très-saint sacrement, elle l'y trouvera sans doute, et qu'il n'y aura plus ni peines ni persécutions qu'il ne lui soit facile de supporter si elle commence une fois à prendre plaisir de participer à celles que son Sauveur a souffertes. Joignez, mes filles, vos prières à celles que votre saint époux fait à son Père, afin qu'il vous le laisse durant ce jour, et que vous ne soyez pas si malheureuses que de demeurer au monde sans lui. Représentez-lui que, c'est bien assez que pour tempérer votre joie, il veuille demeurer caché sous les apparences du pain et du vin, ce qui n'est pas un petit tourment pour les âmes qui, n'aimant que lui dans le monde, ne peuvent trouver qu'en lui seul leur consolation : mais priez-le surtout qu'il ne vous abandonne jamais, et vous mette dans la disposition dont vous avez besoin pour le recevoir dignement. Quant au pain matériel et terrestre, vous étant abandonnées sincèrement et sans réserve, ainsi que vous avez fait, à la volonté de Dieu, ne vous en mettiez point du tout en peine. J'entends durant l'oraison, puisque vous y êtes occupées à des choses plus importantes, et qu'il y a d'autres temps dans lesquels vous pourrez travailler afin de gagner de quoi vivre ; mais alors même ce doit être sans trop vous en soucier, et sans y attacher jamais vos pensées. Car, quoique ce soit bien fait de vous procurer par votre travail ce qui vous est nécessaire, il suffit que le corps travaille, et il faut que l'âme se repose. Laissez ce soin à votre divin époux ; il veille sans cesse sur vos besoins, et vous ne devez pas craindre qu'il vous manque si vous ne vous manquez à vous-mêmes, en ne vous abandonnant pas, comme vous l'avez promis, à la volonté de Dieu. Certes, mes filles, si je tombais maintenant dans cette faute par malice, comme cela ne m'est autrefois que trop souvent arrivé, je ne le prierais point de me donner du pain ou quelque autre chose capable de me nourrir et de soutenir ma vie ; mais je le prierais plutôt de me laisser mourir de faim. Car pourquoi vouloir prolonger notre vie, si nous ne l'employons qu'à nous avancer chaque jour vers une mort éternelle ? Assurez-vous donc que si vous vous donnez véritablement à Dieu, comme vous le dites, il ne manquera pas d'avoir soin de vous. Vous êtes à son égard comme un serviteur, qui, s'engageant à servir son maître, se résout à le contenter en tout, et il est à votre égard comme un maître qui est obligé de nourrir son serviteur, tandis qu'il demeure à son service ; toutefois avec cette différence, que l'obligation de ce maître cesse lorsqu'il devient si pauvre, qu'il n'a pas de quoi se nourrir et nourrir son serviteur ; au lieu qu'ici cela ne peut jamais arriver, puisqu'on prenant Dieu pour votre maître, vous avez un maître qui est infiniment riche. Or quelle apparence y aurait-il qu'un serviteur demandât tous les jours à son maître la nourriture dont il a besoin, puisqu'il sait qu'étant obligé de la lui donner, il n'a garde d'y manquer ? Son maître ne pourrait-il pas avec raison lui dire que si, au lieu de s'occuper à le contenter et à le servir, il employait tout son soin en une chose aussi superflue que de lui demander de quoi vivre, il ne lui serait pas possible de se bien acquitter de son devoir ? Ainsi, mes sœurs, demande qui voudra ce pain terrestre ; mais quant à nous, prions le Père éternel de nous rendre dignes de lui demander notre pain céleste. Demandons-lui que, puisque les yeux de notre corps ne peuvent recevoir la consolation de le voir en cette vie, où tant de voiles nous le couvrent, il se découvre aux yeux de notre âme, et lui fasse connaître qu'il est la nourriture qui soutient sa vie, et la nourriture la plus délicieuse de toutes. DES EFFETS DE L’EUCHARISTIE, QUI EST LE PAIN DES ÂMES. Mais doutez-vous, mes sœurs, que cette divine nourriture ne soutienne pas aussi notre corps ? Non seulement elle le nourrit, mais elle sert de remède à ses maladies. Je sais que cela est véritable : car je connais une personne sujette à de grandes infirmités, qui, étant souvent travaillée de douleurs pressantes, lorsqu'elle allait à la