Send CathInfo's owner Matthew a gift from his Amazon wish list:
https://www.amazon.com/hz/wishlist/ls/25M2B8RERL1UO

Author Topic: Chemin de la Perfection  (Read 41750 times)

0 Members and 1 Guest are viewing this topic.

Chemin de la Perfection
« Reply #5 on: February 01, 2017, 02:01:10 AM »
CHAPITRE V.
Suite du même sujet. Combien il importe que les confesseurs
soient savants. En quels cas on peut changer, et de l'autorité des
supérieurs.
Je prie Dieu de tout mon cœur de ne permettre qu'aucune de
vous éprouve, dans un monastère d'une si étroite clôture, ces troubles
d'esprit et ces inquiétudes dont je viens de vous parler. Que si la
prieure et le confesseur sont bien ensemble, et qu'ainsi on n'ose rien
dire, ni à elle de ce qui le touche, ni à lui de ce qui la regarde, ce sera
alors que l'on se trouvera tenté de taire dans la confession des péchés
fort importants, par la crainte de ce trouble et de cette inquiétude où
l'on s'engagerait en les disant. O mon Dieu, mon Sauveur, quel
ravage le démon ne peut-il point faire par ce moyen ; et que cette
dangereuse retenue et ce malheureux point d'honneur coûtent cher !
Car, par la fausse créance qu'il y va de la réputation du monastère de
n'avoir qu'un confesseur, cet esprit infernal met ces pauvres filles
dans une gène d'esprit où il ne pourrait par d'autres voies les faire
tomber. Ainsi, si elles demandent d'aller à un autre confesseur, on
croit que c'est renverser toute la discipline de la maison ; et quand
celui qu'elles désirent serait un saint, s'il se rencontre qu'il ne soit pas
du même ordre, on s'imagine ne pouvoir le leur donner sans faire un
affront à tout l'ordre.
Louez extrêmement Dieu, mes filles, de la liberté que vous
avez maintenant d'en user d'une autre sorte ; puisqu'encore qu'elle ne
se doive pas étendre à avoir beaucoup de confesseurs, vous pouvez,
outre les ordinaires, en avoir quelques-uns qui vous éclaircissent de
vos doutes. Je demande, au nom de Notre-Seigneur, à celle qui sera
supérieure, de tâcher toujours d'obtenir de l'évêque ou du provincial,
pour elle et ses religieuses, cette sainte liberté de communiquer de
son intérieur avec des personnes doctes, principalement si leurs
confesseurs ne le sont pas, quelque vertueux qu'ils puissent être. Car
Dieu les garde de se laisser conduire en tout par un confesseur
ignorant, quoiqu'il leur paraisse spirituel, et qu'il le soit en effet. La
science sert extrêmement pour donner lumières en toutes choses, et il
n'est pas impossible de rencontrer des personnes qui soient tout
ensemble et savantes et spirituelles. Souvenez-vous aussi, mes sœurs,
que plus Notre-Seigneur vous fera de grâces dans l'oraison, et plus
vous aurez besoin d'établir sur un fondement solide toutes vos
actions et vos prières.
Vous savez déjà que la première pierre de cet édifice spirituel
est d'avoir une bonne conscience, de faire tous ses efforts pour éviter
même de tomber dans les péchés véniels, et d'embrasser ce qui est le
plus parfait. Vous vous imaginerez peut-être que tous les confesseurs
le savent, mais c'est une erreur ; car il m'est arrivé de traiter des
choses de conscience avec un qui avait fait tout son cours de
théologie, lequel me fit beaucoup de tort en me disant que certaines
choses n'étaient point considérables. Il n'avait point toutefois
intention de me tromper, ni sujet de le vouloir, et il n'y aurait rien
gagné : mais il n'en savait pas davantage ; et la même chose m'est
arrivée avec deux ou trois autres.
EN QUELS CAS ON PEUT CHANGER DE CONFESSEUR.
Cette véritable connaissance de ce qu'il faut faire pour observer
avec perfection la loi de Dieu, nous importe de tout. C'est le
fondement solide de l'oraison, et quand il manque, on peut dire que
tout l'édifice porte à faux. Vous devez donc prendre conseil de ceux
en qui l'esprit se trouve joint avec la doctrine ; et si votre confesseur
n'a ces qualités, tâchez de temps en temps d'aller à un autre. Que si
l'on fait difficulté de vous le permettre, communiquez au moins hors
de la confession de l'état de votre conscience avec des personnes
telles que je viens de dire.
J'ose même passer plus avant, en vous conseillant de pratiquer
quelquefois cet avis, quand bien même votre confesseur aurait de
l'esprit et serait savant, parce qu'il se pourrait faire qu'il se tromperait,
et qu'il serait très-fâcheux que vous fussiez toutes trompées par lui.
Tâchez toujours néanmoins à ne rien faire qui contrevienne à
l'obéissance ; car à toutes choses il y a remède. Et puisqu'une âme est
de si grand prix qu'il n'y a rien qu'on ne doive faire pour son
avancement dans la vertu, que ne doit-on pas faire lorsqu'il s'agit de
l'avancement de plusieurs âmes ?
Tout ce que je viens de dire regarde principalement la
supérieure. Je la conjure, encore une fois, que puisqu'on ne cherche
d'autre consolation en cette maison que celle qui regarde l'âme, elle
tâche de la lui procurer dans un point si important. Car, comme il y a
plusieurs chemins par lesquels Dieu conduit les personnes pour les
attirer à lui, il n'y a pas sujet de s'étonner que le confesseur en ignore
quelques-uns. Et pourvu, mes filles, que vous soyez telles que vous
devez être, quelque pauvres que vous soyez, vous ne manquerez pas
de personnes qui veuillent par charité vous assister de leurs conseils.
Ce même Père céleste qui vous donne la nourriture nécessaire pour le
corps, inspirera sans doute à quelqu'un la volonté, d'éclairer votre-
âme, pour remédier à ce mal qui est celui de tous que je crains le
plus. Et quand il arriverait que le démon tenterait le confesseur pour
le faire tomber dans quelque erreur, lorsque ce confesseur verrait que
d'autres vous parleraient, il prendrait garde de plus près à lui, et serait
plus circonspect dans toutes ses actions.