sainte table, s'en trouvait si entièrement délivrée après avoir communié, qu'il semblait qu'on les lui eût arrachées avec la main. Cela lui arrivait d'ordinaire, et ces maux n'étaient point des maux cachés, mais fort évidents, et qui, à mon avis, ne se pouvaient feindre. Or parce que les merveilles que ce pain sacré opère en ceux qui le reçoivent dignement sont assez connues, je ne veux pas en rapporter plusieurs autres de cette même personne, que je n'ai pu ignorer, et que je sais être fort véritables. Notre-Seigneur lui avait donné une foi si vive, que lorsqu'elle entendait dire à quelqu'un qu'il aurait souhaité d'être venu au monde dans le temps que Jésus-Christ, notre Sauveur et tout notre bien, conversait avec les hommes, elle en riait en ellemême, parce que, croyant jouir aussi véritablement de sa présence dans la très-sainte Eucharistie qu'elle aurait pu faire alors, elle ne comprenait pas qu'on pût désirer davantage. Je sais aussi de cette personne que, durant plusieurs années, quoiqu'elle ne fût pas fort parfaite, elle croyait aussi certainement, lorsqu'elle communiait, que Notre-Seigneur entrait chez elle, comme si elle l'eût vu de ses propres yeux, et s'efforçait d'exciter sa foi, afin qu'étant très-persuadée que ce roi de gloire venait dans son âme, quoiqu'elle fût indigne de l'y recevoir, elle oubliât tontes les choses extérieures, autant qu'il lui était possible, pour y entrer aussi avec lui. Elle tâchait de recueillir en elle-même tous ses sens pour leur faire connaître en quelque sorte le bien qu'elle possédait, ou, pour mieux dire, afin qu'ils ne lui servissent point d'obstacle pour le connaître. Ainsi elle se considérait comme étant aux pieds de Jésus-Christ, où elle pleurait avec la Madeleine, de même que si elle l'eût vu des yeux du corps dans la maison du pharisien ; et quoiqu'elle ne sentit pas une grande dévotion, sa foi lui disant dans son cœur qu'elle était trèsheureuse d'être là, elle s y entretenait avec son époux : car si nous ne voulons nous-mêmes nous aveugler et renoncer à la lumière de la foi, nous ne pouvons pas douter que Dieu ne soit alors au-dedans de nous, parce que ce n'est pas une simple représentation de notre pensée, comme quand nous considérons Notre-Seigneur en la croix et en d'autres mystères de sa passion où nous nous représentons ce qui s'est passé ; mais c'est une chose présente et une vérité indubitable qui fait que nous n'avons pas besoin de sortir de nous pour aller bien loin chercher Jésus-Christ, puisque nous savons qu'il demeure en nous jusqu'à ce que les apparences du pain soient consumées par la chaleur naturelle. Ne serions-nous donc pas bien imprudentes si nous perdions, par notre négligence, une occasion si favorable de nous approcher de lui ! Que si, lorsqu'il était dans le monde, le seul attouchement de ses habits guérissait les maladies, pouvons-nous douter que, pourvu que nous ayons une foi vive, il fera des miracles en notre faveur lorsqu'il sera au milieu de nous, et qu'étant dans notre maison il ne nous refusera pas nos demandes ? Cette suprême majesté est trop libérale pour ne pas payer ses hôtes libéralement, quand ils le reçoivent avec l'honneur et le respect qui lui est dû. Si vous avez peine, mes filles, de ne le pas voir des yeux du corps, considérez que ce n'est pas une chose que nous devions désirer, parce qu'il y a bien de la différence entre le voir tel qu'il était autrefois sur la terre, revêtu d'un corps mortel, ou le voir tel qu'il est aujourd'hui dans le ciel, tout resplendissant de gloire. Car qui serait celle de nous qui, dans une aussi grande faiblesse qu'est la nôtre, serait capable de soutenir ses regards ; et comment pourrions-nous demeurer encore dans le monde, voyant que toutes les choses dont nous faisons ici tant de cas ne sont que mensonge et qu'un néant en comparaison de cette vérité éternelle ? Une pécheresse telle que je suis, envisageant une si grande majesté, aurait-elle la hardiesse de s'en approcher après l'avoir tant offensée ? Mais sous les apparences du pain il se rabaisse et fait que j'ose traiter avec lui. De même que, quand un roi se déguise, il semble que nous ayons droit de vivre avec lui avec moins de cérémonie et de respect qu'auparavant, et qu'il soit obligé de le souffrir puisqu'il a voulu se déguiser. Autrement qui oserait, avec tant d'indignité, de tiédeur et de défauts, s'approcher de Jésus-Christ ? O qu'il parait bien que nous ne savons ce que nous demandons quand nous demandons de le voir, et que sa sagesse y a beaucoup mieux pourvu que nous ne saurions le désirer, ce voile qui le cache n'empêchant pas qu'il ne se découvre à ceux qu'il connaît en devoir faire un bon usage ! Car encore qu'ils ne le voient pas des yeux du corps, ils ne laissent pas de le voir, puisqu'il se montre à leur âme par de grands sentiments intérieurs et en d'autres manières différentes. Demeurez de bon cœur avec lui, mes filles, et, pour vous enrichir de ses grâces, ne perdez pas un temps si favorable qu'est celui qui suit la sainte communion. Considérez qu'il n'y en a point où vous puissiez faire un si grand progrès dans la piété, et où votre divin Sauveur ait plus agréable que vous lui teniez compagnie. Prenez donc grand soin de vous recueillir alors et de vous tenir près de lui ; et, à moins que l'obéissance ne vous appelle ailleurs, faites que votre âme demeure tout entière en la présence de son Seigneur, parce qu'étant son véritable maître il ne manquera pas de l'instruire, quoiqu'il le fasse d'une manière qu'elle-même ne comprend pas ; mais si en détournant aussitôt vos pensées de lui vous manquez au respect que vous devez à ce roi de gloire qui est au dedans de vous, ne vous plaignez que de vous-mêmes. N'oubliez jamais, mes sœurs, combien ce temps d'après la sainte communion, nous est favorable pour être instruites par notre maître, pour entendre dans le fond de notre cœur ses paroles intérieures, pour baiser ses pieds sacrés en reconnaissance de ce qu'il a daigné nous donner ses saintes instructions, et pour le prier de ne se point éloigner de nous. Que si pour lui demander en un autre temps la même chose nous nous présentons devant une de ses images, il me semble que lorsque nous l'avons lui-même présent en nous, ce serait une folie de le quitter pour s'adresser à son tableau, comme c'en serait une, sans doute, si, ayant le portrait d'une personne que nous aimerions extrêmement, et cette personne nous venant voir, nous la quittions sans lui rien dire pour aller nous entretenir avec ce portrait. Mais savez-vous en quel temps cela n'est pas moins utile que saint et que j'y prends un très-grand plaisir ? c'est quand Notre-Seigneur s'éloigne de nous, et nous fait connaître son absence parles sécheresses où il nous laisse ; alors ce m'est une telle consolation de considérer le portrait de celui que j'ai tant de sujet d'aimer, que je désirerais de ne jamais pouvoir tourner les yeux sans le voir ; car sur quel objet plus saint et plus agréable pouvons-nous arrêter notre vue que sur celui qui a tant d'amour pour nous, et qui est le principe et la source de tons les biens ? Oh ! que malheureux sont ces hérétiques qui ont perdu par leur faute cette consolation et tant d'autres ! Puis donc qu'après avoir reçu la très-sainteEucharistie, vous avez au dedans de vous Jésus-Christ même, fermez les yeux du corps pour ouvrir les yeux de l'âme, afin de le regarder dans le milieu de votre cœur ; car je vous ai déjà dit, je vous le redis encore et je voudrais le dire sans cesse,que si vous vous y accoutumez toutes les fois que vous aurez communié, et vous efforcez d'avoir la conscience si pure, qu'il vous soit permis de jouir souvent d'un si grand bonheur, ce divin époux ne se déguisera point de telle sorte, qu'il ne se fasse en diverses manières connaître à vous à proportion du désir que vous aurez de le connaître, et ce désir pourra être tel, qu'il se découvrira à votre âme. Mais si, aussitôt après l'avoir reçu, au lieu de lui témoigner notre respect, nous sortons d'auprès de lui pour nous aller occuper à des choses basses, que doit-il faire ? Faut-il qu'il nous en retire par force afin de nous obliger à le regarder, et qu'il se fasse