J'espère en la miséricorde de Dieu, que si l'on ferme cette porte
au diable, il n'en trouvera point d'autre pour entrer dans ce
monastère : et ainsi je demande, au nom de Notre-Seigneur, à
l'évêque ou au supérieur sous la conduite duquel vous serez, qu'il
laisse aux sœurs cette liberté, et que, s'il se rencontre dans cette ville
des personnes savantes et vertueuses, ce qui est facile à savoir dans
un lieu aussi petit qu'est celui-ci, il ne leur refuse pas la permission
de se confesser quelquefois à eux, quoiqu'elles ne manquent pas d'un
confesseur ordinaire. Je sais que cela est à propos pour plusieurs
raisons, et que le mal qui en peut arriver ne doit pas entrer en
comparaison avec un mal aussi grand et aussi irrémédiable que serait
celui d'être cause, en leur refusant cette grâce, qu'elles retinssent sur
leur conscience des péchés qu'elles ne pourraient se résoudre de
découvrir. Car les maisons religieuses ont cela de propre que le bien
s'y perd promptement si on ne le conserve avec grand soin, au lieu
que quand le mal s'y glisse une fois il est très-difficile d'y remédier,
la coutume dans tout ce qui va au relâchement se tournant bientôt en
habitude. Je ne vous dis rien en ceci que je n'aie vu, que je n'aie
remarqué, et dont je n'aie conféré avec des personnes doctes et
saintes, qui ont fort considéré ce qui était le plus propre pour
l'avancement de la perfection de cette maison.
DE L'AUTORITÉ DES SUPÉRIEURS.
Entre les inconvénients qui peuvent arriver, comme il s'en
rencontre toujours partout durant cette vie, il me semble que le
moindre est qu'il n'y ait point de vicaire ni de confesseur qui ait le
pouvoir d'entrer, de commander et de sortir, mais seulement de
veiller et de prendre garde à ce que la maison soit dans le
recueillement, que toutes choses s'y fassent avec bienséance, et que
l'on y avance intérieurement et extérieurement dans la pratique de la
vertu, afin que s'il trouve que l'on y manque, il en informe l'évêque ;
mais qu'il ne soit pas supérieur. C'est ce qui s'observe maintenant ici,
non par mon seul avis, mais par celui de monseigneur dom Alvarez
de Mendoce, maintenant notre évêque et sous la conduite duquel
nous sommes, personne de très-grande naissance, grand serviteur de
Dieu, très-affectionné à toutes les religions et à toutes les choses de
piété, et qui se porte avec une inclination très-particulière à favoriser
cette maison, qui, pour plusieurs raisons, n'est point encore soumise à
l'ordre, ayant fait assembler sur ce sujet des hommes savants,
spirituels et de grande expérience. Ils résolurent ce que j'ai dit ensuite
de beaucoup de prières de plusieurs personnes, auxquelles, toute
misérable que je suis, je joignis les miennes. Ainsi il est juste qu'à
l'avenir les supérieures se conforment à cet avis, puisque c'est celui
auquel tant de gens de bien se sont portés, après avoir demandé à
Dieu de leur donner la lumière nécessaire pour connaître ce qui serait
meilleur, comme il l'est sans doute selon ce qui a paru jusqu'ici ; et je
le prie de faire que cela continue toujours, pourvu que ce soit pour sa
gloire. Ainsi soit-il.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Chemin de la Perfection
« Reply #6 on: February 07, 2017, 04:02:21 AM »
CHAPITRE VI.
De l'amour spirituel que l'on doit avoir pour Dieu, et pour ceux qui
peuvent contribuer à notre salut.
Quoique j'aie fait une grande digression, ce que j'ai dit est si
important, que ceux qui en comprendront bien la conséquence ne
m'en blâmeront pas, j'en suis assurée.
DE L'AMOUR DE DIEU, QUI EST TOUT SPIRITUEL.
Je reviens maintenant à cet amour qu'il ne nous est seulement
pas permis d'avoir, mais qu'il est utile que nous ayons. Je dis qu'il est
purement spirituel, et cependant je doute si je dois le nommer ainsi.
Il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'en parler beaucoup, dans la
crainte que j'ai que peu d'entre vous le possèdent ; et s'il y en a
quelqu'une que Notre-Seigneur favorise d'une telle grâce, elle l'en
doit beaucoup louer, parce qu'un si grand don sera sans doute
accompagné d'une très-grande perfection. Je veux néanmoins vous en
dire quelque chose qui pourra peut-être servir, à cause que ceux qui
désirent d'acquérir la vertu s'y affectionnent lorsqu'on l'expose devant
leurs yeux. J'avoue que je ne sais comment je m'engage à parler de ce
sujet, dans la créance que j'ai de ne pas bien discerner ni ce qui est
spirituel, ni quand la sensualité s'y mêle. Dieu veuille, s'il lui plaît,
me le faire connaître, et me rendre capable de l'expliquer. Je
ressemble à ces personnes qui entendent parler de loin sans savoir ce
que l'on dit ; car quelquefois je n'entends pas moi-même ce que je
dis, et Dieu fait pourtant que je dis bien. D'autres fois ce que je dis
est impertinent, et c'est ce qui m'est le plus ordinaire.
Il me semble que lorsque Dieu fait connaître clairement à une
personne ce que c'est que ce monde, qu'il y a un autre monde, la
différence qu'il se trouve entre eux, que l'un passe comme un songe,
et que l'autre est éternel ; ce que c'est que la créature, quel bonheur
c'est d'aimer l'un, et quel malheur c'est d'aimer l'autre, il me semble,
dis-je, que lorsque cette personne connaît toutes ces vérités et
plusieurs autres que Dieu enseigne avec certitude à ceux qui se
laissent conduire par lui dans l'oraison, et qu'elle le connaît par
expérience et par un vrai sentiment du cœur, ce qui est bien différent
de le croire seulement et de le penser, cette personne l'aime sans
doute d'une manière tout autre que nous, qui ne sommes pas encore
arrivées à cet état.