ensuite connaître à nous ? Non certes, puisque lorsqu'il se fit voir aux hommes à découvert et leur dit clairement qui il était, ils le traitèrent si mal, et un si petit nombre crut en lui. C'est bien assez de la faveur qu'il nous fait à tous de vouloir que nous sachions que c'est lui-même qui est présent dans cet adorable sacrement. Mais il ne se découvre et il ne fait part de sa grandeur et de ses trésors qu'à ceux qu'il sait le désirer avec ardeur, parce qu'il n'y a qu'eux qui soient ses véritables amis. Ainsi, celui-là l'importune en vain de se faire connaître à lui, qui n'est pas si heureux que d'être son ami, et de s'approcher de lui pour le recevoir, après avoir fait tout ce qui est en son pouvoir pour s'en rendre digne. Ces sortes de personnes, lorsqu'elles vont à la sainte table, une fois l'année, ont tant d'impatience d'avoir satisfait aux commandements de l'Église, qu'elles chassent Jésus-Christ hors d'elles-mêmes aussitôt qu'il y est entré, ou, pour mieux dire, les affaires, les occupations et les embarras du siècle possèdent leur esprit de telle sorte, qu'il semble que Notre-Seigneur ne sortira jamais assez tôt à leur gré de la maison de leur âme. 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Re: Chemin de la Perfection
« Reply #36 on: August 23, 2017, 02:09:24 AM »
CHAPITRE XXXV. 

La Sainte continue à parler de l'oraison de recueillement, et puis adresse sa parole au Père éternel. 

DE L'ORAISON DE RECUEILLEMENT.

Quoiqu'en traitant de l'oraison de recueillement, j'aie déjà fait voir comme nous devons nous retirer au dedans de nous pour y être seules avec Dieu, je n'ai pas laissé de m'étendre encore beaucoup sur ce sujet, parce que c'est une chose de grande importance. C'est ce qui me fait ajouter, mes filles, que lorsque vous entendrez la messe sans y communier, vous pourrez y communier spirituellement, parce que cette pratique sainte est extrêmement utile. Vous devez alors vous recueillir au dedans de vous tout de même que si vous aviez reçu le corps du Seigneur. Son amour s'imprime ainsi merveilleusement dans l'âme, parce que, nous préparant de la sorte à recevoir ses grâces, il ne manque jamais de nous les donner et de se communiquer à nous en diverses manières qui nous sont incompréhensibles. Car, comme si, durant l'hiver, entrant dans une chambre où il y aurait un grand feu, au lieu de nous en approcher nous nous tenions éloignées, nous ne pourrions nous bien chauffer, cela n'empêcherait pas que nous ne sentissions moins le froid que s'il n'y avait point de feu. Il en arrive ainsi dans la manière dont nous nous approchons de Jésus-Christ en la sainte communion ; mais avec cette différence, qu'il ne suffit pas de vouloir s'approcher du feu pour en ressentir la chaleur ; au lieu que si l'âme est bien disposée, c'est-à-dire, si elle a un véritable désir de perdre sa froideur et de s'unir à Jésus-Christ, comme à un feu qui doit répandre dans elle une ardeur divine, et qu'elle demeure ainsi quelque temps recueillie auprès de lui, elle se sentira tout échauffée durant plusieurs heures, et une seule étincelle qui sortira de ce feu sera capable de l'embraser toute. Or, il nous importe tant, mes filles, d'entrer dans cette disposition, que vous ne devez pas vous étonner si je le répète plusieurs fois. Que s'il arrive que dans les commencements cela ne vous réussisse pas, ne vous mettez point en peine ; car il se pourra faire que le démon, sachant quel est le dommage qu'il en recevrait, vous représentera qu'il y a beaucoup plus de dévotion à pratiquer d'autres exercices de piété, et vous mettra dans un tel serrement de cœur que vous ne saurez de quel côté vous tourner. Mais gardez-vous bien, si vous me croyez, de discontinuer, puisque rien ne peut mieux faire connaître à Notre-Seigneur que vous l'aimez véritablement. Souvenez-vous qu'il y a peu d'âmes qui l'accompagnent et qui le suivent dans les travaux, et que si nous en souffrons quelques-uns pour lui il nous en saura bien récompenser. Considérez aussi qu'il y en a qui non seulement ne veulent pas demeurer avec lui, mais le chassent de