Il vous paraîtra peut-être, mes sœurs, que c'est inutilement que
je vous parle de la sorte, et que je ne dis rien que vous ne sachiez. Je
prie Dieu de tout mon cœur que cela se trouve véritable, et que le
sachant aussi bien que je le souhaite, vous le graviez profondément
dans votre cœur. Que si vous le savez en effet, vous savez donc que
je ne mens pas, lorsque je dis que ceux à qui Dieu a fait cette grâce,
et à qui il donne cet amour, sont des âmes généreuses et toutes
royales. Ainsi, quelque belles que soient les créatures, de quelques
grâces qu'elles soient ornées, quoiqu'elles plaisent à nos yeux, et nous
donnent sujet de louer celui qui, en les créant, les a rendues si
agréables, ces personnes favorisées de Dieu ne s'y arrêtent pas, de
telle sorte que cela passe jusqu'à y attacher leur affection, parce qu'il
leur semble que ce serait aimer une chose de néant, et comme
embrasser une ombre ; ce qui leur donnerait une si grande confusion,
qu'elles ne pourraient, sans rougir de honte, dire après cela à Dieu
qu'elles l'aiment.
N'AIMER QUE CEUX QUI SAVENT CONTRIBUER À NOTRE SALUT.
Vous me direz peut-être que ces personnes ne savent pas ce
que c'est que d'aimer et de répondre à l'amitié qu'on leur porte. Je
réponds qu'au moins se soucient-elles peu d'être aimées ; et quoique
d'abord la nature les fasse quelquefois se réjouir de voir qu'on les
aime, elles ne rentrent pas plus tôt en elles-mêmes, qu'elles
connaissent que ce n'est qu’une folie, excepté aux yeux de ceux qui
peuvent contribuer à leur salut par leurs prières ou par leur doctrine ;
toutes les affections les lassent et les ennuient, parce qu'elles savent
qu'elles ne leur peuvent profiter de rien, et qu'elles seraient capables
de leur nuire. Elles ne laissent pas d'en savoir gré, et de payer cet
amour en recommandant à Dieu ceux qui les aiment ; car elles
considèrent l'affection de ces personnes comme une dette dont NotreSeigneur
est chargé, parce que ne voyant rien en elles-mêmes qui
mérite d'être aimé, elles croient qu'on ne les aime qu'à cause que
Dieu les aime. Ainsi elles lui laissent le soin de payer cet amour
qu'on a pour elles, et en le priant de tout leur cœur, elles s'en croient
déchargées, et demeurent aussi tranquilles que si cette affection ne
les touchait point.
Ces considérations me font penser quelquefois qu'il y a
beaucoup d'aveuglement dans ce désir d'être aimé, si ce n'est, comme
je l'ai dit, de ceux qui peuvent nous aider à acquérir les biens
éternels. Sur quoi il faut remarquer qu'au lieu que dans l'amour du
monde nous n'aimons jamais sans qu'il y entre quelque intérêt
d'utilité ou de plaisir, au contraire, ces personnes si parfaites foulent
aux pieds tout le bien qu'on pourrait leur faire, et toute la satisfaction
qu'on leur pourrait donner dans le monde, leur âme étant disposée de
telle sorte, que quand, pour parler ainsi, elles le voudraient, elles n'en
sauraient trouver qu'en Dieu et dans les entretiens dont lui seul est
tout le sujet. Comme elles ne comprennent point quel avantage elles
pourraient retirer d'être aimées, elles se soucient peu de l'être, et sont
si persuadées de cette vérité, qu'elles se rient en elles-mêmes de la
peine où elles étaient autrefois de savoir si l'on récompensait leur
affection par une égale affection. Ce n'est pas qu'il ne soit fort
naturel, même dans l'amour honnête et permis, de vouloir qu'on nous
aime quand nous aimons ; mais, lorsqu'on nous a payées en cette
monnaie, qui nous paraissait si précieuse, nous découvrons qu'on ne
nous a donné que des pailles que le vent emporte ; car, quoique l'on
nous aime beaucoup, qu'est-ce qu'à la fin il nous en reste ? C'est ce
qui me fait dire que ces grandes âmes ne se soucient pas plus de
n'être pas aimées que de l'être, si ce n'est de ceux qui peuvent
contribuer à leur salut et dont encore elles ne sont bien aises d'être
aimées qu'à cause qu'elles savent que le naturel de l'homme est de se
lasser bientôt de tout, s'il n'est soutenu par l'amour.
Que s'il vous semble que ces personnes n'aiment donc rien,
sinon Dieu, je vous réponds qu'elles aiment aussi leur prochain, et
d'un amour plus véritable et plus utile, et même plus grand que ne
font les autres, parce qu'elles aiment toujours beaucoup mieux, même
à l'égard de Dieu, donner que recevoir. C'est à cet amour qu'il est
juste de donner le nom d'amour, et non pas à ces basses affections de
la terre qui l'usurpent si injustement.
Que si vous me demandez à quoi ces personnes peuvent donc
s'affectionner, si elles n'aiment pas ce qu'elles voient, je réponds
qu'elles aiment ce qu'elles voient, et s'affectionnent à ce qu'elles
entendent ; mais les choses qu'elles voient et qu'elles entendent sont
permanentes et passagères. Ainsi, sans s'arrêter au corps, elles
attachent les yeux sur les âmes, pour connaître s'il y a quelque chose
en elles qui mérite d'être aimé, et quand elles n'y remarqueraient que
quelque disposition au bien qui leur donne sujet de croire que,
pourvu qu'elles approfondissent cette mine, elles y trouveront de l'or,
elles s'y affectionnent, et il n'y a ni peines, ni difficultés qui les
empêchent de travailler de tout leur pouvoir à faire leur bonheur,
parce qu'elles désirent de continuer à les aimer ; ce qui leur serait
impossible si elles n'avaient de la vertu et n'aimaient beaucoup Dieu.
Je dis impossible, car encore que ces personnes aient un ardent
amour pour elles, qu'elles les comblent de bienfaits, qu'elles leur
rendent tous les offices imaginables, et que même elles soient ornées
de toutes les grâces de la nature, ces âmes saintes ne sauraient se
résoudre, par ces seules considérations, à les aimer d'un amour ferme
et durable. Elles connaissent trop le peu de valeur de toutes les
choses d'ici-bas pour pouvoir être trompées. Elles savent que ces
personnes ont des sentiments différents des leurs, et qu'ainsi cette
amitié ne saurait durer, parce que n'étant pas également fondée sur
l'amour de Dieu et de ses commandements, il faut, de nécessité,
qu'elle se termine avec la vie, et qu'en se séparant par la mort, l'un
aille d'un côté, et l'autre d'un autre.
Ainsi, l'âme à qui Dieu a donné une véritable sagesse, au lieu
de trop estimer cette amitié qui finit avec la vie, l'estime moins
qu'elle ne mérite. Elle ne peut être désirée que par ceux qui, étant
enchantés des plaisirs, des honneurs et des richesses passagères, sont
bien aises de trouver des personnes riches qui les satisfassent dans
leur malheureux divertissement. Si donc ces âmes parfaites ont
quelque amitié pour une personne, ce n'est que pour la porter à aimer
Dieu, afin de pouvoir ensuite l'aimer, sachant, comme je l'ai dit, que
si elles aimaient d'une autre sorte, cette amitié ne durerait pas, et leur
serait préjudiciable. C'est pourquoi elles n'oublient rien pour tâcher
de leur être utiles, et elles donneraient mille vies pour leur procurer
un peu de vertu. O amour sans prix, que vous imitez heureusement
l'amour de Jésus, qui est tout ensemble notre bien et l'exemple du
parfait amour !

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf


Chemin de la Perfection
« Reply #7 on: February 08, 2017, 11:21:54 PM »
CHAPITRE VII.
Des qualités admirables de l'amour spirituel que les personnes
saintes ont pour les âmes à qui Dieu les lie. Quel bonheur c'est que
d'avoir part à leur amitié. De la compassion que les âmes, même les plus
parfaites, doivent avoir pour les faiblesses d’autrui. Divers avis touchant
la manière dont les religieuses doivent se conduire, et avec quelle
promptitude et sévérité il faut réprimer les désirs d'honneur et de
préférence.
DE L'AMOUR SPIRITUEL QU'ON A POUR LES ÂMES.
C'est une chose incroyable que la véhémence de cet amour
qu'on a pour une âme : que de larmes il fait répandre ! que de
pénitences il produit ! que d'oraisons il fait adresser à Dieu ! que de
soins il fait prendre de la recommander aux prières des gens de bien !
Quel désir n'a-t-on point de la voir avancer dans la vertu ! quelle
douleur ne ressent-on point lorsqu'elle n'avance pas ! Que si, après
s'être avancée, elle recule, il semble qu'on ne puisse plus goûter
aucun plaisir dans la vie ; on perd l'appétit et le sommeil ; on est dans
une peine continuelle, on tremble par l'appréhension que cette âme ne
se perde, et ne se sépare de nous pour jamais. Car, pour la mort du
corps, ces personnes embrasées de la charité ne la considèrent point,
tant elles sont éloignées de s'attacher à une chose qui échappe des
mains comme une feuille que le moindre vent emporte. C'est là ce
qu'on peut nommer, comme je l'ai dit, un amour entièrement
désintéressé, puisqu'il ne prétend et ne désire que de voir cette âme
devenir riche des biens du ciel.
C'est là ce qui mérite de porter le nom d'amour, et non pas ces
malheureux amours du monde, par lesquels je n'entends point ces
amours criminels et impudiques dont le nom seul nous doit faire
horreur. Car pourquoi me tourmenterais-je à déclamer contre une
chose qui peut passer pour un enfer, et dont le moindre mal est si
grand, qu'on ne saurait trop l'exagérer ? Nous ne devons jamais, mes
sœurs, proférer seulement le nom de ce malheureux amour, ni penser
qu'il y en ait dans le monde, ni en entendre parler, soit sérieusement
ou en riant, ni souffrir que l'on s'entretienne de semblables folies en
notre présence, cela ne pouvant jamais nous servir et nous pouvant
beaucoup nuire ; mais j'entends parler de cet autre amour qui est
permis, de l'amour que nous nous portons les unes aux autres, et de
celui que nous avons pour nos parents et pour nos amis.
Ce dernier amour nous met dans une appréhension continuelle
de perdre la personne que nous aimons. Elle ne peut avoir seulement
mal à la tête, que notre âme n'en soit touchée de douleur ; elle ne peut
souffrir la moindre peine, sans que nous ne perdions presque
patience ; et ainsi de tout le reste. Mais il n'en va pas de même de cet
autre amour qui est tout de charité ; car encore que notre infirmité
nous rende sensibles aux maux de la personne que nous aimons,
notre raison vient aussitôt à notre secours, et nous fait considérer s'ils
sont utiles à son salut, s'ils la fortifient dans la vertu, et de quelle
manière elle les supporte. On prie Dieu ensuite de lui donner la
patience dont elle a besoin, afin que ses souffrances lui acquièrent
des mérites et lui profitent. Que si on voit qu'il la lui donne, la peine
que l'on avait se change en consolation et en joie, quoique l'affection
qu'on lui porte fasse que l'on aimerait mieux souffrir que de la voir
souffrir, si on pouvait, en souffrant pour elle, lui acquérir le mérite
qui se rencontre dans la souffrance ; mais cela se passe sans en
ressentir ni trouble, ni inquiétude.
Je redis encore qu'il semble que l'amour de ces saintes âmes
imite celui que Jésus, le grand modèle du parfait amour, nous a porté,
puisqu'elles voudraient pouvoir prendre pour elles toutes ces peines,
et que ces personnes en profitassent sans les souffrir. Ce qui rend leur
amitié si avantageuse, que ceux qui ont le bonheur d'y avoir part ont
sujet d'y croire, ou qu elles cesseront de les aimer de la sorte, ou
qu'elles obtiendront de Notre-Seigneur qu'il les suive dans le chemin
qui les mené au ciel, ainsi que sainte Monique obtint de lui cette
grâce pour saint Augustin, son fils.
Ces âmes parfaites ne peuvent user d'aucun artifice avec les
personnes qu'elles aiment, ni dissimuler leurs fautes, si elles jugent
qu'il soit utile de les en reprendre : ainsi elles n'y manquent jamais,
tant elles désirent de les voir devenir riches en vertus. Combien de
tours et de retours font-elles pour ce sujet, quoique elles soient si peu
occupées du soin de toutes les choses du monde ! Et elles ne
sauraient faire autrement ; elles ne savent ni déguiser ni flatter ; il
faut ou que ces personnes se corrigent, ou qu'elles se séparent de leur
amitié, parce qu'elles ne peuvent ni ne doivent souffrir la
continuation de leurs défauts.
Ainsi, cette affection produit entre eux une guerre continuelle ;
car bien que ces âmes vraiment charitables, et détachées de toutes les
choses de la terre, ne prennent pas garde si les autres servent Dieu,
mais veillent seulement sur elles-mêmes, elles ne peuvent vivre dans
cette indifférence pour ces personnes à qui Dieu les a liées : elles
voient en elles jusqu'aux moindres atomes ; elles ne laissent rien
passer sans le leur dire, et portent ainsi pour l'amour d'elles une croix
merveilleusement pesante. Qu'heureux sont ceux qui sont aimés de
ces âmes saintes, et qu'ils ont sujet de bénir le jour que Dieu leur a
donné leur connaissance !