chez eux. N'est-il pas juste que nous souffrions quelque chose afin qu'il connaisse que nous désirons de le voir ? Et puisqu'il n'y a rien qu'il ne souffre et qu'il ne veuille souffrir pour trouver une âme qui le reçoive et le retienne chez elle avec joie, faites que ce soit la vôtre ; car s'il ne s'en trouvait aucune qui se tint honorée de sa présence, son Père éternel n'aurait-il pas raison de ne point permettre qu'il demeurât avec nous ? Mais il a tant d'affection pour ceux qui l'aiment, et tant de bonté pour ceux qui le servent, que, connaissant les sentiments de son cher Fils, il ne veut pas l'empêcher d'accomplir un ouvrage si digne de sa bonté, et dans lequel il témoigne si parfaitement quelle est la grandeur de son amour. « Dieu tout-puissant, qui êtes dans les cieux, il n'y a point de doute que ne pouvant refuser à votre fils une chose qui nous est si avantageuse, vous lui accordiez sa demande. Mais après qu'il a voulu avec tant d'affection vous parler pour nous, ne se trouvera-t-il point, comme je l'ai dit, quelques personnes qui veuillent aussi vous parler pour lui ? Soyons ces personnes, mes filles, et quoique, étant si misérables, ce serait être bien hardies de l'entreprendre, ne laissons pas, pour obéir à notre Sauveur, qui nous commande de nous adresser à son Père, de lui demander que, puisque son Fils n'a rien oublié de ce qu'il pouvait faire pour les hommes, en nous donnant son divin corps dans cet auguste sacrifice, afin que nous puissions le lui offrir, non pas une seule fois, mais plusieurs, il empêche qu'il n'y soit plus traité si indignement, et qu'il arrête le cours d'un mal si étrange, en faisant cesser les crimes de ces malheureux hérétiques qui abattent les églises où cette adorable hostie repose, massacrent les prêtres et abolissent les sacrements. S'est-il jamais, mon Dieu, rien vu de semblable ! Faites donc finir le monde, ou remédiez à ces sacrilèges. Il n'y a point de cœur qui les puisse supporter, non pas même le nôtre, quelque mauvaises et quelque imparfaites que nous soyons. Je vous conjure donc, ô Père éternel, de ne point souffrir ces désordres ; arrêtez ce feu qui croit toujours, puisque, si vous le voulez, vous le pouvez. Considérez que votre divin Fils est encore au monde, et qu'il est bien juste que le respect qu'on lui doit fasse cesser des actions si abominables. Car comment son incomparable pureté peut-elle souffrir qu'on les commette dans l'église, qui est la maison toute pure et toute sainte qu'il a choisie pour sa demeure ? Que si vous ne voulez, ô mon Dieu, faire cela pour l'amour de nous, qui ne le méritons pas, faites-le pour l'amour de lui ; car nous n'oserions vous supplier qu'il cesse d'être avec nous, puisqu'il a obtenu de vous que vous l'y laisseriez durant tout ce jour, c'est-à-dire, durant toute la durée du monde ; sans quoi, que serait-ce de nous ? Tout ne périraitil pas, puisque ce précieux gage est la seule chose qui soit capable de vous apaiser ? Remédiez donc, Seigneur, à un si grand mal : il ne peut être arrêté que par un puissant remède, et ce remède ne peut venir que de vous, Seigneur, qui ne manquez jamais de reconnaître ce que l'on fait pour l'amour de vous. Que je serais heureuse si je vous avais rendu tant de services, qu'ayant quelque droit de vous importuner, je pusse vous demander pour récompense une si grande faveur ! Mais hélas ! je suis bien éloignée d'être en cet état, puisque ce sont peut-être mes péchés qui vous ayant irrité ont attiré sur nous tous ces maux. Que dois-je donc faire, mon Créateur, sinon de vous présenter ce très-sacré pain, vous le donner après l'avoir reçu de vous, et vous conjurer, par les mérites de votre Fils, de m’accorder cette grâce qu'il a méritée en tant de manières ? Ne différez pas davantage, ô Dieu tout-puissant, à calmer cette tempête ; ne souffrez pas que le vaisseau de votre Église soit toujours agité de tant d'orages, et sauvez-nous, car nous périssons ! »

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


Re: Chemin de la Perfection
« Reply #37 on: February 20, 2018, 03:10:33 AM »
CHAPITRE XXVI.