O mon Seigneur et mon Dieu, voudriez-vous bien me faire tant
de faveur que plusieurs m'aimassent de la sorte ? Je préférerais ce
bonheur à l'amitié de tous les rois et de tous les monarques de la
terre ; et certes avec raison, puisque ces amis incomparables
n'oublient aucun de tous les moyens qu'on se peut imaginer pour
nous rendre les maîtres du monde, en nous assujettissant tout ce qui
est dans le monde.
Lorsque vous rencontrerez, mes sœurs, quelques-unes de ces
âmes, il n'y a point de soin que la supérieure ne doive apporter pour
faire qu'elles traitent avec vous ; et ne craignez pas de les trop aimer
si elles sont telles que je dis ; mais il y en a peu de la sorte, et quand
il s'en trouve quelques unes, la bonté de Dieu est si grande qu'il
permet qu'on les connaisse.
Je prévois que l'on vous dira que cela n'est point nécessaire, et
que Dieu nous doit suffire : je vous assure, au contraire, que c'est un
excellent moyen de posséder Dieu que de traiter avec ses amis. Je
sais par expérience l'avantage que l'on en reçoit, et je dois, après
Dieu, à de semblables personnes la grâce qu'il m'a faite de ne pas
tomber dans l'enfer ; car je n'ai jamais été sans un extrême désir qu'ils
me recommandassent à Notre-Seigneur, et je les en priais toujours
avec instance
COMPASSION QUE L'ON DOIT AVOIR DES FAIBLES.
Mais il faut revenir à mon sujet. Cette, manière d'aimer est
celle que je souhaite que nous pratiquions ; et quoique d'abord elle ne
soit pas si parfaite, Notre-Seigneur fera qu'elle le deviendra de plus
en plus. Commençons par ce qui est proportionné à nos forces, Bien
qu'il s'y rencontre un peu de tendresse, elle ne saurait faire de
mauvais effet, pourvu qu'elle ne soit qu'en général. Il est même
quelquefois nécessaire d'en témoigner et d'en avoir, en compatissant
aux peines et aux infirmités des sœurs, quoique petites, parce qu'il
arrive assez souvent qu'une occasion fort légère donne autant de
peine à une personne qu'une fort considérable en donne à une autre.
Peu de chose est capable de tourmenter ceux qui sont faibles ; et si
vous vous rencontrez être plus fortes, vous ne devez pas laisser
d'avoir pitié de leurs peines, ni même vous en étonner, puisque le
diable a peut-être fait de plus grands efforts contre elle que ceux dont
il s'est servi pour vous faire souffrir des peines plus grandes. Que
savez-vous aussi si Notre-Seigneur ne vous en réserve point de
semblables en d'autres rencontres, et si celles qui vous semblent fort
rudes, et qui le sont en effet, ne paraissent pas légères à d'autres ?
Ainsi nous ne devons point juger des autres par l'état où nous
nous trouvons, ni nous considérer selon le temps présent, auquel
Dieu par sa grâce, et peut-être sans que nous y ayons travaillé, nous
aura rendues plus fortes, mais selon le temps où nous avons été les
plus lâches et les plus faibles. Cet avis est fort utile pour apprendre à
compatir aux travaux de notre prochain, quelque petits qu'ils soient ;
et il est encore plus nécessaire pour ces âmes fortes dont j'ai parlé,
parce que les désirs qu'elles ont de souffrir leur fait estimer les
souffrances peu considérables ; au lieu qu'elles doivent se souvenir
du temps qu'elles étaient encore faibles, et reconnaître que leur force
vient de Dieu seul, et non d'elles-mêmes, puisque autrement le
démon pourrait refroidir en elles la charité envers le prochain, et leur
faire prendre pour perfection ce qui en effet serait une faute.
Vous voyez par là, mes filles, qu'il faut continuellement veiller
et se tenir sur ses gardes, puisque cet ennemi de notre salut ne
s'endort jamais ; et celles qui aspirent à une plus grande perfection y
sont encore plus obligées que les autres, parce que n'osant pas les
tenter grossièrement, il emploie contre elles tant d'artifices que, à
moins d'être dans un soin continuel de s'en garantir, elles ne
découvrent le péril qu'après y être tombées. Je leur dis donc encore
une fois qu'il faut toujours veiller et prier, puisque l'oraison est le
meilleur de tous les moyens pour découvrir les embûches de cet
esprit de ténèbres et le mettre en fuite.
Lorsque dans le besoin de faire la récréation, les sœurs sont
assemblées pour ce sujet, demeurez-y gaiement pendant tout le temps
qu'elle doit durer, quoique vous n'y preniez pas grand plaisir, vous
souvenant que, pourvu que vous vous conduisiez sagement et avec
une bonne intention, tout deviendra un parfait amour. Je voulais
traiter de celui qui ne l'est pas ; mais il n'est pas à propos que nous
l'ayons dans cette maison, puisque, si c'est pour en faire un bon
usage, il faut, comme je l'ai dit, le ramener à son principe, qui est
l'amour parfait. Ainsi, quoique j'eusse dessein d'en beaucoup parler,
il me semble, après y avoir bien pensé, que, vu la manière dont nous
vivons, il doit être banni d'entre nous. Je n'en dirai donc pas
davantage, et j'espère, avec la grâce de Nôtre-Seigneur, que nous ne
nous porterons, dans ce monastère, à ne nous aimer qu'en cette
manière, puisque c'est sans doute la plus pure, quoique nous ne le
fassions pas peut-être avec toute la perfection que l'on pourrait
désirer.
J'approuve fort que vous ayez compassion des infirmités les
unes des autres ; mais prenez garde que ce soit avec la discrétion
nécessaire, et sans manquer à l'obéissance.
DIVERS EXCELLENTS AVIS.
Quoique ce que la supérieure vous commandera de faire vous
semble rude, n'en témoignez rien, si ce n'est à elle-même, et avec
humilité, parce que, si vous en usiez autrement, vous nuiriez
beaucoup à toutes vos sœurs.
Il importe de savoir quelles sont les choses que l'on doit sentir,
et en quoi l'on doit avoir compassion de ses sœurs. Il faut toujours
être fort touché des moindres fautes qu'on leur voit faire, si elles sont
manifestes ; et l'on ne saurait mieux leur témoigner l'amour qu'on
leur porte, qu'en les souffrant et ne s'en étonnant pas ; ce qui fera
qu'elles supporteront aussi les vôtres, qui, bien que vous ne vous en
aperceviez point, sont sans doute en plus grand nombre. Vous devez
aussi fort recommander ces personnes à Dieu, et tâcher de pratiquer
avec une grande perfection les vertus contraires aux défauts que vous
remarquez en elles, parce que vous devez beaucoup plutôt vous
efforcer de les instruire par vos actions que par vos paroles ; elles ne
les comprendraient peut-être pas bien, ou elles ne leur profiteraient
pas, non plus que d'autres châtiments dont on pourrait se servir pour
les corriger ; au lieu que cette imitation des vertus que l'on voit briller
dans les autres, fait une si forte impression dans l'esprit, qu'il est
difficile qu'elle s'en efface : cet avis est si utile, que l'on ne saurait
trop s'en souvenir.
Oh ! que l'amitié d'une religieuse qui profite à toutes ses sœurs,
en préférant leurs intérêts aux siens propres, en s'avançant sans cesse
dans la vertu, et en observant la règle avec une grande perfection, est
une amitié véritable et avantageuse ! Elle vaut mille fois mieux que
celle que l'on témoigne par ces paroles de tendresse dont on use et
dont on ne doit jamais user en cette maison : Ma vie, mon âme, mon
bien, et autres semblables. Il faut les réserver pour votre divin époux.
Vous avez tant de temps à passer seules avec lui seul, qu'elles vous
seront nécessaires, et elles ne lui seront pas désagréables ; au lieu,
que si vous vous en serviez entre vous, elles ne vous attendriraient
pas tant le cœur quand vous vous en servirez avec lui, et qu'ainsi c'est
le seul usage que vous devez en faire. Je sais que c'est un langage fort
ordinaire entre les femmes, mais je ne puis souffrir que vous passiez
pour des femmes en quoi que ce soit ; je vous souhaite aussi fortes
que les hommes les plus forts ; et si vous faites ce qui est en vous, je
vous assure que Notre-Seigneur vous rendra si fortes, que les
hommes s'en étonneront ; car cela n'est-il pas facile à celui qui nous a
tous tirés du néant ?
C'est aussi une excellente marque d'une véritable amitié de
s'efforcer de décharger les autres de leur travail dans les offices du
monastère, en s'en chargeant au lieu d'elles, et de louer beaucoup
Dieu de leur avancement dans la vertu.
QUE LA DIVISION EST UNE PESTE DANS LES MONASTÈRES.
Ces pratiques, outre le grand bien qu'elles produisent,
contribuent beaucoup à la paix et à la conformité qui doit être entre
les sœurs, ainsi que, par la miséricorde de Dieu, nous le connaissons
par expérience. Je prie sa divine majesté que cela aille toujours
croissant ; ce serait une chose bien terrible si le contraire arrivait ; car
qu'y aurait-il de plus déplorable qu'étant en si petit nombre, nous ne
fussions très-unies ? Ne le permettez pas, mon Dieu ! et comment un
si grand malheur pourrait-il nous arriver sans anéantir tout le bien
que vous avez fait dans cette maison ?
S'il échappait quelque petite parole qui fût contraire à la
charité, ou qu'on vît quelque parti se former, ou quelque désir de
préférence, ou quelque pointillé d'honneur, il faut y remédier à
l'heure même, et faire beaucoup de prières. J'avoue que je ne saurais
écrire ceci sans que la pensée que cela pourrait arriver un jour me
touche si sensiblement, que je sens, ce me semble, mon sang se
glacer, parce que c'est l'un des plus grands maux qui puissent se
glisser dans les monastères.
Que si vous tombez jamais dans un tel malheur, tenez-vous,
mes sœurs, pour perdues ; croyez que vous avez chassé votre divin
époux de sa maison, et qu'ainsi vous le contraignez, en quelque sorte,
d'en aller chercher une autre. Implorez son secours par vos cris et par
vos gémissements ; travaillez de tout votre pouvoir pour trouver
quelque remède à un si grand mal ; et si vos confessions et vos
communions fréquentes n'y en peuvent apporter, craignez qu'il n'y ait
parmi vous quelque Judas. Je conjure, au nom de Dieu, la prieure de
prendre extrêmement garde à n'y point donner lieu, et de travailler
avec grand soin à arrêter, dès le commencement, ce désordre ; car si
l'on n'y remédie d'abord, il deviendra sans remède.
Quant à celle qui sera cause du trouble, il faut la renvoyer en
un autre monastère, et Dieu sans doute vous donnera le moyen de la
doter. Il faut chasser bien loin cette peste ; il faut couper les rameaux
de cette plante vénéneuse, et si cela ne suffit pas, il faut en arracher
les racines. Que si tout ce que je viens de dire est inutile, il faut la
renfermer dans une prison d'où elle ne sorte jamais, puisqu'il vaut
beaucoup mieux la traiter avec cette juste sévérité, que de souffrir
qu'elle empoisonne toutes les autres. Oh ! que ce mal est effroyable !
Dieu nous garde, s'il lui plaît, d'être jamais dans un monastère où il
ait pu se glisser. J'aimerais beaucoup mieux voir le feu réduire en
cendres celui-ci, et nous y consumer toutes.
Mais parce que je me propose de parler de cela plus au long
ailleurs, je n'en dirai pas davantage maintenant, et je me contenterai
d'ajouter qu'encore que cette amitié accompagnée de tendresse ne
soit pas si parfaite que l'amour dont j'ai parlé, j'aime mieux que vous
l'ayez, pourvu que ce ne soit qu'en commun, que d'y avoir entre vous
la moindre division. Je prie Notre-Seigneur, par son extrême bonté,
de ne le point permettre jamais ; et vous lui devez fortement
demander, mes sœurs, qu'il nous délivre d'une telle peine, puisque lui
seul nous peut faire cette grâce.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Chemin de la Perfection
« Reply #8 on: February 15, 2017, 03:43:54 AM »
CHAPITRE VIII.
Qu'il importe de se détacher de tout pour ne s'attacher qu'à
Dieu. De t'extrême bonheur de la vocation religieuse. Humilité de ta
Sainte à ce sujet. Qu'une religieuse ne doit point être attachée à ses
parents.