Des moyens de recueillir ses pensées, pour tâcher de joindre
l'oraison mentale à la vocale.
DELAMANIÈRE DE JOINDRE L'ORAISON MENTALE À LA VOCALE
.
Il faut revenir maintenant à notre oraison vocale, afin
d'apprendre à prier de telle sorte en cette manière, qu'encore que nous
ne nous en apercevions pas, Dieu y joigne aussi l'oraison mentale.
Vous savez qu'il faut la commencer par l'examen de conscience, puis
dire le
Confiteor,
et faire le signe de la croix. Mais étant seules
lorsque vous vous employez à une si sainte occupation, tâchez, mes
filles, d'avoir compagnie
; et quelle meilleure compagnie pourrez-
vous avoir que celui-là même qui vous a enseigné l'oraison que vous
allez dire
? Imaginez-vous donc, mes sœurs, que vous êtes avec
Notre-Seigneur Jésus-Christ
; considérez avec combien d'amour et
d'humilité il vous a appris à faire cette prière
; et, croyez-moi, ne
vous éloignez jamais, si vous pouvez, d'un ami si parfait et si
véritable. Que si vous vous accoutumez à demeurer avec lui, et qu'il
connaisse que vous désirez de tout votre cœur non-seulement de ne le
point perdre de vue, mais de faire tout ce qui sera en votre pouvoir
pour essayer de lui plaire, vous ne pourrez, comme l'on dit
d'ordinaire, le chasser d'auprès de vous
: jamais il ne vous
abandonnera
; il vous assistera dans tous vos besoins
; et quelque part
que vous alliez, il vous tiendra toujours compagnie. Or, croyez-vous
que ce soit un bonheur et un secours peu considérable que d'avoir
sans cesse à ses cotés un tel ami
?
O mes sœurs, vous qui ne sauriez beaucoup discourir avec
l'entendement, ni porter vos pensées à méditer, sans vous trouver
aussitôt distraites, accoutumez-vous, je vous en prie, à ce que je
viens de dire. Je sais par ma propre expérience que vous le pouvez
;
car j'ai passé plusieurs années dans cette peine de ne pouvoir arrêter
mon esprit durant l'oraison, et j'avoue qu'elle est très-grande. Mais si
nous demandons à Dieu avec humilité qu'il nous en soulage, il est si
bon qu'assurément il ne nous laissera pas ainsi seules, et nous viendra
tenir compagnie. Que si nous ne pouvons acquérir ce bonheur en un
an, acquérons-le en plusieurs années
: car doit-on plaindre le temps à
une occupation où il est si utilement employé
? Et qui nous empêche
de l'y employer
? Je vous dis encore que l'on peut s'y accoutumer en
travaillant à s'approcher toujours d'un si bon maître.
Je ne vous demande pas néanmoins de penser continuellement
à lui, de former plusieurs raisonnements, et d'appliquer votre esprit à
faire de grandes et de subtiles considérations
; mais je vous demande
seulement de le regarder
; car, si vous ne pouvez faire davantage, qui
vous empêche de tenir au moins durant un peu de temps les yeux de
votre âme attachés sur cet adorable époux de vos âmes
? Quoi
! vous
pouvez bien regarder des choses difformes, et vous ne pourriez pas
regarder le plus beau de tous les objets imaginables
? Que si après
l'avoir considéré, vous ne le trouvez pas beau, je vous permets de ne
plus le regarder, quoique cet époux céleste ne cesse de tenir ses yeux
arrêtés sur vous. Hélas
! encore qu'il ait souffert de vous mille
indignités, il ne laisse pas de vous regarder
; et vous croiriez faire un
grand effort si vous détourniez vos regards des choses extérieures,
pour les jeter quelquefois sur lui
! Considérez, comme le dit l'épouse
dans le Cantique, qu'il ne désire autre chose, sinon que nous le
regardions. Ainsi, pourvu que vous le cherchiez, vous le trouverez tel
que vous le désirerez
; car il prend tant de plaisir à voir que nous
attachons notre vue sur lui, qu'il n'y a rien qu'il ne fasse pour nous y
porter.
On dit que les femmes, pour bien vivre avec leurs maris,
doivent suivre tous leurs sentiments, témoigner de la tristesse
lorsqu'ils sont tristes, et de la joie quand ils sont gais, quoiqu'elles
n'en aient point dans le cœur
; ce qui, en passant, vous doit faire
remarquer, mes sœurs, de quelle sujétion il a plu à Dieu de nous
délivrer. C'est là véritablement et sans rien exagérer, de quelle
manière Notre-Seigneur traite avec nous
; car il veut que nous soyons
maîtresses
; il assujettit à nos désirs, et se conforme à nos sentiments.
Ainsi, si vous êtes dans la joie, considérez-le ressuscité
; et alors quel
contentement sera le vôtre, de le voir sortir du tombeau tout éclatant
de perfection, tout brillant de majesté, tout resplendissant de lumière
et tout comblé du plaisir que donne à un vainqueur le gain d'une
sanglante bataille, qui le rend maître d'un si grand royaume qu'il a
conquis seulement pour vous le donner
! Pourrez-vous, après cela,
croire que c'est beaucoup faire de jeter quelquefois les yeux sur celui
qui veut ainsi vous mettre le sceptre à la main et la couronne sur la
tête
?
Que si vous êtes tristes ou dans la souffrance, considérez-le
allant au jardin, et jugez quelles doivent être les peines dont son âme
était accablée, puisque encore qu'il fût non-seulement patient, mais la
patience même, il ne laissa pas de faire connaître sa tristesse, et de
s'en plaindre. Considérez-le attaché à la colonne par l'excès de
l'amour qu'il a pour nous, accablé de douleurs, déchiré à coups de
fouets, persécuté des uns, outragé des autres, transi de froid, renoncé
et abandonné par ses amis, et dans une si grande solitude, qu'il vous
sera facile de vous consoler avec lui seule à seul. Ou bien considérez-
le chargé de sa croix, sans que même, en cet état, il lui soit donné le
temps de respirer
; car, pourvu que vous tâchiez de vous consoler
avec ce divin Sauveur, et que vous tourniez la tête de son côté pour le
regarder, il oubliera ses douleurs pour faire cesser les vôtres
; et
quoique ses yeux soient tout trempés de ses larmes, sa compassion
les lui fera arrêter sur vous avec une douceur inconcevable.
Si vous sentez, mes filles, que votre cœur soit attendri en
voyant votre époux en cet état
; si, ne vous contentant pas de le
regarder, vous prenez plaisir à vous entretenir avec lui, non par des
discours étudiés, mais avec des paroles simples, qui lui témoignent
combien ce qu'il souffre vous est sensible, ce sera alors que vous
pourrez lui dire
: «
O Seigneur du monde et vrai époux de mon âme,
est-il possible que vous vous trouviez réduit à une telle extrémité
! O
mon Sauveur et mon Dieu, est-il possible que vous ne dédaigniez pas
la compagnie d'une aussi vile créature que je suis
! car il me semble
que je remarque, à votre visage, que vous tirez quelque consolation
de moi. Comment se peut-il faire que les anges vous laissent seul, et
que votre Père vous abandonne sans vous consoler
? Puis donc que
cela est ainsi, et que vous voulez bien tant souffrir pour l'amour de
moi, qu'est-ce que ce peu que je souffre pour l'amour de vous, et de
quoi puis-je me plaindre
? Je suis tellement confuse de vous avoir vu
en ce déplorable état, que je suis résolue de souffrir tous les maux qui
pourront m'arriver, et de les considérer comme des biens, afin de
vous imiter en quelque chose. Marchons donc ensemble, mon
Sauveur
; je suis résolue de vous suivre en quelque part que vous
alliez, et je passerai partout où vous passerez.
»
Embrassez ainsi, mes filles, la croix de votre divin
Rédempteur, et, pourvu que vous le soulagiez en lui aidant à la
porter, souffrez sans peine que les Juifs vous foulent aux pieds
;
méprisez tout ce qu'ils vous diront, fermez l'oreille à leurs
insolences
; et quoique vous trébuchiez, et que vous tombiez avec
votre saint époux, n'abandonnez point cette croix. Considérez l'excès
inconcevable de ses souffrances, et quelque grandes que vous vous
imaginiez que soient les vôtres, et quelque sensibles qu'elles vous
soient, elles vous sembleront si légères en comparaison des siennes,
que vous vous trouverez toutes consolées.