DU BESOIN DE NE S’ATTACHER QU'À DIEU.
Je viens maintenant au détachement dans lequel nous devons
être, et qui est de la dernière importance, s'il est parfait. Oui, je le
redis encore, il importe de tout, s'il est parfait ; car, lorsque nous ne
nous attachons qu'à notre seul Créateur, et ne considérons que
comme un néant toutes les choses créées, sa souveraine majesté
remplit notre âme de tant de vertus, que, pourvu qu'en travaillant de
tout notre pouvoir, nous nous avancions peu à peu, nous n'aurons pas
ensuite beaucoup à combattre, parce que Notre-Seigneur s'armera
pour notre défense contre les démons et contre le monde.
Croyez-vous, mes filles, que ce soit un bien peu considérable
que de nous en procurer un aussi grand qu'est celui de nous donner
entièrement à Dieu, sans division et sans partage, puisque tous les
biens sont en lui comme dans leur source ? Rendons-lui mille grâces,
mes sœurs, de ce qu'il lui a plu de nous rassembler et nous unir en un
lieu où l'on ne s'entretient d'autre chose. Mais pourquoi vous dire
ceci, puisqu'il n'y en a pas une de vous qui ne soit capable de
m'instruire, et qu'étant si important d'être détachée de tout, je me vois
si éloignée de l'être autant que je le souhaiterais, et que je comprends
qu'on le doit être ? Je pourrais dire la même chose de toutes les
vertus dont je parle dans ce discours, puisqu'il est plus difficile de les
pratiquer que de les écrire, et que même je m'acquitte mal de cette
dernière chose, parce qu'il n'y a quelquefois que l'expérience qui
puisse en faire bien parler.
Ainsi, s'il arrive que je ne rencontre pas mal en quelque chose,
c'est que les contraires se connaissant par leurs contraires, j'ai appris
à connaître ces vertus en tombant dans les vices qui leur sont
contraires.
DU BONHEUR DE LA VOCATION RELIGIEUSE.
Quant à ce qui est de l'extérieur, on voit assez combien nous
sommes séparées de toutes choses dans cette retraite ; et il semble
que Notre-Seigneur, en nous y amenant, ait voulu nous séparer de
tout en cette manière pour lever les obstacles qui pourraient nous
empêcher de nous approcher de lui. « O mon Seigneur et mon
maître ! comment ai-je pu, en mon particulier, et comment avonsnous
pu toutes mériter une si grande faveur que celle que vous nous
avez faite de daigner nous chercher et nous choisir parmi tant
d'autres, pour vous communiquer si particulièrement à nous ? Plaise
à votre divine bonté que nous ne nous rendions pas indignes, par
notre faute, d'une telle grâce ! » Je vous conjure, mes filles, au nom
du Dieu tout-puissant, de songer à l'extrême obligation que nous lui
avons de nous avoir amenées en cette maison : que chacune de vous
rentre en elle-même pour bien la considérer, et se mettre devant les
yeux que les douze seulement qu'il a plu à sa haute majesté
d'assembler ici, elle a le bonheur d'en être une. Hélas ! combien y en
a-t-il de meilleures que moi, qui auraient reçu avec une incroyable
joie la place qu'il lui a plu de m'y donner, quoique j'en fusse si
indigne ! Soyez béni, mon Sauveur, et que les anges et toutes les
créatures vous louent de cette faveur que je ne puis assez reconnaître,
non plus que tant d'autres que vous m'avez faites, entre lesquelles
celle de m'avoir appelée à la religion est si grande. Mais comme j'ai
très-mal répondu à une vocation si sainte, vous n'avez pas voulu,
Seigneur, me laisser plus longtemps, sur ma foi, dans un monastère
où, entre ce grand nombre de religieuses qu'il y avait, il s'en trouvait
tant de vertueuses, parmi lesquelles on n'aurait pu connaître le
dérèglement de ma vie, que j'aurais caché moi-même, comme j'ai fait
durant tant d'années. Ainsi, mon Dieu, vous m'avez amenée dans
cette maison, où n'y ayant qu'un si petit nombre de personnes, il est
comme impossible que mes défauts ne soient pas connus ; et pour
m'engager à veiller davantage sur moi-même, vous m’ôtez toutes les
occasions qui seraient capables de m'en empêcher. Je confesse donc,
ô mon Créateur, qu'il ne me reste maintenant aucune excuse, et que
j'ai plus besoin que jamais de votre miséricorde pour obtenir le
pardon de mes offenses.
DU DÉTACHEMENT DES PARENTS.
Je conjure celles qui jugeront ne pouvoir observer ce qui se
pratique parmi nous de le déclarer avant que de faire profession. Il y
a d'autres monastères où Dieu est servi, et où elles peuvent aller, sans
troubler ce petit nombre qu'il lui a plu de rassembler en cette maison.
On permet ailleurs aux religieuses de se consoler avec leurs parents ;
mais ici on ne parle pas à ses parents, si ce n'est pour les consoler
eux-mêmes. Toute religieuse qui désire voir ces proches pour sa
propre consolation, et qui la seconde fois qu'elle leur parle ne se lasse
pas de les voir, à moins qu'ils soient dans la piété, doit se réputer
imparfaite, et croire qu'elle n'est point détachée. Son âme est
malade ; elle ne jouira point de la liberté de l'esprit ; elle n'aura point
de paix véritable, et elle a besoin d'un médecin. Que si elle ne
renonce à cette attache, et ne se guérit pas de cette imperfection, je
lui déclare qu'elle n'est pas propre à demeurer dans ce monastère. Le
meilleur remède de ce mal est, à mon avis, de ne point voir ses
parents jusqu'à ce qu'elle se sente délivrée de l'affection de les voir,
et qu'elle ait obtenu de Dieu cette grâce, après l'en avoir beaucoup
prié. Que si ce lui est une peine et comme une croix que de les voir,
qu'elle les voie quelquefois, j'y consens, afin de leur profiter en
quelque chose, ainsi qu'elle leur profilera sans doute, sans se nuire à
elle-même. Mais si elle les aime, si elle s'afflige beaucoup de leurs
peines, et si elle écoute volontiers ce qui se passe à leur sujet dans le
monde, elle doit croire qu'elle leur sera utile, et se fera beaucoup tort
à elle-même.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf

Chemin de la Perfection
« Reply #9 on: February 21, 2017, 11:51:57 PM »
CHAPITRE IX
Combien il est utile de se détacher de la trop grande affection de
ses proches, et que l'on reçoit plus d'assistance des amis que Dieu nous
donne que l'on n'en reçoit de ses parents.
DU DÉTACHEMENT DES PARENTS.
Si nous, qui sommes religieuses, savions quel est le préjudice
que nous recevons de converser beaucoup avec nos proches, de
quelle sorte ne les fuirions-nous pas ! J'avoue que je ne comprends
pas, laissant même à part ce qui est de Dieu, quel avantage nous
pouvons recevoir d'eux pour notre consolation et notre repos,
puisque, ne pouvant ni ne nous étant permis de prendre part à leurs
plaisirs, nous ne saurions que sentir leurs déplaisirs, et répandre peut-
être plus de larmes sur leurs peines qu'ils n'en répandent quelquefois
eux-mêmes. Ainsi je puis dire hardiment à ces religieuses que, si
elles en reçoivent quelque satisfaction dans leurs sens, cette
satisfaction coûtera cher à leur esprit.
Vous êtes, mes sœurs, bien délivrées de cette crainte dans ce
monastère, puisque vous n'avez rien qu'en commun, et qu'ainsi, ne
pouvant recevoir d'aumône qui ne soit pour toute la communauté,
nulle de vous n'est obligée pour ce sujet d'avoir de la complaisance
pour ses parents, et ne peut douter que Dieu ne nous assiste toutes en
général, et ne pourvoie à tous vos besoins.
Je ne saurais penser, sans étonnement, au dommage que l'on
reçoit de converser avec ses proches. Il est tel, que je doute qu'on le
puisse croire si on ne l'a éprouvé ; et je ne suis pas moins étonnée de
ce que la perfection de notre état, qui nous oblige de nous en séparer,
paraît aujourd'hui si effacée dans la plupart des maisons religieuses,
qu'il n'y en reste presque plus aucune trace. Je ne sais pas ce que
nous quittons en quittant le monde, nous qui disons que nous quittons
tout pour Dieu, si nous ne quittons le principal, qui est nos parents.
Cela est venu jusqu'à un tel point, que l'on prétend faire passer pour
un défaut de vertu en des personnes religieuses de ne pas aimer
beaucoup leurs proches ; et l'on veut même prouver, par des raisons,
que c'est un défaut de ne pas converser souvent avec eux. Mais, mes
filles, ce que nous devons faire, en cette maison, après nous être
acquittées des devoirs dont je vous ai parlé, et qui regarde l'Église,
c'est de recommander beaucoup nos parents à Dieu, et d'effacer
ensuite le plus que nous pourrons de notre mémoire ce qui les
regarde, parce que c'est une chose naturelle que d'y attacher notre
affection, plutôt qu'aux autres personnes. Mes parents m'ont
extrêmement aimée, à ce qu'ils disaient, et je les aimais d'une
manière qui ne leur permettait de m’oublier. Mais j'ai éprouvé, en
moi-même et en d'autres, qu’excepté les pères et les mères, que l'on
voit rarement abandonner leur enfants, et dont, ainsi que de nos
frères et de nos sœurs, il n'est pas juste de nous éloigner lorsqu'ils ont
besoin de consolation, et que nous pouvons la leur donner en
demeurant toujours dans un parfait détachement ; j'ai éprouvé, dis-je,
lorsque je me suis vue dans de grands besoins, que tous mes autres
proches ont été ceux dont j'ai reçu le moins d'assistance, et je n'ai eu
du secours que des personnes qui faisaient profession d'être à Dieu.
Croyez, mes sœurs, que si vous le servez fidèlement, vous ne
trouverez point de meilleurs parents : je le sais par expérience ; et
pourvu que vous demeuriez fermes dans cette résolution, dont vous
ne pourriez vous départir sans manquer à votre céleste époux, qui est
votre ami le plus véritable, vous vous trouverez bientôt délivrées de
cette attache à vos parents.
Assurez-vous aussi que vous pouvez beaucoup plus vous
confier en ceux qui ne vous aimeront que pour l'amour de NotreSeigneur,
que non pas en tous vos parents. Ils ne vous manqueront
jamais, et lorsque vous y penserez le moins, vous trouverez en eux et
des pères et des frères. Comme ils espèrent en recevoir de Dieu la
récompense, ils nous assistent de tout leur pouvoir pour l'amour de
lui : au lieu que ceux qui prétendent tirer de nous leur récompense,
nous voyant incapables par notre pauvreté de la leur donner, et que
nous leur sommes entièrement inutiles, se lassent bientôt de nous
assister. Je sais que cela n'est pas général, mais qu'il arrive
d'ordinaire, parce que le monde est toujours le monde.
Si on vous dit le contraire et qu'on veuille le faire passer pour
une vertu, ne le croyez pas. Il vous en arriverait tant de maux, qu'il
faudrait m'engager dans un grand discours pour vous les représenter ;
mais, puisque de plus habiles que moi en ont écrit, je me contenterai
de ce que je vous ai dit. Que, si toute imparfaite que je suis, j'ai vu si
clairement le préjudice que cela apporte, jugez ce que pourront faire
ceux qui sont beaucoup plus intelligents et plus vertueux que moi.
Les saints nous conseillent de fuir le monde ; eh ! qui doute
que tout ce qu'ils nous disent sur ce sujet ne nous soit très-utile ?
Croyez-moi, comme je vous l'ai déjà dit, rien ne nous y attache tant
que nos parents, et rien n'est si difficile que de nous en détacher.
J'estime pour cette raison que celles qui abandonnent leur pays
font bien, pourvu que cet éloignement les détache de l'affection de
leurs proches ; car le véritable détachement ne consiste pas à
s'éloigner d'eux d'une présence corporelle, mais à s'unir de tout son
corps et de toute son âme à Jésus-Christ, parce que trouvant tout en
lui, on n'a pas peine à tout oublier pour l'amour de lui, quoique la
séparation de nos proches soit toujours fort avantageuse, jusqu'à ce
que nous connaissions cette vérité. Mais alors Notre-Seigneur, pour
nous faire trouver de la peine à ce qui nous donnait auparavant du
plaisir, permettra peut-être que nous serons obligées de converser
avec nos parents.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/carmel/theresedavila/Oeuvres%20par%20titre/Fran%E7ais/7%20Le%20Chemin%20de%20la%20perfection.pdf