Vous me demanderez peut-être, mes sœurs, comment cela se
peut pratiquer, et vous me direz que si vous aviez pu voir des yeux
du corps notre Sauveur, lorsqu'il était dans le monde, vous auriez
avec joie suivi ce conseil, sans les détourner jamais de dessus lui
;
n'ayez point, je vous prie, cette croyance. Quiconque ne veut pas
maintenant faire un peu d'efforts pour se recueillir et le regarder au-
dedans de soi, ce qu'on peut faire sans aucun péril, et en y apportant
seulement un peu de soin, aurait beaucoup moins pu se résoudre à
demeurer avec la Magdeleine au pied de la croix, lorsqu'il aurait eu
devant ses yeux l'objet de la mort. Car quelles ont été, à votre avis,
les souffrances de la glorieuse Vierge et de cette bienheureuse
sainte
? Que de menaces
! que de paroles injurieuses
! que de rebuts
et que de mauvais traitements ces ministres du démon ne leur firent-
ils point éprouver
! Ce qu'elles endurèrent devait sans doute être bien
terrible
; mais comme elles étaient plus touchées de ces souffrances
du Fils de Dieu que des leurs propres, une plus grande douleur en
étouffait une moindre. Ainsi, mes sœurs, vous ne devez pas vous
persuader que vous auriez pu supporter de si grands maux, puisque
vous ne sauriez maintenant en souffrir de si petits. Mais en vous y
exerçant, vous pourrez passer des uns aux autres.
Pour vous y aider, choisissez entre les images de Notre-
Seigneur celle qui vous donnera le plus de dévotion, non pour la
porter seulement sur vous, sans la regarder jamais, mais pour vous
faire souvenir de parler souvent à lui
; et il ne manquera pas de vous
mettre dans le cœur et dans la bouche ce que vous aurez à lui dire.
Puisque vous parlez bien à d'autres personnes, comment les paroles
pourraient-elles vous manquer pour vous entretenir avec Dieu
? Ne le
croyez pas, mes sœurs
; et pour moi je ne saurais croire que cela
puisse arriver, pourvu que vous vous y exerciez
; car,si vous ne le
faites pas, qui doute que les paroles ne vous manquent, puisque en
cessant de converser avec une personne, elle nous devient comme
étrangère, quand même elle nous serait conjointe de parenté, et nous
ne savons que lui dire parce que la parenté et l'amitié s'évanouissent
lorsque la communication cesse.
C'est aussi un autre fort bon moyen pour s'entretenir avec Dieu,
que de prendre un livre en langage vulgaire, afin de recueillir
l'entendement, pour pouvoir bien faire ensuite l'oraison vocale, et
pour y accoutumer l'âme peu à peu par de saints artifices et de saints
attraits, sans la dégoûter ni l'intimider. Représentez-vous que, depuis
plusieurs années, vous êtes comme une femme qui a quitté son mari,
que l'on ne saurait porter à retourner avec lui, sans user de beaucoup
d'adresse. Voilà l'état où le péché nous a réduites
; notre âme est si
accoutumée à se laisser emporter à tous ses plaisirs, ou pour mieux
dire, à toutes ses peines, qu'elle ne se connaît plus elle-même. Ainsi,
pour faire qu'elle veuille retourner en sa maison, il faut user de mille
artifices
; car autrement, et si nous n'y travaillons peu à peu, nous ne
pourrons jamais en venir à bout. Mais je vous assure encore que,
pourvu que vous pratiquiez avec grand soin ce que je viens de vous
dire, le profit que vous en ferez sera tel, que nulles paroles ne sont
capables de l'exprimer.
Tenez-vous donc toujours auprès de ce divin maître, avec un
très-grand désir d'apprendre ce qu'il vous enseignera. Il vous rendra
sans doute de bonnes disciples, et ne vous abandonnera point, à
moins que vous ne l'abandonniez vous-mêmes. Considérez
attentivement toutes ses paroles
; les premières qu'il prononcera vous
feront connaître l'extrême amour qu'il vous porte
; et que peut-il y
avoir de plus doux et de plus agréable à un bon disciple, que de voir
que son maître l'aime
!
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf